Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Le désert de Judée
Le « désert » où Jésus est conduit est une région bien réelle : l'aride désert de Judée, qui descend en pentes rocheuses et brûlées de Jérusalem vers la mer Morte et le Jourdain (la tradition situe la scène près de Jéricho, au « mont de la Quarantaine »). C'était un lieu inhabité et dangereux, repaire de bêtes sauvages (saint Marc note qu'« il était avec les bêtes sauvages », Mc 1, 13) et, dans la croyance juive, séjour des esprits mauvais. Mais le désert est aussi, dans toute la Bible, le lieu de l'épreuve purifiante et de la rencontre avec Dieu — là où Israël passa quarante ans, où Moïse et Élie marchèrent.
2. Le jeûne de quarante jours
Le jeûne — l'abstention de nourriture — était une pratique pénitentielle et spirituelle courante. « Quarante jours et quarante nuits » désigne moins une durée chronométrée qu'une durée symbolique et extrême, qui évoque aussitôt, pour un Juif, les quarante jours de Moïse au Sinaï (Ex 34, 28) et d'Élie vers l'Horeb (1 R 19, 8), et les quarante ans d'Israël au désert (Dt 8). « Il eut faim » : au terme d'un tel jeûne, la faim est réelle et tenaillante — c'est sur ce besoin élémentaire que portera la première tentation.
3. Le tentateur
Le récit le nomme « le diable » (diabolos, « le diviseur, le calomniateur »), « le tentateur » (ho peirazôn), puis « Satan » (l'« adversaire »). Dans la pensée juive du temps, il est l'accusateur qui éprouve et détourne, agissant par la suggestion, non par la contrainte. Fait notable : au deuxième assaut, il cite lui-même l'Écriture (Ps 91) — preuve qu'on peut manier la Parole de Dieu pour égarer.
4. Les trois décors : le désert, le pinacle, la montagne
Chaque épreuve a son cadre concret. Le désert et la faim (changer les pierres en pains). Le pinacle du Temple : le point culminant de l'esplanade ; selon Flavius Josèphe, l'angle sud-est surplombait la vallée du Cédron d'un à-pic vertigineux (plus de cent mètres), à la vue de la foule du Temple — d'où la tentation de se jeter dans le vide pour forcer un prodige spectaculaire. Enfin une « très haute montagne » d'où l'on montre « tous les royaumes du monde » : à l'heure où Rome domine « tous les royaumes », c'est la tentation du pouvoir politique et de sa gloire.
1. Jésus, nouvel Israël et nouvel Adam
La clé du récit est dans les réponses de Jésus : à chaque assaut, il cite le Deutéronome — Dt 8, 3 (« l'homme ne vit pas seulement de pain »), Dt 6, 16 (« tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu »), Dt 6, 13 (« c'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, lui seul »). Or ce sont précisément les textes qui commentaient les épreuves d'Israël au désert : la faim et la manne (Ex 16), la mise à l'épreuve de Dieu à Massa (Ex 17), la tentation de l'idolâtrie. Là où le peuple avait succombé, Jésus tient bon. Et là où le premier Adam avait cédé à la triple convoitise (Gn 3), le nouvel Adam triomphe.
2. « Si tu es le Fils de Dieu… »
Les deux premières tentations commencent par « si tu es le Fils de Dieu » — reprise directe de la voix du baptême (« Celui-ci est mon Fils », 3, 17). Le tentateur sonde la filiation : il s'agit de pousser Jésus à vivre sa condition de Fils en dehors de la volonté du Père — user de sa puissance pour lui-même (le pain), forcer la main de Dieu par un prodige (le pinacle), recevoir la gloire sans la croix (les royaumes).
3. L'Écriture contre l'Écriture mal employée
Au pinacle, le diable cite le Psaume 91 (« il donnera pour toi des ordres à ses anges… ») : l'Écriture peut être détournée. Jésus ne discute pas le verset ; il oppose un autre texte qui en révèle le vrai sens : « tu ne mettras pas Dieu à l'épreuve ». Leçon herméneutique : la Parole se lit dans sa cohérence d'ensemble, non en versets isolés.
