Matthieu 4, 3
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Nous allons d’abord commenter les trois actes de ce drame intéressant, tels
qu’ils sont exposés par S. Matthieu : nous indiquerons ensuite le caractère général, le sens messianique de la
tentation de Jésus-Christ. - Et le tentateur s'approchant. Le tentateur par antonomase ! Ce nom convient
entre tous au démon, dont il indique le rôle le plus habituel. Nous remarquerons que Satan se présente
d’abord à Jésus, couvert d’un masque hypocrite et sous les traits empruntés de l’amitié ; à la fin seulement, il
se montrera sous son vrai jour, comme l’ennemi déclaré de Dieu et du Messie. - Voilà donc les deux
antagonistes en face l’un de l’autre et tout prêts à se mesurer : le moment est par conséquent venu de nous
demander quels furent le mode et la nature de la scène qui va suivre. A cette question qui a été de nos jours
l’occasion de vifs et nombreux débats, l’on a fait cent réponses différentes. Comme il serait fastidieux et
inutile de les énumérer toutes, nous nous bornerons à les grouper sous cinq chefs principaux. 1. Nous
sommes simplement en présence d’un mythe ou d’une histoire idéale (Strauss, de Wette, Meyer). 2. Le récit
de la tentation ne serait qu’une parabole racontée par Jésus-Christ à ses disciples, pour leur montrer, et dans
leur personne aux chrétiens à venir, la manière de se conduire en des circonstances semblables
(Schleiermacher, Usteri, Baumgarten-Crusius, etc). 3. Les partisans du troisième sentiment (Eichhorn,
Dereser, etc.), sans aller aussi loin, éliminent pourtant la réalité du phénomène extérieur ; bien plus, ils
rejettent complètement le surnaturel ; assurant que nous avons sous les yeux dans ce passage l’exposé d’un
simple combat intime qui se serait passé dans l’âme ou dans l’imagination du Christ. 4. La tentation a eu lieu
véritablement, mais en vision, d’une manière extatique ; ce fut un phénomène purement intérieur quoique
surnaturel. Plusieurs anciens auteurs, tels qu’Origène, S. Cyprien, Théodore de Mopsueste, ont soutenu cette
opinion. 5. Tout s’est passé littéralement comme le racontent les évangélistes ; la tentation du Christ fut un
événement extérieur, réel et miraculeux : Satan lui apparut sous la forme humaine ou angélique et le tenta
dans les termes que nous allons lire. Tel est le sentiment qui a toujours été le plus communément admis, qui
mérite l’épithète de traditionnel, car il a été soutenu par la plupart des Pères et des Docteurs. On doit le
suivre sans hésiter, soit à cause de cet appui solide de l’autorité chrétienne, soit parce qu’il est seul logique,
naturel, conforme à la lettre et à l’esprit des Évangiles. Nous regarderons donc cet épisode comme un fait
objectif et surnaturel : si on lui enlevait ce double caractère, nous ne voyons pas auquel des événements de la
vie de Jésus on ne pourrait pas l’arracher par contre-coup ou par analogie. Voir Dehaut, l’Évangile expliqué,
défendu, 5è édit., t. 1, p. 477 et ss. - Lui dit. La première tentation se rattache à la faim qui tourmentait déjà le
divin Maître. - Si tu es le Fils de Dieu. La voix qui s’était fait récemment entendre, Cf. 3, 17, avait pu
apprendre au tentateur la nature et la dignité de Jésus, qu’il devait du reste soupçonner depuis longtemps. Il emploie le titre de « Fils de Dieu » non seulement d’après la signification qu’il avait alors généralement chez
les Juifs, comme synonyme de Messie, mais aussi jusqu’à un certain point selon le sens littéral et
métaphysique. « Si tu es ! ». Ce si est tout à fait habile et insidieux. « Le démon pensait, dit fort bien
Euthymius, que Jésus serait piqué par cette parole qui supposait qu’il pouvait n’être pas le Fils de Dieu ».
