Évangile selon Saint Matthieu
Explications
1. Le journalier, le plus précaire des travailleurs
La parabole met en scène l'embauche de journaliers pour la vigne. Dans la société rurale, le journalier (l'ouvrier payé à la journée) était plus précaire encore que l'esclave ou le métayer : l'esclave avait au moins le gîte et le couvert assurés, tandis que le journalier ne vivait que s'il était embauché ce jour-là. Sans travail, lui et sa famille ne mangeaient pas.
2. Le marché de l'embauche, à l'aube
On se rassemblait dès l'aube sur la place du village, attendant qu'un employeur vienne embaucher. « Se tenir là sans rien faire » n'était pas de la paresse, mais du chômage : ces hommes attendaient, inquiets, qu'on les engage. Le maître sort embaucher à la première heure (vers 6 h), puis à la troisième (9 h), la sixième (midi), la neuvième (15 h), et jusqu'à la onzième (vers 17 h) — l'urgence des vendanges, qu'il faut rentrer avant les pluies, explique ces embauches répétées.
3. Le denier et le salaire du jour
Le denier était le salaire journalier ordinaire d'un ouvrier — de quoi faire vivre une famille un jour. Et la Loi commandait de payer le journalier le soir même, avant le coucher du soleil : « Tu lui donneras son salaire le jour même, avant le coucher du soleil, car il est pauvre et son cœur l'attend » (Dt 24, 14-15 ; Lv 19, 13). Le maître de la parabole respecte cette règle : il paie « le soir venu ».
1. La gratuité de Dieu, non le salaire mérité
Le scandale des premiers embauchés (« nous avons porté le poids du jour et la chaleur ! ») naît d'une logique de mérite : à plus de travail, plus de salaire. Or le maître ne fait de tort à personne (il donne à chacun le denier convenu), mais il donne au dernier par pure bonté. La parabole révèle que le Royaume relève non du dû, mais du don : la grâce ne se calcule pas.
2. « Ton regard est-il mauvais parce que je suis bon ? »
L'expression « mauvais œil » désigne, en langage sémitique, l'envie et l'avarice. Le péché des premiers n'est pas d'avoir été lésés (ils ne l'ont pas été), mais de s'attrister de la bonté de Dieu envers les autres. La parabole dénonce ainsi la jalousie devant la miséricorde faite à autrui.
3. « Les derniers seront premiers »
La sentence finale (cf. 19, 30) renverse les hiérarchies du mérite et du rang. Devant la générosité de Dieu, les calculs humains de préséance s'effondrent.
Dieu donne par bonté, non au prorata
Dieu n'est pas un comptable : il donne par bonté, non en proportion de nos performances. Cela libère de deux pièges. D'abord l'envie : ne pas mesurer la grâce reçue par autrui, ni se croire lésé parce que Dieu se montre généreux envers un autre — un converti tardif, un « pécheur » accueilli. Ensuite le calcul : servir Dieu non pour un salaire, mais par amour.
Il n'est jamais trop tard
L'embauche à la onzième heure est une parole d'espérance : il n'est jamais trop tard pour répondre à l'appel. Le converti du soir de sa vie reçoit le même « denier » — la vie éternelle. De quoi ne désespérer de personne, ni de soi-même.
Se réjouir de la bonté de Dieu
Enfin, la parabole invite à se réjouir de la miséricorde faite aux autres, au lieu de la jalouser : entrer dans le regard bon du Maître, plutôt que dans le « mauvais œil » de l'envie. La joie du ciel est de voir Dieu bon — y compris envers ceux que nous jugerions moins méritants que nous.

Explications
1. « Monter à Jérusalem »
L'expression est exacte et chargée de sens : Jérusalem étant bâtie sur une hauteur, on disait toujours qu'on y « montait » (de même qu'on « descend » à Jéricho ou en Égypte). Pour les pèlerins, cette montée — surtout à l'approche de la Pâque — était une ascension à la fois géographique et spirituelle. Jésus prend ses disciples « à part » sur ce chemin pour les préparer à ce qui l'attend.
