Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Bethléem de Judée
Bethléem (en hébreu Beth-léhem, « maison du pain ») est un bourg situé à environ huit kilomètres au sud de Jérusalem. C'est la cité de David : là, Samuel oignit le jeune David (1 S 16), là se déroule le livre de Ruth, et c'est de là, selon Michée 5, que devait surgir le berger d'Israël. Y faire naître Jésus, c'est l'inscrire dans la patrie même de la royauté davidique.
2. Le roi Hérode le Grand
Hérode (règne 37-4 av. J.-C.) était un roi client de Rome, d'origine iduméenne — donc à demi étranger aux yeux des Juifs —, installé par le Sénat romain. Bâtisseur de génie (reconstruction magnifique du Temple, Césarée, Massada, l'Hérodion), il fut aussi un tyran paranoïaque. Flavius Josèphe (Antiquités juives, livres 15-17) rapporte qu'il fit exécuter sa femme préférée Mariamne, la mère de celle-ci, et trois de ses propres fils (Alexandre, Aristobule, Antipater), par peur d'être détrôné. L'empereur Auguste aurait ironisé qu'il valait mieux être le « porc » d'Hérode que son « fils ». Sa frayeur devant l'annonce d'un « roi des Juifs » rival, et sa ruse meurtrière, sont donc historiquement très vraisemblables. Hérode meurt en 4 av. J.-C., ce qui situe la naissance de Jésus vers 6-4 av. J.-C. : l'« erreur » de quelques années vient du calcul tardif (VIe siècle) de Denys le Petit, qui fixa le début de notre ère.
3. Les mages
Le mot grec magoi désigne une caste sacerdotale perse ou mède (zoroastrienne), versée dans l'astronomie, l'astrologie et l'interprétation des songes (on retrouve les « mages » de Babylone dans le livre de Daniel). Le texte ne dit ni qu'ils étaient rois, ni qu'ils étaient trois : le chiffre trois vient des trois présents, et le titre de roi d'une relecture du Psaume 72 et d'Isaïe 60. Les noms (Gaspard, Melchior, Balthazar) et l'image des « rois mages » sont des développements médiévaux. Ils viennent « de l'Orient » (Perse, Babylonie ou Arabie). À cette époque circulait, jusque dans le monde romain (Tacite, Histoires V, 13 ; Suétone, Vie de Vespasien 4), l'attente d'un souverain venu d'Orient.
4. L'astre
L'« étoile » a suscité de nombreuses hypothèses scientifiques : la conjonction de Jupiter et Saturne dans les Poissons (7 av. J.-C., calculée par Kepler), une comète, une nova ; ou bien un signe proprement miraculeux, car le texte la décrit en mouvement, précédant les mages et s'arrêtant sur un lieu précis (v. 9). L'Église n'impose aucune explication : l'essentiel est que l'astre fut, pour ces hommes, le langage par lequel Dieu les appela.
5. Les présents
Or, encens et myrrhe sont des produits précieux du grand commerce oriental et arabique : l'or (métal royal), l'encens (résine aromatique réservée au culte, venue notamment de Saba/Arabie), la myrrhe (résine d'embaumement et parfum de prix). Le Psaume 72, 10-15 et Isaïe 60, 6 annonçaient précisément que les nations apporteraient « l'or et l'encens » au roi-messie.
6. La « maison »
Au verset 11, les mages entrent dans une maison (et non l'étable de la nuit de Noël) : ils arrivent quelque temps après la naissance. Le fait qu'Hérode fera tuer les enfants « de deux ans et au-dessous » (v. 16) suggère que l'apparition de l'astre, et donc la naissance, pouvaient remonter jusqu'à environ deux ans.
1. Une structure de contraste : deux manières de chercher
Le récit oppose deux quêtes du nouveau-né : les mages le cherchent pour l'adorer (v. 2.11) ; Hérode feint de le chercher pour l'adorer, mais veut le tuer (v. 8.13). Entre les deux, les chefs religieux de Jérusalem savent où naît le Messie (ils citent Michée) mais ne se dérangent pas. Le chapitre met ainsi en scène, dès le berceau, les trois attitudes possibles devant le Christ : l'adoration, l'hostilité, l'indifférence.
2. « Le roi des Juifs » : une inclusion avec la Passion
Le titre « roi des Juifs » (v. 2), sur les lèvres des mages, ne réapparaîtra qu'à la Passion : sur les lèvres de Pilate (27, 11) et sur l'écriteau de la croix (27, 37). Les païens confessent à la crèche ce que l'inscription proclamera au Calvaire : une inclusion royale qui encadre tout l'évangile.
