Évangile selon Saint Matthieu
Introduction

Premier livre du Nouveau Testament, l'Évangile selon saint Matthieu a été, dès les origines, l'évangile le plus lu, le plus cité et le plus commenté de l'Église. Sa composition ordonnée et son enseignement abondant en ont fait, très tôt, l'évangile de la catéchèse et de la liturgie. Matthieu y présente Jésus de Nazareth comme le Messie promis à Israël — « fils de David, fils d'Abraham » (Mt 1, 1) —, le nouveau Moïse qui porte la Loi à son accomplissement, et l'Emmanuel, « Dieu avec nous » (1, 23), qui demeure auprès de son Église « jusqu'à la fin du monde » (28, 20). Il jette ainsi un pont entre l'Ancien et le Nouveau Testament et conduit le lecteur de la promesse à son accomplissement dans le Christ.
Le livre et sa place dans le canon
Matthieu ouvre le canon du Nouveau Testament et la série des quatre évangiles. La Tradition l'a non seulement placé en tête, mais y a longtemps vu le premier rédigé : c'est l'ordre transmis par les Pères et retenu, par exemple, par saint Augustin, qui tenait Marc pour un abrégé de Matthieu. L'exégèse moderne propose le plus souvent l'inverse — la priorité de Marc —, mais l'Église laisse cette question d'ordre littéraire ouverte. La place de Matthieu en tête garde tout son sens : par sa généalogie initiale, ses nombreuses citations d'accomplissement et son souci constant de montrer en Jésus le terme des Écritures d'Israël, il forme la charnière entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Avec Marc et Luc, il fait partie des évangiles synoptiques (du grec synopsis, « vue d'ensemble »), qui peuvent se lire en colonnes parallèles. Ses vingt-huit chapitres en font le plus développé et le plus structuré des récits évangéliques.
L'auteur : l'apôtre Matthieu, appelé aussi Lévi
Selon la Tradition constante de l'Église, cet évangile est l'œuvre de l'apôtre Matthieu lui-même : le collecteur d'impôts appelé par Jésus à le suivre (Mt 9, 9 ; il est nommé Lévi en Mc 2, 14 et Lc 5, 27), compté parmi les Douze (Mt 10, 3). Le témoignage des Pères est unanime. Papias de Hiérapolis (début du IIe siècle, rapporté par l'historien Eusèbe de Césarée) atteste que « Matthieu réunit les paroles du Seigneur (les logia) en langue hébraïque, et chacun les traduisait comme il le pouvait » ; saint Irénée, Pantène, Origène, Eusèbe et saint Jérôme confirment qu'il fut composé par l'apôtre, le premier de tous, et d'abord en hébreu — ou araméen — pour les fidèles venus du judaïsme. La Commission biblique pontificale, dans sa réponse de 1911, a réaffirmé cette position traditionnelle : Matthieu l'apôtre en est l'auteur, et il l'a écrit avant les autres évangiles, en langue sémitique.
L'exégèse moderne, soulignant la qualité du grec — qui ne se lit pas comme une simple traduction — et l'étroite parenté littéraire avec Marc, propose souvent que le texte grec canonique soit l'œuvre d'un disciple ou de l'« école » de Matthieu, recueillant et mettant en forme sa catéchèse. L'Église laisse cette question littéraire ouverte ; ce qui appartient à la foi, c'est l'origine et l'autorité apostoliques du livre. Le concile Vatican II l'affirme « sans hésitation » : les quatre évangiles sont d'origine apostolique et transmettent fidèlement la vérité sur Jésus (Dei Verbum, n. 18-19). Sous l'inspiration de l'Esprit Saint, leurs auteurs ont choisi, synthétisé et expliqué les faits et les paroles du Seigneur, mais toujours pour nous en livrer la vérité.
Date et lieu de composition
La Tradition situe la rédaction tôt, avant la destruction de Jérusalem (70 apr. J.-C.), du vivant de la première génération apostolique : saint Irénée la rattache au temps où Pierre et Paul évangélisaient Rome, et la Commission biblique pontificale (1911) retenait une date antérieure à la ruine de Jérusalem. De nombreux exégètes modernes proposent au contraire une date plus basse, vers les années 80-90, lisant certains passages (cf. 22, 7) comme une allusion à la chute de Jérusalem et au conflit avec la synagogue. L'Église n'impose aucune datation : ni l'inspiration ni l'autorité du texte n'en dépendent. Le lieu le plus souvent avancé est Antioche de Syrie — grande communauté judéo-chrétienne de langue grecque, où saint Ignace d'Antioche cite très tôt Matthieu —, une part de la tradition songeant plutôt à la Palestine des origines.
Les destinataires et le but
L'évangile s'adresse d'abord à une communauté d'origine juive devenue chrétienne, mais déjà ouverte aux nations : les mages venus d'Orient (2, 1-12), le centurion (8, 5-13) et la Cananéenne (15, 21-28) annoncent l'envoi final « à toutes les nations » (28, 19). Le but de Matthieu est de montrer que Jésus est le Messie attendu par Israël, qui « accomplit » la Loi et les Prophètes (5, 17), et de donner à l'Église un véritable catéchisme de la vie chrétienne, tout en affermissant des fidèles éprouvés par la rupture avec la synagogue.