2. Le détail du procès annoncé
Cette troisième annonce est la plus circonstanciée. Elle décrit par avance le double procès : d'abord les grands prêtres et scribes (le sanhédrin) qui « condamnent à mort » — mais, n'ayant pas le droit d'exécuter, ils « livrent aux païens » (les Romains) ; puis les Romains qui « bafouent, flagellent et crucifient ». La flagellation précédant la crucifixion était une pratique romaine courante, et la croix, le supplice romain par excellence. Tout s'accomplira ainsi à la lettre.
La précision de l'annonce — jusqu'à la livraison aux païens et au mode de mort — manifeste que Jésus va à la Passion librement et en pleine connaissance, non en victime surprise. Et, comme toujours, la mort est inséparablement liée à la résurrection : « et le troisième jour, il ressuscitera. » La Croix n'est pas un échec, mais l'accomplissement du dessein de Dieu, ordonné à la vie.
Jésus « monte à Jérusalem » les yeux ouverts, librement. Apprendre de lui à ne pas fuir l'annonce de l'épreuve, mais à la tenir reliée à l'espérance de la résurrection. Et le « nous montons » associe les disciples à sa marche : suivre le Christ, c'est monter avec lui vers Jérusalem — vers la Croix et, au-delà, vers Pâques.
Explications
1. La demande des places d'honneur
La mère des fils de Zébédée (Jacques et Jean ; la tradition la nomme Salomé) demande pour ses fils de siéger « l'un à ta droite, l'autre à ta gauche, dans ton Royaume ». La requête suppose les codes de la préséance : dans un banquet ou à une cour, les places à la droite et à la gauche du roi étaient les plus honorables. Et l'on imagine un Royaume glorieux et politique, où il y aurait des postes de pouvoir à distribuer. C'est l'ambition mondaine qui se glisse jusque dans le groupe des Douze (les dix autres en seront « indignés »).
2. « La coupe que je vais boire »
Jésus répond : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » Dans l'Ancien Testament, la « coupe » désigne la part, le destin assigné par Dieu — souvent la coupe de la souffrance ou de la colère (Ps 75, 9 ; Is 51, 17 ; Jr 25, 15). Ici, c'est la coupe de la Passion. Boire à la même coupe, c'est partager le sort du Christ souffrant — non accéder à des honneurs.
3. « Rançon » : le rachat d'un captif
Le mot rançon (lytron) appartient au vocabulaire concret du rachat : la somme versée pour libérer un esclave ou délivrer un captif. C'était une réalité sociale courante (l'affranchissement, le rachat des prisonniers). Jésus l'applique à sa mort : il donne « sa vie en rançon pour la multitude » — « la multitude » (au sens sémitique : pour tous) renvoyant au Serviteur souffrant qui « justifie les multitudes » et « portait le péché des multitudes » (Is 53, 11-12).
1. L'autorité comme service, à rebours du monde
Jésus oppose deux modèles : « Les chefs des nations dominent (katakyrieuousin) en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. » Là où le pouvoir païen s'exerce en domination, l'autorité chrétienne s'exerce en service : « qui veut être grand sera votre serviteur (diakonos) ; qui veut être le premier sera votre esclave (doulos) ». La hiérarchie est renversée : le plus grand est le plus serviteur.
2. Le Christ, modèle et rançon
Le fondement de ce renversement est le Christ lui-même : « le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ». C'est l'un des grands textes de la Rédemption : le Christ livre sa vie comme le prix qui libère la multitude de l'esclavage du péché et de la mort. Le service va jusqu'au don total de soi.
La grandeur se mesure au service
L'ambition des places et des préséances atteint jusqu'au groupe des disciples — et nos communautés, familles, lieux d'Église. Jésus la convertit : la vraie grandeur se mesure au service. Toute responsabilité (dans l'Église, la famille, le travail, la société) est faite pour servir, non pour dominer — à l'imitation de Celui qui a donné sa vie.