3. L'astre et l'oracle de Balaam
L'astre évoque l'oracle de Balaam (Nb 24, 17) : « Un astre se lève de Jacob, un sceptre s'élève d'Israël. » Or Balaam était lui aussi un devin venu de l'Orient, étranger à Israël : les mages sont comme ses héritiers, des païens que Dieu conduit jusqu'au vrai Roi par le langage des astres.
4. La double conduite : l'astre et l'Écriture
Détail théologique majeur : l'astre conduit les mages jusqu'en Judée, mais c'est l'Écriture (Michée, citée par les scribes) qui localise Bethléem ; puis l'astre reparaît pour les mener au lieu exact. La nature (la création, la conscience, la quête religieuse des païens) mène jusqu'au seuil ; c'est la Parole révélée qui indique précisément le Christ. Les deux se conjuguent sans se confondre.
5. La citation d'accomplissement (v. 6)
Matthieu cite Michée 5, 1, en l'adaptant (« Bethléem… tu n'es certes pas le moindre ») et en y greffant une parole de 2 Samuel 5, 2 : « il sera le berger de mon peuple Israël ». Le Messie attendu est donc un roi-pasteur, thème qui parcourt toute l'Écriture (Ez 34) et que Jésus revendiquera (Jn 10).
6. La portée des trois présents
Le texte ne donne pas leur sens, mais la tradition l'a lu très tôt dans l'Écriture elle-même : l'or revient au Roi, l'encens au Dieu que l'on adore, la myrrhe à celui qui devra mourir et être enseveli. Les trois dons confessent ainsi, à eux seuls, le triple mystère du Christ : roi, Dieu, et homme mortel. Ils accomplissent aussi Isaïe 60, 6 (« tous viendront de Saba, apportant l'or et l'encens »).
7. « Ils se prosternèrent et l'adorèrent » (v. 11)
Le verbe grec prosekynêsan désigne l'adoration, le geste réservé à Dieu. Que des païens adorent l'enfant juif est, pour Matthieu, le signe inaugural de l'universalité du salut : déjà s'accomplit la promesse faite à Abraham, « en ta descendance seront bénies toutes les nations » (Gn 22, 18 ; cf. Mt 1, 1).
8. « Par un autre chemin » (v. 12)
Avertis en songe, les mages « regagnèrent leur pays par un autre chemin ». Au sens littéral, ils évitent Hérode ; au sens spirituel, la tradition y a lu une vérité durable : qui a rencontré et adoré le Christ ne repart jamais par le même chemin.
9. Théologie de l'Épiphanie
Cette page est, par excellence, le récit de l'Épiphanie (« manifestation ») : Dieu se révèle aux nations. Les mages sont les prémices des païens. Et Matthieu souligne un paradoxe douloureux : les étrangers, guidés par une faible lumière, cherchent et trouvent ; les détenteurs de l'Écriture, à Jérusalem, restent immobiles. La lumière vient « chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçue » (cf. Jn 1, 11).
L'itinéraire de la foi
Les mages dessinent tout le chemin du croyant : chercher, se mettre en route, persévérer dans l'obscurité (l'astre disparaît à Jérusalem avant de reparaître), interroger l'Écriture, trouver, adorer, offrir. Leur quête patiente, à travers le doute et la nuit, est le modèle de toute recherche sincère de Dieu — y compris celle des chercheurs venus de loin, hors des frontières visibles de l'Église.
Offrir l'or, l'encens et la myrrhe
La tradition spirituelle invite à offrir à notre tour ces trois présents, entendus comme l'or de la charité, l'encens de la prière et la myrrhe du sacrifice et des renoncements consentis. Adorer n'est pas se contenter de regarder : c'est donner.
Adorer, et repartir transformé
« Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin » : toute vraie rencontre du Christ est une conversion. On ne ressort pas indemne de l'adoration ; on ne reprend pas la route d'avant. À méditer : qu'est-ce que ma rencontre du Christ a changé dans mes « chemins » concrets ?
Trois attitudes à discerner en soi
Le récit tend un miroir : devant le Christ, suis-je le mage qui se met en route au prix de la fatigue, l'Hérode qui le perçoit comme une menace pour son pouvoir et ses sécurités, ou le scribe qui sait tout de lui mais ne se dérange pas ? L'Épiphanie demande de choisir l'adoration.
