Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. La place dans le Sermon
Après l'enseignement sur la pureté d'intention (l'aumône, la prière, le jeûne « dans le secret », ch. 6) et avant l'invitation à demander avec confiance (7, 7-11), Jésus traite des relations fraternelles : comment regarder le défaut du prochain. Le thème prolonge la béatitude des miséricordieux (5, 7) et la demande du Notre Père (« remets-nous nos dettes comme nous les remettons »).
2. Le principe juif de la « mesure »
« De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous » reprend un axiome rabbinique bien connu, la middah ke-neged middah (« mesure pour mesure ») : Dieu traite l'homme selon la manière dont celui-ci a traité les autres. La sévérité qu'on déploie envers autrui devient, au jugement de Dieu, la mesure appliquée à soi-même.
3. L'hyperbole du charpentier
L'image oppose la paille (karphos : un fétu, une brindille, une écharde) à la poutre (dokos : une solive de charpente). L'exagération est volontaire, presque comique — d'autant plus savoureuse dans la bouche du fils d'un tektôn (charpentier-bâtisseur). Ce procédé d'hyperbole frappante est familier à l'enseignement juif (cf. « filtrer le moustique et avaler le chameau », Mt 23, 24).
4. Le devoir de réprimande et ses limites
Le judaïsme connaissait à la fois des tribunaux et le devoir de reprendre son frère (Lv 19, 17 : « tu réprimanderas ton compatriote »). Jésus ne supprime pas ce devoir ; il en dénonce la contrefaçon : le jugement intérieur, hautain et sans miséricorde, qui condamne la personne au lieu d'aider à la corriger.
1. Quel « juger » est interdit ?
Le verbe grec krinô couvre un large champ : discerner, évaluer, juger, condamner. Ce que Jésus interdit n'est pas le discernement (indispensable) ni la correction, mais le jugement condamnatoire — s'arroger sur le frère la sentence qui n'appartient qu'à Dieu, seul juge des cœurs. La pointe est celle de la présomption : se faire juge à la place de Dieu.
2. Ce que le Nouveau Testament demande par ailleurs
Lue isolément, la parole « ne jugez pas » serait intenable, car le même Évangile requiert le discernement : « gardez-vous des faux prophètes… à leurs fruits vous les reconnaîtrez » (7, 15-16) ; il institue la correction fraternelle (Mt 18, 15-17) ; saint Paul invite à se juger soi-même (1 Co 11, 31) et dit que « l'homme spirituel juge de tout » (1 Co 2, 15). Le v. 1 ne prohibe donc pas le jugement des actes, mais l'esprit qui condamne les personnes.
3. La réciprocité (v. 2)
La sentence « de la manière dont vous jugez, vous serez jugés » établit une réciprocité eschatologique : notre rigueur envers autrui se retournera contre nous devant Dieu. À l'inverse, saint Luc tire la conséquence positive : « Ne condamnez pas… pardonnez, et vous serez pardonnés » (Lc 6, 37).
4. La poutre, la paille, et le but de la correction
« Hypocrite » (hypokritês, l'acteur masqué, comme en 6, 2.5.16) : on joue le redresseur de torts tout en cachant sa propre faute, souvent plus grave. Mais le verset s'achève par une note positive et décisive : « alors tu verras clair pour enlever la paille de l'œil de ton frère ». La correction n'est donc pas abolie — elle est restaurée et purifiée : possible après l'examen de soi, et ordonnée à aider le frère, non à l'abaisser.
Commencer par soi
Le cœur de cette page est un renversement du regard : avant de relever le tort du prochain, demander à Dieu la lumière sur le mien — souvent plus lourd. C'est le travail de l'examen de conscience, qui désarme le jugement d'autrui en révélant nos propres « poutres ».
La charité ne supprime pas la lucidité, elle en change l'intention
On ne corrige bien que ce qu'on aime, et après s'être soi-même laissé corriger. La question à se poser devant le défaut d'autrui n'est pas seulement a-t-il tort ? mais avec quel cœur est-ce que je le regarde — pour l'abaisser, ou pour l'aider à y voir clair ?
Des repères concrets
Pratiquement : devant la faute du prochain, se poser d'abord la question — et moi ? —, prier pour la personne plutôt que de la juger en pensée, et ne « voir clair » que pour servir. Cette page éclaire aussi la béatitude des miséricordieux (« il leur sera fait miséricorde », 5, 7), la demande du Notre Père sur le pardon (6, 12.14-15) et l'avertissement du jugement dernier : « c'est avec la mesure dont vous vous serez servis qu'on mesurera pour vous » (cf. Mt 18, 21-35 ; 25, 31-46).