Boire la coupe
Demander les « places » sans vouloir la « coupe » est une illusion. Suivre le Christ dans sa gloire suppose de le suivre dans sa Passion : accepter sa part de croix, par amour. La gloire promise passe par là.
Contempler le Christ-rançon
Enfin, contempler le Christ « venu pour servir et donner sa vie » : c'est le modèle de toute vie chrétienne, et la source de notre liberté. Puisqu'il s'est livré en rançon pour nous, notre vie lui appartient — et se reçoit, à son tour, comme un service des frères.

Explications
1. Jéricho, dernière étape avant Jérusalem
La scène se passe à la sortie de Jéricho, antique et riche oasis (palmiers, baumiers) située dans la vallée du Jourdain, à environ 25 km de Jérusalem. C'était la dernière étape des pèlerins avant la rude montée vers la Ville sainte (la route déserte et dangereuse de la parabole du bon Samaritain). À l'approche de la Pâque, la foule des pèlerins « montant » à Jérusalem était considérable — d'où la « foule nombreuse » qui accompagne Jésus.
2. Des aveugles mendiants au bord de la route
Les deux aveugles sont assis « au bord du chemin ». La cécité, fréquente en Orient (poussière, infections, malnutrition), condamnait le plus souvent à la mendicité : ne pouvant travailler, l'aveugle vivait d'aumônes, et un bord de route fréquenté par les pèlerins était un bon endroit pour en recevoir. Quand ils crient, la foule les rabroue (« qu'ils se taisent ! ») : les marginaux qu'on fait taire — mais ils crient « plus fort ».
3. « Fils de David »
Le titre qu'ils lancent — « Fils de David » — est franchement messianique (on attendait du Messie, fils de David, qu'il « ouvre les yeux des aveugles », Is 35, 5). Le crier publiquement, à la porte de Jéricho, à l'approche de Jérusalem, c'est proclamer Jésus Messie — ce que confirmera, quelques versets plus loin, l'entrée messianique (Mt 21).
1. La foi qui ne se laisse pas faire taire
Les aveugles persévèrent malgré la foule qui les rabroue : ils crient « plus fort ». Cette insistance est l'expression d'une foi vive, qui ne se décourage ni des obstacles ni du jugement des autres. Jésus s'arrête, les appelle, demande : « Que voulez-vous ? — Seigneur, que nos yeux s'ouvrent. »
2. La compassion et la suite
« Saisi de compassion (splanchnistheis) », Jésus leur touche les yeux. Aussitôt guéris, « ils le suivirent » : la vue retrouvée se met au service de la suite du Christ — ils le suivent précisément sur le chemin de Jérusalem, vers la Passion. Voir, c'est se mettre en route derrière lui.
3. Cécité et lumière
Au-delà du miracle, la cécité est, dans toute la Bible, une figure de l'aveuglement spirituel, et le don de la vue, figure de la foi et de l'illumination. Que ces aveugles « voient » le Messie que la foule ne reconnaît pas est, en soi, significatif.
Le cri « aie pitié »
« Fils de David, aie pitié de nous » est aux sources de la prière du cœur (« Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi ») et du Kyrie eleison de la liturgie. Il enseigne une prière humble, persévérante et confiante, qui ne se laisse faire taire ni par le découragement, ni par le « qu'en -dira-t-on », ni par nos propres résistances.
Reconnaître sa cécité, demander à voir
Reconnaître sa propre cécité — les zones d'ombre, les refus de voir — est le premier pas vers la lumière. La demande des aveugles, « que nos yeux s'ouvrent », peut devenir la nôtre, pour voir le Christ là où la foule (ou l'habitude) ne le reconnaît pas.
Voir pour suivre
Enfin, la vue reçue les met aussitôt en route derrière Jésus. La grâce ne nous est pas donnée pour nous-mêmes : recevoir la lumière, c'est être appelé à suivre — jusqu'à Jérusalem, jusqu'à la Croix et la gloire.