Évangile selon Saint Matthieu

Chapitre
19
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Conclusion: de Gallilé en Judée
1 Lorsque Jésus eut terminé ce discours, il s’éloigna de la Galilée et se rendit dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. 7
Explications
Contexte historique et social

1. La formule de clôture

« Lorsque Jésus eut achevé ces paroles… » : c'est la quatrième des cinq formules solennelles qui closent les grands discours de Matthieu (cf. 7, 28 ; 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1) et structurent l'évangile à la manière d'un nouveau Pentateuque.

2. « La Judée, au-delà du Jourdain » : la route de Pérée

La précision géographique éclaire un usage. Pour aller de Galilée à Jérusalem, trois routes existaient : la plus courte traversait la Samarie, mais les Juifs l'évitaient le plus souvent à cause de l'hostilité judéo-samaritaine (cf. Jn 4, 9 : « les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains ») ; la voie côtière ; et surtout la route par-delà le Jourdain, à travers la Pérée (la Transjordane, gouvernée par Hérode Antipas). C'est cette route, commune aux pèlerins pieux, que prend Jésus. Le récit nous place donc sur le chemin de la montée vers Jérusalem — vers la Passion.


Lecture biblique et exégétique

Le verset opère le passage du discours communautaire (ch. 18) à la dernière étape du ministère. La mention de la Judée et du chemin vers Jérusalem oriente désormais tout l'évangile vers le sommet de la Croix et de la Résurrection. Comme à l'accoutumée, l'enseignement s'accompagne de l'action : « là, il les guérit » — la parole et le geste demeurent inséparables.


Pour la vie spirituelle et pratique

Jésus se met en chemin vers Jérusalem librement, sachant ce qui l'y attend. Le suivre, c'est accepter d'avancer avec lui, même quand la route monte vers l'épreuve — sans cesser, comme lui, de faire le bien en chemin (« là, il les guérit »).


Exigences et paradoxes de l'Évangile
Controverse sur le mariage et le célibat
2 De grandes foules le suivirent, et là il les guérit. 4
L'enseignement sur le mariage
L'enseignement sur le mariage
3 Des pharisiens s’approchèrent de lui pour le mettre à l’épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ? » 64 Il répondit : « N’avez-vous pas lu ceci ? Dès le commencement, le Créateur les fit homme et femme, 85 et dit : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. 56 Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » 97 Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d’un acte de divorce avant la répudiation ? » 48 Jésus leur répond : « C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi. 249 Or je vous le dis : si quelqu’un renvoie sa femme – sauf en cas d’union illégitime – et qu’il en épouse une autre, il est adultère. » 1410 Ses disciples lui disent : « Si telle est la situation de l’homme par rapport à sa femme, mieux vaut ne pas se marier. » 411 Il leur répondit : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. 512 Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux. Celui qui peut comprendre, qu’il comprenne ! » 17
Explications
Contexte historique et social

1. Un débat rabbinique brûlant : Hillel contre Shammaï

La question des pharisiens — « Est-il permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif ? » — n'est pas neutre : elle place Jésus au cœur d'une controverse célèbre entre les deux grandes écoles rabbiniques. La Loi (Dt 24, 1) autorisait la répudiation pour « quelque chose de honteux » ('ervat dabar), expression ambiguë. L'école de Shammaï l'entendait au sens strict : seulement pour inconduite (adultère, immoralité). L'école de Hillel, plus permissive, l'élargissait à « n'importe quel motif » — jusqu'à, disait-on, un plat brûlé ; et Rabbi Aqiba ira jusqu'à : s'il a trouvé une femme plus belle. Demander à Jésus « pour n'importe quel motif ? », c'est l'inviter à trancher ce débat.

2. La répudiation, un droit du mari

Dans le droit juif, c'est le mari qui répudie sa femme (et non l'inverse), au moyen d'un acte de répudiation (le get). La femme renvoyée se retrouvait dans une situation précaire — sociale et économique. Le débat n'était donc pas théorique : il engageait la dignité et la sécurité des épouses.

3. Le célibat, une réalité étrangère au judaïsme

Dans le monde juif, le mariage était un devoir quasi universel (« croissez et multipliez », Gn 1, 28) ; l'homme adulte non marié faisait figure d'anomalie, et l'on tenait la descendance pour une bénédiction. Le célibat volontaire était rarissime (quelques groupes, comme certains Esséniens, le pratiquaient). Quant aux eunuques (au sens littéral : hommes castrés, souvent fonctionnaires de cour), ils étaient marginalisés, exclus de l'assemblée (Dt 23, 2). Faire l'éloge de ceux qui « se font eunuques pour le Royaume » était donc, dans ce contexte, profondément contre-culturel.


Lecture biblique et exégétique

1. Le retour « au commencement »

Plutôt que de choisir entre Hillel et Shammaï, Jésus dépasse le débat en remontant « au commencement » : « l'homme et la femme… les deux ne feront plus qu'une seule chair » (Gn 1, 27 ; 2, 24). Le mariage relève du dessein créateur de Dieu : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. » L'indissolubilité n'est pas une loi nouvelle, mais la vérité originelle.