Explications
Chiens et porcs sont, dans le monde juif, des animaux impurs, méprisés et parfois agressifs. Ce qui est « sacré » (to hagion) évoque la chair des sacrifices, réservée et qu'on ne jette pas aux bêtes. Les perles, elles, comptaient parmi les biens les plus précieux. L'image oppose donc ce qu'il y a de plus saint et de plus précieux à ce qui ne saurait l'accueillir — et même se retourne pour « déchirer ».
Placé juste après « ne jugez pas », ce verset en est le contrepoint : si le jugement condamnatoire est interdit, le discernement, lui, est requis. Il faut savoir distinguer ce qui peut être reçu de ce qui sera profané ou retourné contre le donateur. Il ne s'agit pas de mépriser les personnes (« chiens », « porcs » sont des images, non des verdicts sur des êtres), mais de respecter le sacré et de ne pas l'exposer inutilement à la dérision de cœurs fermés et hostiles. La bonté est ainsi équilibrée par la prudence.
Aimer n'est pas tout dire à tous, n'importe comment. Il existe une discrétion de la foi : savoir quand parler et quand se taire, respecter le seuil et le rythme de l'autre, ne pas exposer ce qui est précieux à la dérision. Cette sagesse vaut pour l'évangélisation (annoncer avec tact, au moment opportun) comme pour la vie intérieure (ne pas jeter aux quatre vents ce que Dieu confie dans le secret).
Explications
1. La place dans le Sermon
Après les exigences vertigineuses du Sermon (les antithèses, l'amour des ennemis, la pureté du cœur), une question se pose : qui en serait capable ? La réponse est cette page sur la prière : on ne vit pas le Sermon par ses seules forces, mais en demandant la grâce. La prière confiante est la source où puiser la force de tout le reste.
2. Les trois verbes en gradation
« Demandez… cherchez… frappez » : une gradation d'intensité (de la requête à la quête, puis à l'insistance à la porte). Les trois sont à l'impératif présent, qui exprime en grec une action continue, persévérante : continuez de demander, de chercher, de frapper. La prière n'est pas un acte ponctuel mais une persévérance.
3. Le père et l'enfant : pain et pierre, poisson et serpent
L'exemple est tiré de la vie de famille. Un père ne donne pas une pierre à l'enfant qui demande du pain (une galette ronde et plate ressemble à une pierre), ni un serpent s'il demande un poisson (le contraste de l'apparence trompeuse). Le père ne trompe pas son enfant en lui donnant le faux à la place du vrai bien.
4. La prière d'Israël
L'arrière-plan est la confiance d'Israël en Dieu comme Père (cf. Os 11 ; Is 63, 16) et la prière des Psaumes de supplication. Jésus radicalise cette confiance en l'enracinant dans une paternité d'une tendresse inouïe — l'Abba qu'il révèle.
1. Une garantie inconditionnelle
« Quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe on ouvrira » (v. 8) : l'assurance est universelle et sans réserve apparente. Ce n'est pas une formule magique, mais l'expression de la fidélité d'un Père qui ne se dérobe pas à la demande de ses enfants.
2. L'argument a fortiori (v. 11)
Jésus raisonne « du moindre au plus grand » (le qal wahomer rabbinique) : « si vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses… combien plus votre Père ». L'argument suppose une disproportion : entre la bonté limitée et pécheresse des pères humains et la bonté infinie du Père céleste, il n'y a pas de comparaison. La confiance se fonde donc, non sur nos mérites, mais sur qui est Dieu.
3. « De bonnes choses »
Jésus promet « de bonnes choses » : non pas tout ce qu'on réclame, mais ce qui est vraiment bon. Dieu, comme un bon père, peut refuser la pierre déguisée en pain que, parfois, nous demandons. Le « non » ou le retard de Dieu n'est pas un démenti de cette promesse, mais le signe qu'il réserve mieux.
4. Le parallèle de Luc : l'Esprit Saint
Là où Matthieu dit « de bonnes choses », saint Luc précise le don par excellence : « combien plus le Père donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (Lc 11, 13). Le sommet de toute prière exaucée est le don de Dieu lui-même : l'Esprit, et tout ce qui conduit au salut.
5. « Le Père sait ce dont vous avez besoin » (6, 8) : pourquoi alors demander ?
Jésus a dit plus haut que le Père connaît nos besoins avant que nous demandions (6, 8). Pourquoi donc demander ? Non pour informer Dieu, mais pour nous disposer à recevoir : la demande creuse et dilate en nous le désir, et nous rend capables d'accueillir le don.