Faites cela si vous pouvez ! dites cela si vous l’osez ! Qui ne se sent porté, en face d’une pareille
provocation, à agir, à oser, quand même il devrait garder le calme de l’inertie ? - Dis. Le démon suppose et à
bon droit que le Messie, en tant que Messie, est doué du pouvoir d’opérer de grands miracles. - A ces
pierres ; il montrait du doigt, en parlant ainsi, les pierres sans nombre qui couvrent la surface du désert de
Jéricho. Des voyageurs dignes de foi assurent qu’auprès de la montagne de la Quarantaine, on trouve en
grande quantité des pierres qui, par leur forme et leur couleur, ressemblent beaucoup à des morceaux de pain,
de telle sorte qu’on peut s’y laisser facilement tromper. Ce trait ajoute un nouvel intérêt à la scène que nous
expliquons. - Jésus était donc tenté d’user pour lui-même, dans un but charnel et sans attendre la Providence,
de la puissance supérieure qu’il possédait. Le Fils de Dieu doit-il souffrir comme un simple mortel ? ne
peut-il pas s’aider lui-même par un prodige pour satisfaire ses nécessités personnelles, et pour écarter la
douloureuse sensation de la faim ? Si le Sauveur eût prêté l’oreille à cette suggestion perfide, « il aurait, au
moins momentanément, subordonné sa nature divine aux besoins de son humanité, placé l’humain au-dessus
du divin, transformé le divin en moyen, l’humain en terme ; il aurait par conséquent renversé l’ordre établi
par Dieu », Bisping, Comm. in h. 1.
398. Ensuite il y a l’attaque de la tentation, et elle est triple. D’abord, la gourmandise ; en deuxième lieu, la vaine gloire ; en troisième lieu, l’ambition. La deuxième [se trouve] en cet endroit : ALORS LE DIABLE L’EMPORTA DANS LA VILLE SAINTE. La troisième, en cet endroit : À NOUVEAU LE DIABLE L’EMPORTA SUR UNE TRÈS HAUTE MONTAGNE.
399. À propos du premier point, [Matthieu] fait deux choses : d’abord, il présente l’attaque du diable ; deuxièmement, comment le Christ répond, en cet endroit : IL RÉPONDIT etc.
400. S’APPROCHANT, LE TENTATEUR DIT. Il pouvait arriver que [le Tentateur] vienne lui-même à Jésus sous une forme corporelle. Et il y a une triple tentation parce que Dieu éprouve pour instruire, Gn 22, 1 : Dieu éprouva Abraham. Parfois l’homme [éprouve] pour apprendre quelque chose de plus, de même que la reine de Saba mit Salomon à l’épreuve, 1 R 10, 1, où il est dit d’elle : Mais la Reine de Saba, ayant appris la renommée de Salomon, vint l’éprouver par des énigmes. Le diable tente pour tromper, 1 Th 3, 5 : Pourvu que le Tentateur ne vous ait pas tentés. Quiconque veut tenter au sujet de la science, tente d’abord sur les choses ordinaires. Les vices communs à tout le genre humain sont les vices charnels, et principalement la gourmandise. De même, qui veut assiéger une place forte commence par la partie la plus faible. Or, l’homme a deux parties, la charnelle et la spirituelle. Le diable tente toujours par la partie la plus faible, c’est pourquoi il tente d’abord par les vices charnels, comme il est évident chez notre premier père, qu’il tenta d’abord de gourmandise.
401. Mais il faut noter l’admirable astuce de la tentation : SI TU ES FILS DE DIEU. Ainsi il le tente directement d’une chose et obliquement d’une autre. C’est pourquoi il persuadait le premier homme de manger de l’arbre, ce qui concernait directement un péché charnel, à savoir la gourmandise ; mais, d’une façon cachée, il l’induisait à l’orgueil et à l’avidité, qui sont des péchés spirituels. C’est pourquoi [le Tentateur] a dit : Et vous serez comme des dieux, Gn 3, 5. De même avec le Christ : il avait appris que le Christ allait venir dans le monde, et celui-ci paraissait être fils de Dieu ; mais il doutait si c’était celui dont les prophètes avaient parlé, car il ne trouvait rien contre lui, Jn 14, 30 : Il vient, le prince de ce monde, et il ne peut rien contre moi. C’est pourquoi il suggérait ce qui est délicieux pour un homme affamé.