2. La concession de Moïse

À l'objection (« pourquoi Moïse a-t-il permis l'acte de répudiation ? »), Jésus répond : « C'est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse vous a permis de répudier ; mais au commencement, il n'en était pas ainsi. » La permission mosaïque était une concession à la faiblesse humaine, non l'idéal de Dieu, que le Christ vient restaurer.

3. La clause d'exception

La parole « sauf en cas d'union illégitime (porneia) » a fait l'objet de discussions ; l'Église la lit dans le sens de l'indissolubilité du mariage — le lien valide et consommé ne pouvant être rompu —, distinguant les unions véritables des situations irrégulières.

4. Le célibat « pour le Royaume »

Devant l'exigence, les disciples concluent : « mieux vaut ne pas se marier. » D'où la parole sur les eunuques : certains le sont de naissance, d'autres par la main des hommes, d'autres enfin « se sont rendus tels eux-mêmes à cause du Royaume ». Jésus désigne ainsi le célibat consacré — renoncement volontaire au mariage pour se donner tout entier à Dieu —, qui n'est pas pour tous (« comprenne qui peut comprendre ») mais est un don, une grâce et un signe du Royaume à venir.


Pour la vie spirituelle et pratique

Deux vocations, deux chemins de sainteté

Deux états de vie s'éclairent ici. Le mariage, union « que Dieu a unie », appelé à la fidélité indissoluble : non un contrat révocable, mais une alliance à l'image de celle de Dieu avec son peuple. Et le célibat pour le Royaume, don de soi qui anticipe la vie du ciel. L'un et l'autre sont des chemins de sainteté ; tous deux supposent une grâce et une fidélité.

L'idéal et la faiblesse

La « dureté du cœur » qui motivait la concession de Moïse demeure une réalité ; mais le Christ ne rabaisse pas l'idéal au niveau de notre faiblesse : il restaure le dessein de Dieu et donne la grâce d'y tendre. L'Église, fidèle à cette parole, soutient les époux dans leur fidélité et accompagne avec miséricorde ceux que la vie a blessés.

« Comprenne qui peut comprendre »

Le célibat consacré ne se comprend ni ne se vit sans un appel et une grâce. Loin d'être un mépris du mariage ou de l'amour, il en est une autre manière : aimer Dieu d'un cœur indivis, pour le Royaume, et témoigner que Dieu suffit.


Jésus et les enfants
Jésus et les enfants
Jésus et les enfants
13 Ensuite, on présenta des enfants à Jésus pour qu’il leur impose les mains en priant. Mais les disciples les écartèrent vivement. 214 Jésus leur dit : « Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent. » 915 Il leur imposa les mains, puis il partit de là. 10
Explications
Contexte historique et social

1. Présenter les enfants pour une bénédiction

On amène à Jésus des enfants « pour qu'il leur impose les mains et prie ». Le geste reflète une coutume bien établie : présenter les enfants à un rabbi ou à un ancien respecté afin qu'il les bénisse. L'imposition des mains était le geste traditionnel de la bénédiction (ainsi Jacob bénissant Éphraïm et Manassé, Gn 48, 14) ; on en attendait une grâce réelle pour l'avenir de l'enfant.

2. Le rebut des disciples et le statut des enfants

Les disciples « écartent » les gens : leur réaction reflète la faible considération dont jouissait l'enfant dans cette société (cf. Mt 18, 1-5). Un maître occupé ne devait pas, pensaient-ils, « perdre son temps » avec des petits sans importance. Jésus s'indigne au contraire (saint Marc, Mc 10, 14) et les appelle à lui.


Lecture biblique et exégétique

1. « Le Royaume est à ceux qui leur ressemblent »

Jésus reprend la leçon de Mt 18 : l'enfant, par sa petitesse, sa dépendance et son incapacité à se faire valoir, est l'image de qui reçoit le Royaume comme un don, sans le mériter ni le revendiquer. Le Royaume « est à ceux qui leur ressemblent » — aux humbles, non aux puissants.

2. Un geste, non de simples paroles

Jésus ne se contente pas de parler : « il leur imposa les mains ». Il bénit réellement les enfants qu'on lui présente. La tradition chrétienne y verra un appui pour la bénédiction des enfants et, plus largement, pour l'accueil des plus petits dans la grâce de Dieu (un texte évoqué aussi à propos du baptême des tout-petits).


Pour la vie spirituelle et pratique

Ne pas faire obstacle

« Ne les empêchez pas de venir à moi » : avertissement à tous ceux qui, par impatience, mépris ou fausse importance, font écran entre les petits — enfants, humbles, débutants dans la foi — et le Christ. La mission de l'Église, et de chacun, est de conduire à lui, non d'écarter.

Recevoir le Royaume comme un enfant

Accueillir le Royaume « comme un enfant », c'est tout recevoir de Dieu, sans calcul ni prétention, tendre les bras et se laisser bénir. Une attitude à réapprendre dans un monde qui valorise la performance et le mérite.