Une fête liturgique
L'Église célèbre l'Épiphanie (6 janvier, ou le dimanche proche), manifestation du Christ aux nations : prolongement de Noël, elle ouvre le salut à tous les peuples. C'est aussi la fête où l'on bénit traditionnellement les maisons (l'inscription C+M+B sur les portes), demandant que le Christ demeure au foyer comme il demeura dans la « maison » de Bethléem.
Explications
1. L'Égypte, refuge classique d'Israël
Depuis toujours, l'Égypte est le refuge des persécutés de la terre d'Israël : Abraham y descend lors d'une famine (Gn 12), Jéroboam s'y réfugie pour échapper à Salomon (1 R 11, 40), le prophète Urie y fuit Joïaqim (Jr 26, 21). Géographiquement et politiquement, c'était l'asile naturel : province romaine, elle échappait à la juridiction d'Hérode, roi de Judée.
2. Une importante diaspora juive
L'Égypte abritait alors une communauté juive nombreuse et ancienne, surtout à Alexandrie — foyer intellectuel majeur (c'est là qu'avait été traduite la Bible grecque des Septante, et qu'écrivait le philosophe Philon). La Sainte Famille y trouvait donc à la fois sécurité juridique et possibilité d'accueil par des coreligionnaires. Le voyage n'en restait pas moins long et pénible — plus de cent kilomètres jusqu'à la frontière —, vécu en exilés, de nuit, dans la précipitation.
3. La guidance par le songe
C'est le deuxième des quatre songes de Joseph (après 1, 20 ; puis 2, 19 et 2, 22). L'« ange du Seigneur » lui ordonne de partir. Comme le patriarche Joseph de la Genèse, homme des songes et sauveur de sa famille en Égypte, le Joseph de l'Évangile est guidé par Dieu dans la nuit pour préserver l'enfant.
1. La citation d'Osée 11, 1
Matthieu conclut : « Ainsi s'accomplit ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète : D'Égypte j'ai appelé mon fils » (Os 11, 1). Or, dans Osée, ce « fils » est Israël lui-même, le peuple que Dieu fit sortir d'Égypte lors de l'Exode. Matthieu relit donc l'oracle de manière typologique : Jésus est le nouvel Israël, le vrai « Fils » qui récapitule et accomplit en sa personne toute l'histoire de son peuple. Sa descente puis sa sortie d'Égypte rejouent et achèvent l'Exode.
2. La typologie de Moïse et du nouvel Exode
Tout le récit de l'enfance, chez Matthieu, est tissé d'allusions à Moïse : un roi tyrannique (Pharaon / Hérode) fait massacrer les enfants mâles ; un enfant providentiellement sauvé (Moïse / Jésus) ; une sortie d'Égypte. Jésus est présenté comme le nouveau Moïse et le nouvel Israël, qui, là où le peuple avait failli, sera le Fils parfaitement fidèle.
3. Une christologie du « Fils »
« D'Égypte j'ai appelé mon fils » : la citation, appliquée à Jésus, porte une affirmation christologique. Celui que Dieu appelle « mon Fils » est le Fils par excellence, dont l'identité filiale sera proclamée au baptême (« Celui-ci est mon Fils bien-aimé », Mt 3, 17).
L'obéissance prompte de Joseph
Comme au premier songe, Joseph se lève de nuit et part aussitôt (v. 14), sans discuter ni attendre le matin. L'obéissance immédiate est sa signature : le juste agit dès qu'il a reconnu la volonté de Dieu, même quand elle bouleverse ses plans et le jette sur les routes.
Dieu ne supprime pas l'épreuve : il chemine en elle
Le Tout-Puissant aurait pu foudroyer Hérode ; il choisit de faire fuir son Fils. Leçon fondamentale : Dieu ne nous épargne pas toujours l'épreuve, mais il chemine au cœur de celle-ci. La présence de Dieu ne se mesure pas à l'absence de difficultés.
La Sainte Famille, icône des migrants
Menacée, en fuite, réfugiée dans un pays étranger, la Sainte Famille offre une image d'une étonnante actualité. L'Église l'a reconnue comme figure et patronne de tous les exilés (cf. Pie XII, Exsul Familia) : on peut lui confier tous ceux que la violence, la guerre ou la misère jettent aujourd'hui sur les chemins de l'exil. En Jésus enfant réfugié, Dieu s'est fait proche de tout migrant.

Explications
1. Un acte cohérent avec la cruauté d'Hérode
Le massacre n'est rapporté que par Matthieu, mais il est parfaitement cohérent avec le caractère d'Hérode tel que le décrit Flavius Josèphe : un homme qui, par peur du trône, fit tuer sa femme et ses propres fils. Faire périr quelques nourrissons d'un village obscur, à la fin d'un règne sanglant, ne détonnait pas — au point que Josèphe, occupé des grands crimes d'Hérode, n'avait pas de raison de le mentionner.