402. De plus, il l’induisit à désirer ce qui appartient à Dieu : SI TU ES FILS DE DIEU, DIS QUE CES PIERRES DEVIENNENT DES PAINS. Qo 8, 4 : Sa parole est pleine de puissance, et Ps 32, 6 : Par la parole du Seigneur, les cieux ont été fortifiés, et par le souffle de sa bouche toute leur puissance. Donc la pierre peut être transformée par sa parole. [Le diable] voulait donc l’incliner à cela, parce que s’il le faisait, [le diable] saurait qu’il était Fils de Dieu, sinon il l’induisait à l’arrogance. Et il faut noter qu’il y a beaucoup de gens qui consentent à des péchés charnels, croyant que cela ne va pas leur faire perdre l’état spirituel. Mais si, en consentant à ce qui le tente, l’homme ne perdait pas ce qui est spirituel, la tentation serait légère. Ainsi le diable voulut persuader la femme et le Christ, en faisant des promesses spirituelles.
399. À propos du premier point, [Matthieu] fait deux choses : d’abord, il présente l’attaque du diable ; deuxièmement, comment le Christ répond, en cet endroit : IL RÉPONDIT etc.
400. S’APPROCHANT, LE TENTATEUR DIT. Il pouvait arriver que [le Tentateur] vienne lui-même à Jésus sous une forme corporelle. Et il y a une triple tentation parce que Dieu éprouve pour instruire, Gn 22, 1 : Dieu éprouva Abraham. Parfois l’homme [éprouve] pour apprendre quelque chose de plus, de même que la reine de Saba mit Salomon à l’épreuve, 1 R 10, 1, où il est dit d’elle : Mais la Reine de Saba, ayant appris la renommée de Salomon, vint l’éprouver par des énigmes. Le diable tente pour tromper, 1 Th 3, 5 : Pourvu que le Tentateur ne vous ait pas tentés. Quiconque veut tenter au sujet de la science, tente d’abord sur les choses ordinaires. Les vices communs à tout le genre humain sont les vices charnels, et principalement la gourmandise. De même, qui veut assiéger une place forte commence par la partie la plus faible. Or, l’homme a deux parties, la charnelle et la spirituelle. Le diable tente toujours par la partie la plus faible, c’est pourquoi il tente d’abord par les vices charnels, comme il est évident chez notre premier père, qu’il tenta d’abord de gourmandise.
401. Mais il faut noter l’admirable astuce de la tentation : SI TU ES FILS DE DIEU. Ainsi il le tente directement d’une chose et obliquement d’une autre. C’est pourquoi il persuadait le premier homme de manger de l’arbre, ce qui concernait directement un péché charnel, à savoir la gourmandise ; mais, d’une façon cachée, il l’induisait à l’orgueil et à l’avidité, qui sont des péchés spirituels. C’est pourquoi [le Tentateur] a dit : Et vous serez comme des dieux, Gn 3, 5. De même avec le Christ : il avait appris que le Christ allait venir dans le monde, et celui-ci paraissait être fils de Dieu ; mais il doutait si c’était celui dont les prophètes avaient parlé, car il ne trouvait rien contre lui, Jn 14, 30 : Il vient, le prince de ce monde, et il ne peut rien contre moi. C’est pourquoi il suggérait ce qui est délicieux pour un homme affamé.
