Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Le « discours sur la communauté »
Ce chapitre forme le quatrième des cinq grands discours de Matthieu : le discours ecclésial, sur la vie de la communauté des disciples — l'Église. Il est adressé non aux foules, mais aux disciples, et traite des relations entre frères : la place des petits, le scandale, la correction, le pardon.
2. La question du rang dans une société de l'honneur
« Qui est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » Cette question n'est pas anodine : la société du Iᵉʳ siècle était une société de l'honneur, où la préséance réglait tout — les places aux repas, les premiers sièges à la synagogue, les titres, la déférence due selon le rang (cf. Mt 23, 6). La rivalité de rang était une préoccupation constante ; saint Marc précise d'ailleurs que les disciples avaient discuté en chemin pour savoir qui était le plus grand (Mc 9, 34). Leur ambition reflète un réflexe culturel profond.
3. Le statut de l'enfant dans l'Antiquité
C'est le point décisif, et celui que le lecteur moderne risque le plus de mécomprendre. Dans l'Antiquité, l'enfant (paidion) n'avait aucun statut social : sans droits, sans pouvoir, entièrement dépendant, il occupait le dernier rang de la maisonnée, et la mortalité infantile était très élevée. On n'idéalisait pas l'« innocence » de l'enfance — cette vision attendrie est moderne et romantique. L'enfant représentait, aux yeux d'alors, l'insignifiant, le petit qui ne peut rien revendiquer et reçoit tout comme un don. Placer un enfant « au milieu » des disciples ambitieux et dire « devenez comme lui », ce n'était donc pas « soyez mignons et innocents », mais « faites-vous petits, dépendants, sans rang ».
1. « Changer » et « devenir comme les enfants »
« Si vous ne changez pas (grec strephô, vous retourner — se convertir) pour devenir comme les enfants… » : il s'agit d'une véritable conversion, un retournement de la mentalité du rang vers celle de la petitesse. L'enfant est ici figure non de l'innocence sentimentale, mais de l'humilité, de la dépendance confiante et de l'absence d'ambition.
2. La grandeur par l'abaissement
« Celui qui se fera petit comme cet enfant, voilà le plus grand. » La réponse renverse exactement la question : la grandeur du Royaume ne se mesure pas à la place qu'on occupe, mais à l'abaissement consenti. C'est la logique des Béatitudes (« heureux les pauvres de cœur ») et de tout l'Évangile.
3. « Qui accueille un enfant… m'accueille »
« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci m'accueille » : le Christ s'identifie au petit, à l'insignifiant. Accueillir celui qui ne compte pas aux yeux du monde, c'est accueillir Jésus lui-même (en écho à Mt 25, 40).
Le désir d'être « le plus grand »
Le désir d'être « le premier » habite tout cœur — y compris dans l'Église, et jusque chez les Apôtres. Jésus ne le flatte pas : il le convertit. La question « qui est le plus grand ? » doit céder à un autre souci : comment me faire petit, serviteur ?
L'enfance spirituelle
Se recevoir comme un enfant devant Dieu — tout attendre de lui, sans calcul ni prétention — est la porte du Royaume. C'est la voie qu'a redécouverte sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus : la « petite voie » de l'abandon confiant, où l'on ne compte pas sur sa grandeur, mais sur l'amour du Père. Devenir petit n'est pas se rabaisser dans l'angoisse, mais se remettre, comme un enfant, entre les mains de Dieu.
Accueillir les petits
Enfin, puisque le Christ s'identifie à l'enfant et au petit, accueillir ceux qui ne comptent pas — les faibles, les insignifiants, ceux dont on n'attend rien —, c'est l'accueillir lui-même. Un regard à convertir, dans une société qui, comme celle d'alors, classe les êtres par leur rang et leur utilité.
Explications
1. « Ces petits » : enfants et croyants vulnérables
Les « petits » (mikroi) ne désignent plus seulement les enfants, mais, par extension, les membres humbles et fragiles de la communauté — les nouveaux dans la foi, les faibles, ceux qu'on serait tenté de mépriser. Le souci de Jésus se déplace de la petitesse à imiter (v. 1-5) à la petitesse à protéger.
