Évangile selon Saint Matthieu
Explications
1. La formule de clôture
« Lorsque Jésus eut achevé ces paroles… » : c'est la quatrième des cinq formules solennelles qui closent les grands discours de Matthieu (cf. 7, 28 ; 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1) et structurent l'évangile à la manière d'un nouveau Pentateuque.
2. « La Judée, au-delà du Jourdain » : la route de Pérée
La précision géographique éclaire un usage. Pour aller de Galilée à Jérusalem, trois routes existaient : la plus courte traversait la Samarie, mais les Juifs l'évitaient le plus souvent à cause de l'hostilité judéo-samaritaine (cf. Jn 4, 9 : « les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains ») ; la voie côtière ; et surtout la route par-delà le Jourdain, à travers la Pérée (la Transjordane, gouvernée par Hérode Antipas). C'est cette route, commune aux pèlerins pieux, que prend Jésus. Le récit nous place donc sur le chemin de la montée vers Jérusalem — vers la Passion.
Le verset opère le passage du discours communautaire (ch. 18) à la dernière étape du ministère. La mention de la Judée et du chemin vers Jérusalem oriente désormais tout l'évangile vers le sommet de la Croix et de la Résurrection. Comme à l'accoutumée, l'enseignement s'accompagne de l'action : « là, il les guérit » — la parole et le geste demeurent inséparables.
Jésus se met en chemin vers Jérusalem librement, sachant ce qui l'y attend. Le suivre, c'est accepter d'avancer avec lui, même quand la route monte vers l'épreuve — sans cesser, comme lui, de faire le bien en chemin (« là, il les guérit »).

Explications
1. Un débat rabbinique brûlant : Hillel contre Shammaï
La question des pharisiens — « Est-il permis de répudier sa femme pour n'importe quel motif ? » — n'est pas neutre : elle place Jésus au cœur d'une controverse célèbre entre les deux grandes écoles rabbiniques. La Loi (Dt 24, 1) autorisait la répudiation pour « quelque chose de honteux » ('ervat dabar), expression ambiguë. L'école de Shammaï l'entendait au sens strict : seulement pour inconduite (adultère, immoralité). L'école de Hillel, plus permissive, l'élargissait à « n'importe quel motif » — jusqu'à, disait-on, un plat brûlé ; et Rabbi Aqiba ira jusqu'à : s'il a trouvé une femme plus belle. Demander à Jésus « pour n'importe quel motif ? », c'est l'inviter à trancher ce débat.
2. La répudiation, un droit du mari
Dans le droit juif, c'est le mari qui répudie sa femme (et non l'inverse), au moyen d'un acte de répudiation (le get). La femme renvoyée se retrouvait dans une situation précaire — sociale et économique. Le débat n'était donc pas théorique : il engageait la dignité et la sécurité des épouses.
3. Le célibat, une réalité étrangère au judaïsme
Dans le monde juif, le mariage était un devoir quasi universel (« croissez et multipliez », Gn 1, 28) ; l'homme adulte non marié faisait figure d'anomalie, et l'on tenait la descendance pour une bénédiction. Le célibat volontaire était rarissime (quelques groupes, comme certains Esséniens, le pratiquaient). Quant aux eunuques (au sens littéral : hommes castrés, souvent fonctionnaires de cour), ils étaient marginalisés, exclus de l'assemblée (Dt 23, 2). Faire l'éloge de ceux qui « se font eunuques pour le Royaume » était donc, dans ce contexte, profondément contre-culturel.
1. Le retour « au commencement »
Plutôt que de choisir entre Hillel et Shammaï, Jésus dépasse le débat en remontant « au commencement » : « l'homme et la femme… les deux ne feront plus qu'une seule chair » (Gn 1, 27 ; 2, 24). Le mariage relève du dessein créateur de Dieu : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. » L'indissolubilité n'est pas une loi nouvelle, mais la vérité originelle.