2. L'ampleur réelle du drame
Bethléem n'était qu'un petit bourg (quelques centaines d'habitants). Le nombre d'enfants mâles de moins de deux ans y était donc sans doute modeste — peut-être une dizaine ou deux —, et non les milliers (quatorze mille, voire soixante-quatre mille) qu'avanceront certaines légendes byzantines et syriennes ultérieures. Cette petitesse explique aussi le silence des sources profanes sur un drame local de cette ampleur.
3. « De deux ans et au-dessous »
L'ordre d'Hérode (« de deux ans et au-dessous, d'après la date qu'il s'était fait préciser par les mages », v. 16) indique que l'apparition de l'astre, et donc la naissance, pouvaient remonter à un certain temps : la visite des mages n'a pas suivi immédiatement la nuit de Noël.
4. Rama et le tombeau de Rachel
La citation de Jérémie évoque Rama et Rachel. Rachel, épouse de Jacob et mère de Joseph et Benjamin, mourut et fut ensevelie « sur le chemin d'Éphrata, c'est-à-dire Bethléem » (Gn 35, 19) : son tombeau était traditionnellement situé près de Bethléem. Rama, localité au nord de Jérusalem, fut le point de rassemblement des déportés que l'on emmenait à Babylone (Jr 40, 1). Les deux lieux sont ainsi associés au deuil de l'Exil.
1. La citation de Jérémie 31, 15
Matthieu cite Jérémie : « Une voix dans Rama s'est fait entendre, des pleurs et une longue plainte : c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » Dans son contexte, cet oracle pleurait les fils d'Israël déportés à Babylone, la mère Rachel symbolisant la nation en deuil. En l'appliquant aux enfants de Bethléem, Matthieu superpose au massacre présent le grand deuil de l'Exil.
2. Un oracle qui s'ouvre sur l'espérance
Il faut lire la suite de Jérémie, que l'évangéliste évoque implicitement : aussitôt après la lamentation, l'oracle annonce la consolation et le retour : « Cesse tes pleurs… ils reviendront du pays de l'ennemi… il y a une espérance pour ton avenir » (Jr 31, 16-17). La citation, même tronquée, porte donc en germe une promesse : le deuil n'est pas le dernier mot.
3. La continuité de la typologie de l'Exode
Le massacre prolonge le parallèle avec Moïse : comme Pharaon avait ordonné de jeter au fleuve les garçons hébreux (Ex 1, 22), Hérode fait tuer les enfants de Bethléem ; et comme Moïse, l'enfant élu échappe au massacre. Dès sa naissance, le Sauveur est un Messie persécuté : l'ombre de la Croix plane déjà sur l'enfance.
Devant le scandale du mal
Ce passage affronte sans détour le scandale de la souffrance des innocents — peut-être la plus lourde objection à la foi. L'Évangile ne l'explique pas : il l'inscrit dans le mystère du Christ, qui prend sur lui la violence du monde. Devant ce mal, la seule réponse juste n'est pas une théorie, mais le silence, la compassion et la prière.
Prier avec les victimes innocentes
L'Église fête les Saints Innocents le 28 décembre, au cœur même de l'octave de Noël : la joie de la Nativité n'ignore pas les larmes du monde. Cette mémoire est devenue, dans la tradition récente, un temps de prière pour tous les enfants victimes de la violence, hier et aujourd'hui — y compris les plus petits et les plus sans défense.
L'espérance plus forte que le deuil
Enfin, en convoquant Rachel, Matthieu n'enferme pas le lecteur dans le désespoir : l'oracle de Jérémie qu'il cite s'achevait sur une promesse de retour et de consolation. Au creux même du deuil le plus injuste, la foi tient que Dieu aura le dernier mot, et que ces enfants « qui ne sont plus » vivent auprès de lui.
Explications
1. La mort d'Hérode et le partage du royaume
Hérode le Grand meurt en 4 av. J.-C. À sa mort, Rome partage son royaume entre trois de ses fils : Archélaüs reçoit la Judée, la Samarie et l'Idumée (avec le titre d'ethnarque) ; Hérode Antipas, la Galilée et la Pérée (tétrarque) ; Philippe, les territoires du nord-est. Ce partage explique la géographie de la fin du récit.