2. La meule et la noyade : une image terrible
« Mieux vaudrait pour lui qu'on lui suspende au cou une meule de moulin et qu'on le noie au fond de la mer. » Il faut connaître les deux sortes de meules : la petite meule à bras, que les femmes tournaient à la maison, et la grande meule à âne (mylos onikos) — une lourde pierre que tournait un âne. C'est de cette énorme pierre qu'il s'agit. Quant à la noyade lestée d'une pierre, c'était un supplice connu, tenu pour particulièrement horrible — et, pour un Juif, infamant, car il privait de sépulture. L'hyperbole dit la gravité extrême du scandale.
3. Les anges des petits
« Leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père. » L'arrière-plan est la croyance juive en des anges chargés de veiller sur les personnes et les peuples (l'ange des nations en Dn 10 ; l'ange Raphaël accompagnant Tobie ; « c'est son ange », dira-t-on de Pierre en Ac 12, 15). Ce verset est l'un des fondements scripturaires de la doctrine des anges gardiens (cf. CEC 336) : chaque petit a, au ciel, un ange qui « voit la face » de Dieu — privilège des plus proches d'un roi à sa cour.
4. Le berger et le troupeau
La parabole de la brebis perdue suppose la vie pastorale de la Galilée et de la Judée : des troupeaux de cent têtes environ, menés au pâturage dans les collines et les zones semi-désertiques. Le berger était personnellement responsable de chaque bête (il devait rendre compte des pertes) ; il connaissait ses brebis et n'hésitait pas à laisser le gros du troupeau en lieu sûr pour chercher celle qui s'était égarée — au péril, parfois, des bêtes sauvages et des ravins.
1. La gravité du scandale
« Scandaliser » (skandalizô), c'est mettre sur la route du frère une pierre d'achoppement, le faire tomber dans le péché ou la perte de la foi. Jésus en parle avec une sévérité sans pareille (la meule, la noyade) : entraîner un « petit » à sa perte est l'une des fautes les plus graves, car elle détruit l'œuvre de Dieu en autrui.
2. La lutte radicale contre le péché
« Si ta main, ton pied, ton œil te scandalise, coupe-le… » : hyperbole sémitique. Il ne s'agit pas de mutilation physique, mais de la radicalité du combat contre tout ce qui, en nous, conduit au péché — mieux vaut un renoncement coûteux que de « tomber dans la géhenne » (la vallée de Hinnom, image du châtiment définitif).
3. La brebis perdue : le cœur du Père
Le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher l'unique égarée, et se réjouit plus pour elle. La pointe est donnée explicitement : « Votre Père ne veut pas qu'un seul de ces petits soit perdu. » Dieu se soucie de chaque personne, nommément, et part à sa recherche. (Saint Luc situera la même parabole face aux pécheurs, Lc 15.)
Ne jamais être occasion de chute
Double responsabilité. D'abord, ne jamais être pour autrui une occasion de chute — par l'exemple, la parole, la pression, le scandale donné. Notre conduite engage la foi des plus fragiles ; le mal qu'on leur fait, c'est au Christ qu'on le fait. À méditer pour tout éducateur, parent, responsable, témoin.
Ne mépriser aucun « petit »
Ensuite, ne mépriser personne, surtout les plus petits et les plus fragiles : Dieu lui-même les entoure d'anges et part à la recherche de l'égaré. Là où le monde classe et écarte les « insignifiants », le Royaume veille sur chacun.
Le Père cherche l'égaré
Enfin, la brebis perdue est une parole d'espérance : si l'on s'est éloigné, Dieu ne nous abandonne pas — il cherche, il appelle, il se réjouit du retour. Et l'Église, comme chacun de nous, est envoyée non à exclure l'égaré, mais à le rechercher, à la suite du Bon Pasteur.