2. La concession de Moïse
À l'objection (« pourquoi Moïse a-t-il permis l'acte de répudiation ? »), Jésus répond : « C'est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse vous a permis de répudier ; mais au commencement, il n'en était pas ainsi. » La permission mosaïque était une concession à la faiblesse humaine, non l'idéal de Dieu, que le Christ vient restaurer.
3. La clause d'exception
La parole « sauf en cas d'union illégitime (porneia) » a fait l'objet de discussions ; l'Église la lit dans le sens de l'indissolubilité du mariage — le lien valide et consommé ne pouvant être rompu —, distinguant les unions véritables des situations irrégulières.
4. Le célibat « pour le Royaume »
Devant l'exigence, les disciples concluent : « mieux vaut ne pas se marier. » D'où la parole sur les eunuques : certains le sont de naissance, d'autres par la main des hommes, d'autres enfin « se sont rendus tels eux-mêmes à cause du Royaume ». Jésus désigne ainsi le célibat consacré — renoncement volontaire au mariage pour se donner tout entier à Dieu —, qui n'est pas pour tous (« comprenne qui peut comprendre ») mais est un don, une grâce et un signe du Royaume à venir.
Deux vocations, deux chemins de sainteté
Deux états de vie s'éclairent ici. Le mariage, union « que Dieu a unie », appelé à la fidélité indissoluble : non un contrat révocable, mais une alliance à l'image de celle de Dieu avec son peuple. Et le célibat pour le Royaume, don de soi qui anticipe la vie du ciel. L'un et l'autre sont des chemins de sainteté ; tous deux supposent une grâce et une fidélité.
L'idéal et la faiblesse
La « dureté du cœur » qui motivait la concession de Moïse demeure une réalité ; mais le Christ ne rabaisse pas l'idéal au niveau de notre faiblesse : il restaure le dessein de Dieu et donne la grâce d'y tendre. L'Église, fidèle à cette parole, soutient les époux dans leur fidélité et accompagne avec miséricorde ceux que la vie a blessés.
« Comprenne qui peut comprendre »
Le célibat consacré ne se comprend ni ne se vit sans un appel et une grâce. Loin d'être un mépris du mariage ou de l'amour, il en est une autre manière : aimer Dieu d'un cœur indivis, pour le Royaume, et témoigner que Dieu suffit.

Explications
1. Présenter les enfants pour une bénédiction
On amène à Jésus des enfants « pour qu'il leur impose les mains et prie ». Le geste reflète une coutume bien établie : présenter les enfants à un rabbi ou à un ancien respecté afin qu'il les bénisse. L'imposition des mains était le geste traditionnel de la bénédiction (ainsi Jacob bénissant Éphraïm et Manassé, Gn 48, 14) ; on en attendait une grâce réelle pour l'avenir de l'enfant.
2. Le rebut des disciples et le statut des enfants
Les disciples « écartent » les gens : leur réaction reflète la faible considération dont jouissait l'enfant dans cette société (cf. Mt 18, 1-5). Un maître occupé ne devait pas, pensaient-ils, « perdre son temps » avec des petits sans importance. Jésus s'indigne au contraire (saint Marc, Mc 10, 14) et les appelle à lui.
1. « Le Royaume est à ceux qui leur ressemblent »
Jésus reprend la leçon de Mt 18 : l'enfant, par sa petitesse, sa dépendance et son incapacité à se faire valoir, est l'image de qui reçoit le Royaume comme un don, sans le mériter ni le revendiquer. Le Royaume « est à ceux qui leur ressemblent » — aux humbles, non aux puissants.
2. Un geste, non de simples paroles
Jésus ne se contente pas de parler : « il leur imposa les mains ». Il bénit réellement les enfants qu'on lui présente. La tradition chrétienne y verra un appui pour la bénédiction des enfants et, plus largement, pour l'accueil des plus petits dans la grâce de Dieu (un texte évoqué aussi à propos du baptême des tout-petits).
Ne pas faire obstacle
« Ne les empêchez pas de venir à moi » : avertissement à tous ceux qui, par impatience, mépris ou fausse importance, font écran entre les petits — enfants, humbles, débutants dans la foi — et le Christ. La mission de l'Église, et de chacun, est de conduire à lui, non d'écarter.