4. L'ordre des tentations et la montagne
L'ordre diffère chez saint Luc, qui s'achève au Temple ; Matthieu, lui, culmine sur la montagne et le refus de l'idolâtrie du pouvoir (« Retire-toi, Satan ! »). Ce choix sert sa théologie : le diable offre « tous les royaumes » en échange d'une adoration ; mais c'est du Père, et sur une montagne, que le Ressuscité recevra « tout pouvoir au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18) — non du tentateur, et au prix de la Croix.
5. Une typologie des trois convoitises
La tradition a rapproché les trois tentations de la triple convoitise de 1 Jean 2, 16 : la convoitise de la chair (le pain), la convoitise des yeux (les royaumes et leur gloire) et l'orgueil de la vie (le prodige spectaculaire). Adam fut vaincu sur ces trois points ; le Christ y triomphe pour nous.
Le grand texte du combat spirituel
Cette page est l'évangile du premier dimanche de Carême et le modèle du combat spirituel. Elle enseigne d'abord que la tentation atteint même les meilleurs moments : être éprouvé n'est pas être abandonné — c'est l'Esprit lui-même qui conduit Jésus au désert.
Une méthode : répondre par la Parole
Jésus ne dialogue pas avec le tentateur ; il oppose, à chaque fois, une parole de l'Écriture intériorisée d'avance. Leçon pratique : ne pas « négocier » avec la tentation, mais lui opposer la Parole de Dieu, ce qui suppose de la connaître et de l'avoir méditée avant l'épreuve.
La carte de nos propres tentations
Les trois assauts dressent une carte universelle : l'avoir (le pain, les biens), le paraître (le prodige, la vanité), le pouvoir (les royaumes, la domination). Chacun peut y reconnaître ses points faibles. Le jeûne, la vigilance et la prière demeurent les armes que le Christ nous montre en personne.
Adorer Dieu seul
La parole finale — « c'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, lui seul » — donne le principe de toute vie droite : remettre Dieu à la première place, refuser les idoles (l'argent, le succès, le pouvoir) qui réclament notre adoration. Le combat de Jésus est, au fond, le combat pour la vérité de l'adoration.
Explications
1. L'arrestation de Jean, signal du commencement
« Quand Jésus apprit que Jean avait été livré, il se retira en Galilée. » L'arrestation du Précurseur par Hérode Antipas marque la passation : la mission de Jean s'achève, celle de Jésus commence. Le verbe « livré » (paradothênai) annonce déjà, en sourdine, le sort du Maître lui-même.
2. Capharnaüm, sur la route des nations
Jésus quitte Nazareth et vient habiter Capharnaüm (Kfar Nahum), bourg de pêcheurs sur la rive nord-ouest du lac de Galilée. Le lieu n'est pas anodin : situé sur la grande route commerciale, la Via Maris, c'était un carrefour de passage (avec un poste de douane et une garnison), donc un lieu d'audience et de brassage. Capharnaüm deviendra le « quartier général » du ministère galiléen.
3. « Galilée des nations »
Matthieu situe tout cela « au pays de Zabulon et de Nephtali… Galilée des nations ». La Galilée, région mêlée, entourée de territoires païens (Phénicie, Décapole), était méprisée des Judéens à cause de ce voisinage. Historiquement, Zabulon et Nephtali furent les premières tribus déportées par l'Assyrie au VIIIe siècle av. J.-C. — les premières plongées dans la « ténèbre » de l'exil : c'est le contexte même de l'oracle d'Isaïe que Matthieu va citer.
1. La citation d'Isaïe 8, 23 – 9, 1
Matthieu voit dans l'installation à Capharnaüm l'accomplissement d'Isaïe : « Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays et l'ombre de la mort, une lumière s'est levée. » Le renversement est saisissant : la région la première frappée par les ténèbres (la déportation assyrienne) est la première à voir poindre la lumière du Messie. Dieu commence par les périphéries méprisées, non par Jérusalem.