Contre le doute et la résignation
Ce texte guérit deux blocages de la prière : le doute (« cela ne sert à rien ») et la résignation (« Dieu ne s'intéresse pas à moi »). Jésus garantit le contraire : tout ce qui demande reçoit.
Les deux conditions : persévérance et confiance filiale
La prière exaucée suppose la persévérance — demander, chercher, frapper sans se lasser — et la confiance filiale : s'adresser non à un juge lointain, mais à un Père meilleur que le meilleur des pères. Demander, c'est déjà croire à son amour.
Apprendre à désirer « de bonnes choses »
Toute prière n'est pas exaucée à la lettre, car Dieu donne mieux que la lettre. L'exemple classique est celui de sainte Monique : priant pour que son fils Augustin ne parte pas à Rome, elle fut, en apparence, exaucée à rebours — Dieu refusa la demande immédiate pour accomplir le désir profond (la conversion de son fils). Apprendre à demander « de bonnes choses » — jusqu'au plus grand don, l'Esprit Saint — purifie peu à peu notre prière et nous accorde au cœur de Dieu.
Explications
La maxime existait, dans le judaïsme, sous une forme négative. Le grand rabbin Hillel (peu avant Jésus) résumait ainsi toute la Torah : « Ce que tu détestes, ne le fais pas à ton prochain ; c'est là toute la Loi, le reste n'est que commentaire. » De même Tobie 4, 15. Jésus, lui, la formule de manière positive et active : non plus seulement s'abstenir du mal, mais faire le bien.
Le passage du négatif au positif marque la nouveauté évangélique : il ne suffit pas de ne pas nuire, il faut prendre l'initiative du bien. Et Jésus élève cette règle au rang de résumé : « voilà la Loi et les Prophètes » — l'équivalent pratique du commandement de l'amour du prochain, qui, joint à l'amour de Dieu, « résume toute la Loi » (cf. Mt 22, 40). La règle d'or n'est donc pas un simple proverbe de sagesse, mais le condensé de l'éthique du Royaume.
Voilà un critère d'une simplicité redoutable, et toujours disponible : dans le doute sur la conduite à tenir, se mettre à la place de l'autre et agir comme on voudrait être traité. Une boussole concrète pour mille décisions quotidiennes — en famille, au travail, dans les conflits. Et un programme positif : ne pas se contenter de « ne pas faire de mal », mais chercher activement le bien du prochain.
Explications
1. Une conclusion en forme de décision
Comme tout grand discours antique, le Sermon s'achève par une péroraison qui presse l'auditeur de choisir. Quatre contrastes se succèdent (deux portes, deux sortes d'arbres, deux sortes de disciples, deux maisons), tous bâtis sur une alternative tranchée : la vie ou la perdition.
2. Le thème biblique des « deux chemins »
L'opposition de la porte étroite et de la voie resserrée à la voie large « qui mène à la perdition » reprend le grand thème vétérotestamentaire des deux voies : « Vois, je mets devant toi la vie et la mort… choisis donc la vie » (Dt 30, 15-19 ; cf. Jr 21, 8 ; Ps 1). Ce schéma, très présent dans le judaïsme et à Qumrân, deviendra la trame de la première catéchèse chrétienne (la Didachè, ch. 1-6 ; l'Épître de Barnabé, ch. 18-20, qui opposent « la voie de la vie » et « la voie de la mort »).
3. Les faux prophètes
Les faux prophètes, « loups déguisés en brebis », prolongent un avertissement prophétique constant (Jr 23 ; Ez 13). La question des faux maîtres était brûlante dans l'Église naissante (Ac 20, 29 : « des loups féroces » ; 2 P 2 ; 1 Jn 4, 1 : « éprouvez les esprits »).
4. Bâtir sur le roc ou sur le sable
La parabole finale repose sur une réalité de Palestine : les crues subites dans les wadis (oueds). Un lit d'oued, l'été, offre un sol de sable plat, tentant pour bâtir ; mais à la première pluie d'orage, le torrent emporte tout. Bâtir « sur le roc » (la roche-mère) coûte plus d'efforts, mais tient.
1. La porte étroite et les deux voies (v. 13-14)
« Entrez par la porte étroite » : le salut suppose un choix exigeant, à contre-courant de la facilité (« large est la porte… qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s'y engagent »). Le « petit nombre » qui trouve la voie resserrée n'enferme pas dans un pessimisme : il dit le réalisme de la suite du Christ, qui passe par la conversion et la croix, à rebours du courant. La porte étroite, c'est l'humilité et le renoncement qui font entrer.