Explications
1. Une procédure graduée de réprimande
Jésus indique une démarche en trois temps : d'abord parler au frère seul à seul ; s'il n'écoute pas, revenir avec un ou deux témoins ; enfin, en référer à l'assemblée (l'« Église »). Cette gradation n'est pas une invention : les communautés juives connaissaient des procédures de réprimande de ce type. Les manuscrits de Qumrân (la Règle de la communauté) prescrivent une démarche très proche : reprendre le frère le jour même, devant témoins, avant d'en saisir la communauté. Le devoir de réprimander son frère est d'ailleurs commandé par la Loi : « tu réprimanderas ton compatriote » (Lv 19, 17).
2. « Deux ou trois témoins »
Le recours à « un ou deux témoins » applique une règle juridique fondamentale de l'Ancien Testament : « sur la parole de deux ou trois témoins se décidera une affaire » (Dt 19, 15). Aucune accusation ne tenait sur un seul témoignage. La correction fraternelle emprunte donc, mais pour sauver le frère, les formes du droit.
3. « Comme un païen et un publicain »
« Qu'il soit pour toi comme un païen et un publicain » : aux yeux d'un Juif observant, le païen et le collecteur d'impôts étaient hors de la communion (on ne partageait pas leur table). La formule désigne donc la rupture de la communion fraternelle — non une haine. Et l'on n'oubliera pas que Jésus, lui, mangeait avec les publicains : même cette mise à l'écart laisse une porte ouverte au retour.
4. « Deux ou trois réunis en mon nom »
La parole finale prend tout son relief sur fond d'un dicton rabbinique célèbre : « Quand deux ou trois sont assis et s'occupent de la Loi (la Torah), la Présence de Dieu (la Shekinah) est au milieu d'eux » (Mishna, Avot 3). Or Jésus dit : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Il met ainsi sa propre présence à la place de la Torah et de la Shekinah — affirmation voilée, mais forte, de sa divinité.
1. Une correction qui vise à « gagner » le frère
Le but est explicite : « tu auras gagné ton frère ». La correction n'est pas une condamnation mais un acte de charité qui cherche le salut du frère. D'où la gradation : commencer dans le secret (seul à seul), pour épargner le frère et lui laisser toutes ses chances, et n'élargir que si nécessaire.
2. L'autorité de « lier et délier »
« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux… » : le pouvoir donné à Pierre (Mt 16, 19) est ici confié à la communauté (l'Église). Il s'agit de l'autorité de discerner, d'admettre ou d'exclure, et de pardonner — exercée au nom du Christ.
3. La présence du Christ et la prière commune
« Si deux d'entre vous s'accordent pour demander quelque chose… » : la prière commune a une force propre, parce que le Christ lui-même est présent dans l'assemblée réunie en son nom. C'est le fondement de toute prière liturgique et communautaire.
Corriger sans humilier
Corriger un frère seul à seul d'abord, par amour et pour le gagner : tout le contraire de la dénonciation publique, du reproche lancé devant tous, ou de la médisance dans son dos. Avant de juger ou d'exclure, chercher le face-à-face discret. Combien de blessures éviterait cette simple règle évangélique.
La force de la prière commune
« Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » : promesse immense pour la prière en famille, en communauté, en Église. La prière commune n'est jamais solitaire : le Christ y est présent. De quoi soutenir la prière conjugale, familiale, paroissiale, et la confiance de demander ensemble.
Au service de la communion
Toute cette page est ordonnée à la communion fraternelle : la corriger quand elle se brise, la rétablir par le pardon, la nourrir par la prière commune. La vie chrétienne n'est pas solitaire : elle se vit dans un corps, où chacun est responsable de la foi et du salut des autres.