Richesses et détachement
Jésus et le jeune homme riche
Jésus et le jeune homme riche
16 Et voici que quelqu’un s’approcha de Jésus et lui dit : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » 717 Jésus lui dit : « Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon ? Celui qui est bon, c’est Dieu, et lui seul ! Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » 1318 Il lui dit : « Lesquels ? » Jésus reprit : « Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage. 619 Honore ton père et ta mère. Et aussi : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » 520 Le jeune homme lui dit : « Tout cela, je l’ai observé : que me manque-t-il encore ? » 321 Jésus lui répondit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » 1222 À ces mots, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. 2023 Et Jésus dit à ses disciples : « Amen, je vous le dis : un riche entrera difficilement dans le royaume des Cieux. 424 Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux. » 925 Entendant ces paroles, les disciples furent profondément déconcertés, et ils disaient : « Qui donc peut être sauvé ? » 226 Jésus posa sur eux son regard et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » 1527 Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre : quelle sera donc notre part ? » 328 Jésus leur déclara : « Amen, je vous le dis : lors du renouvellement du monde, lorsque le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. 929 Et celui qui aura quitté, à cause de mon nom, des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra le centuple, et il aura en héritage la vie éternelle. 830 Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers. 14
Explications
Contexte historique et social

1. La richesse, signe de bénédiction

Pour comprendre la stupeur des disciples, il faut savoir comment on percevait la richesse dans le monde juif : elle était largement tenue pour un signe de la bénédiction de Dieu. Les patriarches étaient riches ; le Deutéronome promettait la prospérité aux fidèles ; Job, justifié, est rétabli dans ses biens. Le riche pieux semblait donc doublement favorisé de Dieu. D'où le choc des disciples : « Qui donc peut être sauvé ? » — si même le riche-béni n'entre pas, qui le pourra ?

2. Le « jeune homme riche » et les commandements

L'homme — « jeune » selon Matthieu, « notable » selon Luc — demande « que faire de bon pour avoir la vie éternelle ». Jésus renvoie d'abord aux commandements (il cite la « seconde table » du Décalogue et « tu aimeras ton prochain »). L'homme les a « tous observés » : c'est un homme droit et pieux, non un pécheur notoire. À lui, Jésus propose davantage : « si tu veux être parfait… »

3. Le chameau et le trou de l'aiguille

L'image accouple le plus grand animal de Palestine (le chameau) et la plus petite ouverture (le chas d'une aiguille) : c'est une hyperbole délibérée signifiant l'impossibilité humaine. (La légende médiévale d'une porte de Jérusalem nommée « trou de l'aiguille » est sans fondement : Jésus veut bien dire l'impossible.) D'où la réponse : « Aux hommes c'est impossible ; mais à Dieu tout est possible » — le salut est l'œuvre de la grâce.


Lecture biblique et exégétique

1. Commandements et conseil de perfection

Jésus distingue deux niveaux. Les commandements s'imposent à tous (« si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements »). Mais « si tu veux être parfait » introduit un conseil, une invitation plus haute, adressée à qui veut tout donner : « vends ce que tu possèdes… puis suis-moi. » C'est le fondement de ce que la tradition appellera les conseils évangéliques (pauvreté, et avec eux chasteté et obéissance).

2. La tristesse de l'homme aux grands biens

« Il s'en alla tout triste, car il avait de grands biens » : phrase d'une profonde justesse psychologique. L'homme possédait de grands biens — mais, en un sens, ils le possédaient. Le détachement demandé ne portait pas seulement sur l'avoir, mais sur le cœur attaché à l'avoir.

3. Le centuple et le renversement

À Pierre (« nous avons tout quitté ; qu'en sera-t-il pour nous ? »), Jésus promet le centuple et la vie éternelle, et aux Douze de « siéger sur douze trônes » (cf. Mt 18, 28). Il conclut par un renversement : « beaucoup de premiers seront derniers, et des derniers seront premiers » — la logique du Royaume défait les hiérarchies humaines.


Pour la vie spirituelle et pratique

Posséder sans être possédé

Les richesses ne sont pas mauvaises en soi, mais elles alourdissent et risquent de posséder celui qui les possède : le jeune homme « avait de grands biens » — et ils l'avaient. La question pour chacun n'est pas seulement combien je possède, mais qu'est-ce que je ne pourrais pas lâcher si le Christ me le demandait ? Le détachement du cœur est requis de tous, même de ceux qui gardent des biens.

Le salut, œuvre de la grâce

« À Dieu, tout est possible » : nul ne se sauve par ses seules forces — ni le riche, ni personne. Cette parole délivre du désespoir (« qui peut être sauvé ? ») : ce qui nous est impossible, la grâce l'accomplit. D'où l'humilité et la confiance.

Le centuple

Enfin, la promesse demeure : rien de ce qu'on quitte « à cause de lui » n'est perdu — il rend le centuple, et la vie éternelle. Le détachement évangélique n'est pas un appauvrissement, mais un échange : on lâche le peu pour recevoir le tout. À méditer chaque fois qu'un renoncement nous coûte.