2. Les faux prophètes et le critère des fruits (v. 15-20)
Contre les faux prophètes, Jésus donne un critère sobre et infaillible : non les discours ni les apparences (« déguisés en brebis »), mais les fruits. « Tout arbre bon produit de bons fruits… on reconnaît l'arbre à ses fruits » (cf. Mt 12, 33). Le test de l'authenticité n'est pas l'éloquence ni le prestige, mais la vie réelle et ses œuvres.
3. « Seigneur, Seigneur » : dire et faire (v. 21-23)
L'avertissement se durcit : « Ce n'est pas en me disant : Seigneur, Seigneur qu'on entre… mais en faisant la volonté de mon Père. » Plus encore, des charismes éclatants (« n'avons-nous pas prophétisé en ton nom, chassé des démons, fait des miracles ? ») ne sauvent pas sans cette obéissance. La sentence est terrible : « Je ne vous ai jamais connus » — le « connaître » biblique (ginôskô) désignant la relation d'intimité, non l'information. Et l'on notera que Jésus se pose en Juge qui admet ou exclut du Royaume : affirmation voilée de sa divinité. Les exclus sont « ceux qui commettent l'iniquité » (anomia, le mépris de la volonté de Dieu).
4. Les deux maisons : entendre et faire (v. 24-27)
La parabole finale distingue celui qui « entend ces paroles et les met en pratique » (maison sur le roc) et celui qui « les entend sans les mettre en pratique » (maison sur le sable). Point capital : les deux ont entendu ; la différence est dans le faire. Et cette différence demeure invisible par beau temps : c'est la tempête (les épreuves, le jugement, la mort) qui révèle la fondation. Le roc, pour la tradition, c'est le Christ et l'obéissance à sa parole — entendre et agir ne faisant qu'un.
De la Parole entendue à la Parole pratiquée
Tout le Sermon culmine ici : la Parole entendue doit devenir Parole pratiquée, sinon elle n'a bâti qu'une façade. C'est l'examen décisif de la vie chrétienne — non qu'est-ce que je sais ou j'admire de l'Évangile ?, mais qu'est-ce que j'en fais ?
La fondation, révélée par la tempête
Les deux maisons peuvent se ressembler par beau temps ; c'est l'orage qui révèle la fondation invisible. D'où la question : sur quoi, en vérité, ma vie repose-t-elle ? Bâtir sur le roc, c'est, jour après jour, faire ce que dit l'Évangile — par les sacrements, l'obéissance, la charité concrète — et non seulement l'écouter ou le commenter.
La porte étroite, choisie chaque jour
Choisir la porte étroite n'est pas un acte unique mais une décision quotidienne : préférer la voie exigeante de l'Évangile à la facilité du « courant ». Non par dolorisme, mais parce que cette voie, seule, mène à la vie.
Discerner « aux fruits »
Enfin, le critère des fruits vaut pour discerner les maîtres et les mouvements (« gardez-vous des faux prophètes ») — et pour s'examiner soi-même : ma foi porte-t-elle du fruit (charité, paix, service), ou seulement des « feuilles » de paroles et d'apparences ? Et ne pas se rassurer à bon compte sur des sentiments ou des dons : seul faire la volonté du Père ouvre le Royaume.
Explications
Les scribes enseignaient par citation : ils s'appuyaient sur la tradition des maîtres (« Rabbi Untel a dit… »), tissant les avis reçus. Jésus, lui, parle en son propre nom (« moi, je vous dis ») : il enseigne avec une autorité (exousia) directe et souveraine, sans s'abriter derrière personne. D'où la stupeur des foules.
1. La formule de clôture
« Quand Jésus eut achevé ces instructions » : c'est la première des cinq formules qui closent les grands discours de Matthieu (cf. 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1) et structurent tout l'évangile à la manière d'un nouveau Pentateuque.
2. L'étonnement et l'autorité divine
L'étonnement des foules (le verbe grec marque une stupéfaction profonde) reconnaît implicitement quelque chose d'unique : seul l'Auteur de la Loi peut la porter à sa plénitude de sa propre autorité. L'autorité de Jésus n'est pas celle d'un interprète parmi d'autres, mais celle du Législateur lui-même — affirmation voilée de sa divinité.
La Parole du Christ n'est pas une opinion parmi d'autres : elle a autorité sur la vie. L'accueillir, ce n'est pas la commenter de loin ni la soumettre à nos préférences, mais la laisser commander nos choix — réponse exacte à l'appel qui précède (entendre et faire, bâtir sur le roc). Lire l'Évangile, c'est se tenir devant une parole qui a le droit de nous transformer.