Explications
1. « Sept fois ? » — la générosité de Pierre, et l'inversion de Lamek
La proposition de Pierre — pardonner « jusqu'à sept fois » — est déjà généreuse : la tradition rabbinique suggérait de pardonner à un offenseur jusqu'à trois fois. Pierre double et ajoute. Mais la réponse de Jésus — « soixante-dix fois sept fois » (ou « soixante-dix-sept fois ») — fait éclater toute mesure. Elle inverse délibérément la vengeance démesurée de Lamek dans la Genèse : « Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois » (Gn 4, 24). Là où l'homme ancien comptait sa vengeance sans limite, le disciple comptera son pardon sans limite.
2. Le « talent » et les « dix mille talents » : une dette astronomique
Pour saisir la parabole, il faut mesurer les sommes. Le talent était la plus grande unité monétaire : il valait environ six mille deniers, soit près de vingt ans de salaire d'un ouvrier. « Dix mille talents » (le plus grand nombre, multipliant la plus grande unité) représente donc une somme inimaginable — l'équivalent de dizaines de milliers d'années de travail, plus que le revenu fiscal de provinces entières. C'est une dette impossible à rembourser, volontairement absurde.
3. Les « cent deniers » et la disproportion
La dette du compagnon — « cent deniers » — est, elle, réelle mais minime : cent journées de travail. La disproportion entre les deux dettes est de l'ordre de un à six cent mille : tout l'enjeu de la parabole tient dans cet écart vertigineux entre ce qui est remis au serviteur et ce qu'il refuse de remettre.
4. L'esclavage pour dettes et la prison
La parabole reflète des pratiques sociales bien réelles et dures. Pour recouvrer une dette, on pouvait vendre le débiteur, sa femme et ses enfants comme esclaves (cf. 2 R 4, 1 ; Lv 25, 39) ; on pouvait aussi le jeter en prison pour dettes et le livrer aux « bourreaux » (basanistai, ceux qui torturent) — non par pur sadisme, mais pour le contraindre à révéler des avoirs cachés ou pousser ses proches à payer. L'auditeur entendait là un monde qu'il connaissait.
1. Un pardon sans plafond
« Soixante-dix fois sept fois » ne fixe pas un nouveau quota (490 !) : c'est une manière sémitique de dire sans limite, toujours. Le pardon chrétien ne tient pas de comptes ; il renonce, par principe, à compter.
2. La disproportion : ce que Dieu remet, ce que nous devons remettre
Le cœur de la parabole est la disproportion voulue entre les deux dettes. La dette immense remise par le roi figure ce que Dieu nous pardonne (nos péchés, infiniment au-delà de tout remboursement) ; la dette minime que le serviteur refuse de remettre figure les offenses que nous subissons de nos frères. Avoir été pardonné de tout et refuser de pardonner peu est une monstruosité spirituelle.
3. « Du fond du cœur »
La sentence finale est grave : « Ainsi vous traitera mon Père si chacun ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Le pardon ne peut être de lèvres seulement : il engage le cœur. Et il y a une réciprocité — non que Dieu marchande, mais qu'un cœur fermé au pardon se ferme au pardon qu'il reçoit (en écho exact à la demande du Notre Père : « pardonne-nous… comme nous pardonnons »).
Pardonner sans compter
Le pardon chrétien est sans plafond (« soixante-dix fois sept fois ») — non par faiblesse ou complaisance envers le mal, mais parce que nous-mêmes vivons d'un pardon infini. Renoncer à tenir le compte des offenses est une libération autant qu'un commandement.
Se rappeler ce qui nous a été remis
Le plus sûr moyen de desserrer nos rancunes est de mesurer ce que Dieu nous a pardonné : la dette de « dix mille talents ». Devant l'immensité du pardon reçu, la « centaine de deniers » que nous devons remettre à autrui change de poids. Souviens-toi de combien il t'a été remis.
Pardonner « du fond du cœur »
Enfin, pardonner « du fond du cœur » ne signifie pas nécessairement ne plus rien ressentir, mais vouloir le bien de l'offenseur et renoncer à la vengeance, par un choix renouvelé. C'est une grâce à demander — d'autant que nous redisons chaque jour, dans le Notre Père, que nous voulons être pardonnés comme nous pardonnons. Le pardon donné est la condition du pardon reçu.