2. « Galilée des nations » : l'horizon universel
En soulignant la « Galilée des nations », Matthieu rouvre l'horizon universel déjà présent dès le premier verset (« fils d'Abraham », Mt 1, 1) : la lumière qui se lève sur cette terre mêlée annonce le salut destiné à tous les peuples, qui s'épanouira à la fin de l'évangile (Mt 28, 19).
3. « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche »
Le message inaugural de Jésus (v. 17) reprend mot pour mot celui de Jean (3, 2). Mais ce qui était imminent devient désormais présent, car le Roi est là, en personne. La formule « À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer » est un marqueur de structure cher à Matthieu (cf. 16, 21). On notera l'expression propre à l'évangéliste, « Royaume des cieux » : par révérence juive pour le Nom divin, il évite de dire « de Dieu ».
Le premier mot du Christ : se convertir
Le premier mot du Christ dans sa vie publique n'est pas une doctrine, mais un appel au retournement : « convertissez-vous ». Conversion sans cesse à reprendre, qui n'est pas un événement unique mais un mouvement de toute la vie vers Dieu.
Le Royaume « tout proche »
Le Royaume n'est ni un lieu lointain, ni une simple promesse d'au-delà : il est « tout proche », offert ici et maintenant dans la personne de Jésus. L'accueillir, c'est le laisser régner aujourd'hui sur nos pensées, nos choix, nos relations.
La lumière dans notre « Galilée des ténèbres »
À chacun de discerner sa propre « Galilée » plongée dans l'ombre : la zone blessée, l'habitude installée, le coin de vie resté à l'écart de la lumière. C'est là, précisément, dans la périphérie méprisée de notre cœur, que le Christ veut faire lever le jour. Dieu commence toujours par ce que nous jugeons indigne de lui.

Explications
1. La mer de Galilée et la pêche
La « mer de Galilée » est en réalité un lac d'eau douce (environ 21 km sur 13), au cœur d'une région vivant largement de la pêche : on y salait le poisson pour l'exporter. C'est un métier dur, organisé en entreprises familiales. Simon (Pierre) et André jettent l'amphiblêstron, le filet circulaire qu'on lance depuis le bord ; Jacques et Jean réparent leurs filets dans la barque de leur père Zébédée — lequel, selon Marc, emploie des ouvriers : la famille n'est donc pas indigente.
2. Un appel qui renverse les usages
Un trait étonne tout lecteur du Ier siècle : d'ordinaire, c'est le disciple qui choisit son maître et se présente à lui. Ici, à l'inverse, c'est Jésus qui appelle, le premier, par une parole souveraine — « Venez à ma suite » —, et la réponse est immédiate. L'exigence est radicale : quitter le métier (le gagne-pain) et, pour Jacques et Jean, « la barque et leur père » (les liens familiaux).
1. La structure du récit d'appel
Le récit suit un schéma sobre et puissant : l'initiative de Jésus (« Venez à ma suite »), la promesse (« je vous ferai pêcheurs d'hommes »), la réponse immédiate (« aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent »). Le doublement (deux couples de frères) et la répétition de l'adverbe « aussitôt » (eutheôs) soulignent la promptitude et la totalité du don.
2. « Pêcheurs d'hommes »
L'image de Jésus détourne leur métier vers la mission : ils prendront désormais les hommes pour les amener à la vie. L'expression a un arrière-plan prophétique (Jr 16, 16, où Dieu envoie des « pêcheurs »). Le métier n'est pas renié, il est transfiguré : ce qu'ils savaient faire pour les poissons, ils le feront pour les âmes.
3. Quitter « le filet » et « le père »
Pierre et André laissent les filets (le moyen de subsistance) ; Jacques et Jean, « la barque et leur père » (les biens et les liens). Matthieu décrit ainsi, en quelques mots, le double détachement du disciple : à l'égard de ses sécurités matérielles et de ses attaches, lorsque l'appel de Dieu le requiert. Ces quatre pêcheurs seront les premières pierres du collège apostolique.