Recevoir le Royaume comme un enfant
Accueillir le Royaume « comme un enfant », c'est tout recevoir de Dieu, sans calcul ni prétention, tendre les bras et se laisser bénir. Une attitude à réapprendre dans un monde qui valorise la performance et le mérite.

Explications
1. La richesse, signe de bénédiction
Pour comprendre la stupeur des disciples, il faut savoir comment on percevait la richesse dans le monde juif : elle était largement tenue pour un signe de la bénédiction de Dieu. Les patriarches étaient riches ; le Deutéronome promettait la prospérité aux fidèles ; Job, justifié, est rétabli dans ses biens. Le riche pieux semblait donc doublement favorisé de Dieu. D'où le choc des disciples : « Qui donc peut être sauvé ? » — si même le riche-béni n'entre pas, qui le pourra ?
2. Le « jeune homme riche » et les commandements
L'homme — « jeune » selon Matthieu, « notable » selon Luc — demande « que faire de bon pour avoir la vie éternelle ». Jésus renvoie d'abord aux commandements (il cite la « seconde table » du Décalogue et « tu aimeras ton prochain »). L'homme les a « tous observés » : c'est un homme droit et pieux, non un pécheur notoire. À lui, Jésus propose davantage : « si tu veux être parfait… »
3. Le chameau et le trou de l'aiguille
L'image accouple le plus grand animal de Palestine (le chameau) et la plus petite ouverture (le chas d'une aiguille) : c'est une hyperbole délibérée signifiant l'impossibilité humaine. (La légende médiévale d'une porte de Jérusalem nommée « trou de l'aiguille » est sans fondement : Jésus veut bien dire l'impossible.) D'où la réponse : « Aux hommes c'est impossible ; mais à Dieu tout est possible » — le salut est l'œuvre de la grâce.
1. Commandements et conseil de perfection
Jésus distingue deux niveaux. Les commandements s'imposent à tous (« si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements »). Mais « si tu veux être parfait » introduit un conseil, une invitation plus haute, adressée à qui veut tout donner : « vends ce que tu possèdes… puis suis-moi. » C'est le fondement de ce que la tradition appellera les conseils évangéliques (pauvreté, et avec eux chasteté et obéissance).
2. La tristesse de l'homme aux grands biens
« Il s'en alla tout triste, car il avait de grands biens » : phrase d'une profonde justesse psychologique. L'homme possédait de grands biens — mais, en un sens, ils le possédaient. Le détachement demandé ne portait pas seulement sur l'avoir, mais sur le cœur attaché à l'avoir.
3. Le centuple et le renversement
À Pierre (« nous avons tout quitté ; qu'en sera-t-il pour nous ? »), Jésus promet le centuple et la vie éternelle, et aux Douze de « siéger sur douze trônes » (cf. Mt 18, 28). Il conclut par un renversement : « beaucoup de premiers seront derniers, et des derniers seront premiers » — la logique du Royaume défait les hiérarchies humaines.
Posséder sans être possédé
Les richesses ne sont pas mauvaises en soi, mais elles alourdissent et risquent de posséder celui qui les possède : le jeune homme « avait de grands biens » — et ils l'avaient. La question pour chacun n'est pas seulement combien je possède, mais qu'est-ce que je ne pourrais pas lâcher si le Christ me le demandait ? Le détachement du cœur est requis de tous, même de ceux qui gardent des biens.
Le salut, œuvre de la grâce
« À Dieu, tout est possible » : nul ne se sauve par ses seules forces — ni le riche, ni personne. Cette parole délivre du désespoir (« qui peut être sauvé ? ») : ce qui nous est impossible, la grâce l'accomplit. D'où l'humilité et la confiance.
Le centuple
Enfin, la promesse demeure : rien de ce qu'on quitte « à cause de lui » n'est perdu — il rend le centuple, et la vie éternelle. Le détachement évangélique n'est pas un appauvrissement, mais un échange : on lâche le peu pour recevoir le tout. À méditer chaque fois qu'un renoncement nous coûte.