2. Pourquoi éviter la Judée ?
Archélaüs s'était révélé d'emblée d'une grande brutalité : au début de son règne, il fit massacrer environ trois mille personnes dans l'enceinte du Temple, lors d'une Pâque (Josèphe). Si décrié qu'il fut destitué par Rome en l'an 6 (la Judée passant alors sous l'autorité directe de préfets romains). La crainte de Joseph (v. 22), averti une nouvelle fois en songe, est donc historiquement fondée : il évite la Judée d'Archélaüs et gagne la Galilée, gouvernée par Antipas, moins directement menaçante.
3. Nazareth, bourg obscur de Galilée
La famille s'établit à Nazareth, petit village de basse Galilée (sans doute deux à quatre cents habitants), si modeste qu'il n'est mentionné ni dans l'Ancien Testament, ni chez Josèphe, ni dans le Talmud. La réputation du lieu transparaît dans la question de Nathanaël : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). C'est de là que Jésus tirera son nom usuel : « Jésus de Nazareth ».
1. Les quatre songes et la nouvelle sortie d'Égypte
C'est le quatrième songe de Joseph (1, 20 ; 2, 13 ; 2, 19 ; 2, 22). La formule de l'ange — « ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant » (v. 20) — reprend presque mot pour mot ce que Dieu disait à Moïse pour le renvoyer en Égypte : « ils sont morts, tous ceux qui en voulaient à ta vie » (Ex 4, 19). De nouveau, Jésus est présenté comme le nouveau Moïse, et son retour comme un nouvel Exode inversé.
2. Une géographie qui accomplit les prophéties
Matthieu noue ensemble trois lieux, chacun rattaché à une parole prophétique : Bethléem (la naissance davidique, Michée) ; l'Égypte (le Fils appelé, Osée) ; Nazareth (le « Nazaréen »). La géographie elle-même devient théologie : tout le parcours de l'enfant accomplit les Écritures.
3. La crux du « Il sera appelé Nazaréen » (v. 23)
La citation « il sera appelé Nazaréen » ne correspond à aucun texte unique de l'Ancien Testament — et Matthieu écrit d'ailleurs « les prophètes » (au pluriel), comme s'il visait un thème plutôt qu'un verset. Les exégètes proposent plusieurs pistes, non exclusives :
- Un jeu de mots sur netzer (« rejeton, surgeon ») : Isaïe 11, 1 annonce que « un rameau (netzer) sortira de la souche de Jessé » — le rejeton davidique. « Nazaréen » évoquerait ainsi le Messie-rejeton (thème repris sous d'autres mots en Jr 23, 5 ; Za 3, 8 ; 6, 12).
- Un rapprochement avec nazir (le « consacré », le naziréen, comme Samson, Jg 13, 5), suggérant la consécration de Jésus à Dieu.
- Plus largement, le thème prophétique du Messie méprisé : « Nazaréen », venu d'un lieu obscur et dédaigné, dirait l'humilité du Sauveur que l'on rejette (cf. Is 53, « méprisé, abandonné des hommes »).
4. Le passage à la vie cachée
Ce verset clôt le récit de l'enfance et prépare le ministère public : désormais Jésus est « le Nazaréen », l'homme de Nazareth. Entre cette installation et le baptême au Jourdain (Mt 3), s'ouvrent les longues années silencieuses de la vie cachée.
La sainteté de la vie cachée
Commencent ici les longues années cachées de Nazareth, dont l'Évangile ne dira presque rien jusqu'aux trente ans de Jésus. Elles enseignent la sainteté de la vie ordinaire : le travail manuel, la vie de famille, le silence, la fidélité quotidienne et obscure. C'est la « spiritualité de Nazareth » qu'aimait tant le bienheureux Charles de Foucauld, et que le pape Paul VI, en visite à Nazareth (1964), résumait en trois leçons : le silence, la vie familiale et le travail.
Dieu agit dans l'obscurité
Dieu écrit l'histoire du salut dans un village méprisé, loin des projecteurs de Jérusalem. « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » — et c'est de là que vient le Sauveur. Nos existences les plus cachées, nos lieux les plus insignifiants, ont aux yeux de Dieu un prix infini : c'est souvent là qu'il prépare ses plus grandes œuvres.
Le Nazaréen, solidaire des petits
Porter le nom d'un lieu dédaigné, c'est, pour Jésus, s'identifier d'avance aux méprisés et aux petits. Le « Nazaréen » que l'on rejettera (cf. Jn 1, 46 ; Mt 13, 57) est déjà tout entier dans cette humble installation. Suivre le Christ, c'est accepter, avec lui, de n'être pas toujours reconnu ni honoré des hommes.