Dieu appelle dans la vie ordinaire
La vocation se joue ici en pleine vie ordinaire : Jésus ne convoque pas ses premiers apôtres au Temple, mais sur leur lieu de travail, au milieu des filets et du poisson. Dieu appelle dans le quotidien, et nul métier n'est trop humble pour devenir le point de départ d'une mission.
La disponibilité : répondre « aussitôt »
Le secret de ces pêcheurs est la disponibilité : répondre sans tout comprendre d'avance, sans attendre toutes les garanties. L'« aussitôt » répété est un appel à ne pas remettre indéfiniment la réponse à Dieu (« plus tard, quand j'aurai… »).
Suivre suppose de quitter
Suivre le Christ implique de lâcher quelque chose — un filet, une sécurité, parfois une attache légitime — non par mépris du don reçu, mais pour le recevoir autrement, ordonné à plus grand que soi. Et, comme les premiers disciples, tout baptisé est appelé à devenir, à sa mesure, « pêcheur d'hommes » : à attirer d'autres vers le Christ.
Explications
1. La synagogue, lieu de l'enseignement
Jésus « enseignait dans leurs synagogues ». La synagogue était, dans chaque bourg, le lieu de la réunion du sabbat, de la lecture de la Loi et des Prophètes et de leur commentaire. Un maître reconnu pouvait y prendre la parole : c'est le cadre habituel où Jésus s'insère d'abord, avant de déborder vers les foules en plein air.
2. Une renommée qui dépasse les frontières
« Sa renommée se répandit dans toute la Syrie », et des foules accoururent « de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée et de la Transjordane » (v. 24-25). C'est dire l'ampleur du mouvement, et son caractère déjà partiellement païen : la Décapole et la Syrie sont des territoires mêlés. L'écho universel du premier verset (« fils d'Abraham ») se vérifie dans la géographie des foules.
1. La triade : enseigner, proclamer, guérir
Ces versets résument tout le ministère par une triade : Jésus enseigne (didaskôn) dans les synagogues, proclame (kêryssôn) la Bonne Nouvelle du Royaume, et guérit (therapeuôn) toute maladie. Parole et acte sont indissociables : l'enseignement annonce le Royaume, les guérisons le manifestent déjà à l'œuvre. Les guérisons « de toute maladie » accomplissent les signes messianiques annoncés par Isaïe 35.
2. Un sommaire qui structure l'évangile
Ce sommaire est presque identique à celui de Mt 9, 35 : les deux forment une inclusion qui encadre l'ensemble chapitres 5 à 9, c'est-à-dire le Sermon sur la montagne (l'enseignement, ch. 5-7) et le cycle des dix miracles (l'acte, ch. 8-9). Matthieu présente ainsi méthodiquement Jésus comme le Messie en parole et en acte : d'abord ce qu'il dit, ensuite ce qu'il fait.
3. Les foules, vers le discours
La mention finale des « grandes foules » qui le suivent (v. 25) plante le décor du chapitre suivant : « Voyant les foules, Jésus gravit la montagne » (5, 1). Le sommaire est donc un portique : la Parole a d'abord attiré, et c'est à ce peuple rassemblé que Jésus va livrer la charte du Royaume.
Le Christ guérit l'homme entier
Jésus « guérissait toute maladie et toute infirmité » : rien de l'humain ne lui est étranger. On peut lui présenter sans crainte nos maux — du corps, du cœur, de l'esprit — car il veut sauver l'homme entier, et non une âme désincarnée.
Se laisser d'abord attirer
On notera la dynamique du passage : la Parole annoncée attire les foules, et les foules attirées deviennent, au chapitre 5, le peuple à qui Jésus livre les Béatitudes. Se laisser d'abord attirer — venir à lui tels que nous sommes — est le premier pas ; l'enseignement et la guérison font le reste.
Annoncer et soulager, ensemble
Enfin, la triade « enseigner, proclamer, guérir » demeure le modèle de toute mission chrétienne authentique : elle tient ensemble la Parole qui éclaire et le service qui soulage. Évangéliser sans soigner, ou soigner sans annoncer, ce serait rompre l'unité même du ministère du Christ.