C'est le sens des citations d'accomplissement, propres à Matthieu : une dizaine de fois revient la formule « Tout cela arriva pour que s'accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète… » (par ex. 1, 22-23 ; 2, 15 ; 2, 17-18 ; 4, 14-16 ; 8, 17 ; 12, 17-21 ; 21, 4-5 ; 27, 9-10). Jésus n'est pas une rupture, mais la plénitude vers laquelle tendait toute l'histoire sainte.
La structure : les cinq grands discours
Matthieu alterne récits et discours, en organisant l'enseignement de Jésus en cinq grands discours, chacun clos par une formule semblable (« Et il advint, quand Jésus eut achevé ces discours… » : 7, 28 ; 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1). Cette architecture évoque les cinq livres de la Torah et présente Jésus comme le nouveau Moïse qui donne, du haut de la montagne, la Loi définitive :
- Le Sermon sur la montagne (ch. 5-7) — la charte du Royaume : Béatitudes, Loi nouvelle, Notre Père.
- Le discours missionnaire (ch. 10) — l'envoi des Douze en mission.
- Les paraboles du Royaume (ch. 13) — semeur, ivraie, grain de moutarde, levain, trésor, perle, filet.
- Le discours ecclésial (ch. 18) — la vie en Église : les petits, la correction fraternelle, le pardon sans mesure.
- Le discours eschatologique (ch. 23-25) — la venue du Fils de l'homme, la vigilance, le jugement dernier.
Ces cinq discours sont encadrés par le récit de l'enfance (ch. 1-2) et par la Passion et la Résurrection (ch. 26-28), sommet vers lequel tout le livre s'achemine.
Les grands thèmes théologiques
- Jésus Messie et Fils de Dieu. Fils de David (la royauté), fils d'Abraham (la bénédiction des nations), Fils de Dieu, et Emmanuel, « Dieu avec nous » : ce titre ouvre l'évangile (1, 23) et le referme — « Je suis avec vous tous les jours » (28, 20) — en une inclusion qui dit la présence du Ressuscité au milieu de son Église.
- Le Royaume des Cieux. Par révérence juive envers le Nom divin, Matthieu dit le plus souvent « Royaume des Cieux » là où Marc et Luc disent « Royaume de Dieu ». Ce Royaume est déjà inauguré en Jésus et s'accomplira à la fin des temps.
- L'accomplissement de la Loi. Jésus ne vient pas abolir la Loi, mais l'accomplir (5, 17). Avec une autorité souveraine — « Eh bien ! moi, je vous dis » (5, 22…) —, il en dévoile le sens profond : la justice nouvelle du cœur, et la miséricorde plus que le sacrifice (9, 13 ; 12, 7).
- L'Église. Seul des quatre évangiles, Matthieu emploie le mot « Église » (16, 18 ; 18, 17). À Pierre, Jésus confie les clés du Royaume et le pouvoir de lier et de délier (16, 18-19) : c'est le fondement scripturaire de la primauté de Pierre et de l'autorité de l'Église, reçu par la Tradition catholique.
- La mission universelle et la vie trinitaire. L'évangile culmine dans l'envoi du Ressuscité : « De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (28, 19) — fondement du baptême trinitaire et du mandat missionnaire de l'Église.
- Le jugement et l'agir concret. La foi se vérifie dans les œuvres : « Ce n'est pas en me disant : Seigneur, Seigneur ! que l'on entrera dans le Royaume » (7, 21), et le jugement dernier porte sur l'amour effectif du prochain (25, 31-46).
Caractéristiques littéraires
Le style de Matthieu est ordonné, didactique et facile à mémoriser : regroupements thématiques, formules-refrains, antithèses du Sermon, et nombres symboliques (la généalogie en trois fois quatorze générations, 1, 17 ; le chiffre sept). De là sa fonction catéchétique privilégiée. On y reconnaît un arrière-plan sémitique (« Royaume des Cieux », « lier et délier », respect du Nom). Quant à sa parenté avec Marc et Luc, la Tradition tenait Matthieu pour antérieur (saint Augustin voyait en Marc son abréviateur) ; l'exégèse moderne propose le plus souvent l'inverse, avec l'hypothèse des deux sources (Marc et un recueil de paroles, appelé « Q »). Il s'agit d'une hypothèse de travail, que l'Église laisse libre et qui ne touche ni à l'inspiration ni à l'autorité du texte.
Lire Matthieu dans l'Église catholique
À la liturgie, Matthieu est l'évangile de l'année A des dimanches ; il nourrit la catéchèse depuis les premiers siècles. Le Catéchisme de l'Église catholique s'appuie abondamment sur lui : les Béatitudes (CEC 1716 et suiv.), tout le Sermon sur la montagne, et le Notre Père commenté à partir de Matthieu 6 (CEC 2759 et suiv.).
On le lit dans la Tradition vivante et selon les quatre sens de l'Écriture — le sens littéral et les sens spirituels (allégorique, moral, anagogique) (CEC 115-119) —, en communion avec les Pères et les Docteurs (telle la Chaîne d'or rassemblée par saint Thomas d'Aquin), comme le demande Dei Verbum (n. 12) : l'Écriture doit être lue dans le même Esprit qui l'a inspirée, au cœur de l'Église. Plus qu'un livre à étudier, l'évangile est une Parole à accueillir : la lectio divina invite à passer de la lecture à la prière et à la conversion, pour suivre le Christ « doux et humble de cœur » (11, 29).