402. De plus, il l’induisit à désirer ce qui appartient à Dieu : SI TU ES FILS DE DIEU, DIS QUE CES PIERRES DEVIENNENT DES PAINS. Qo 8, 4 : Sa parole est pleine de puissance, et Ps 32, 6 : Par la parole du Seigneur, les cieux ont été fortifiés, et par le souffle de sa bouche toute leur puissance. Donc la pierre peut être transformée par sa parole. [Le diable] voulait donc l’incliner à cela, parce que s’il le faisait, [le diable] saurait qu’il était Fils de Dieu, sinon il l’induisait à l’arrogance. Et il faut noter qu’il y a beaucoup de gens qui consentent à des péchés charnels, croyant que cela ne va pas leur faire perdre l’état spirituel. Mais si, en consentant à ce qui le tente, l’homme ne perdait pas ce qui est spirituel, la tentation serait légère. Ainsi le diable voulut persuader la femme et le Christ, en faisant des promesses spirituelles.
En étudiant ici l'ordre et la suite de la tentation du Sauveur, nous verrons quelle puissance nous y est acquise à nous-mêmes contre nos propres tentations. L'antique ennemi du genre humain tenta le premier homme par la sensualité en lui persuadant de manger du fruit défendu, par la vaine gloire en lui faisant cette promesse : " Vous serez comme des dieux ; " par l'avarice en lui disant : " Vous saurez le bien et le mal ; car l'avarice n'a pas seulement l'argent pour objet, mais encore la grandeur, l'élévation, lorsqu'on les désire et qu'on les recherche avec excès. Le démon fut vaincu cette fois par le second Adam, et par les mêmes moyens qui l'avaient rendu victorieux du premier. Il tenta le Sauveur par la sensualité en lui disant : " Dites que ces pierres se changent en pains ; " par la vaine gloire lorsqu'il lui dit : " Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas. "Il le tenta par l'attrait de l'avarice et le désir des honneurs, lorsqu'il lui dit en lui montrant tous les royaumes de la terre : " Je vous donnerai toutes ces choses. "
Mais, ô Satan, tu es pris entre ces deux termes opposés : s'il ne lui faut que commander pour changer ces pierres en pain, c'est bien inutilement que tu veux tenter Celui qui est revêtu d'une si grande puissance ; et si cela lui est impossible, pourquoi soupçonner qu'il peut être le Fils de Dieu ?
Le diable qui avait désespéré de triompher du Sauveur en le voyant jeûner pendant quarante jours, reprit quelque espoir en le voyant éprouver le besoin de la faim ; aussi le texte sacré ajoute : " Et le tentateur s'approchant. " Si donc après avoir jeûné, le démon vous tente, ne dites pas : J'ai perdu le fruit de mon jeûne, car si le jeûne ne vous a pas servi a éviter la tentation, il vous donnera les forces nécessaires pour en triompher.
Le démon aveuglait auparavant tous les hommes, Jésus-Christ l'aveugle invisiblement à son tour. Il remarque que le Sauveur a faim après quarante jours, et il semble ne pas comprendre pourquoi il n'avait pas eu faim pendant ces quarante jours. Il doute qu'il puisse être le Fils de Dieu, et il ne voit pas qu'un puissant athlète peut descendre jusqu'à faire des choses ordinaires, tandis que celui qui est faible ne peut jamais s'élever jusqu'aux actions qui exigent de la force. Ce jeûne si prolongé sans que le Sauveur eût faim, devait être pour le démon une preuve plus évidente de sa Divinité que la faim qu'il éprouve ensuite ne devait lui faire conclure qu'il n'était qu'un homme. Mais vous me direz peut-être : Élie et Moïse ont bien jeûné pendant quarante jours, et cependant ils n'étaient que des hommes. Oui, sans doute, ils jeûnaient, mais ils souffraient du jeûne, tandis que Jésus-Christ n'éprouva aucun sentiment de la faim pendant ces quarante jours, mais seulement après. Avoir faim et supporter la faim, l'homme le peut par la patience ; mais il n'appartient qu'à la nature divine de ne pas éprouver le sentiment de la faim.
Le démon commence par ce qui l'avait autrefois rendu victorieux du premier homme, c'est-à-dire par la sensualité : " Si vous êtes le Fils de Dieu, " lui dit-il, " commandez à ces pierres de se changer en pains ? " Que signifie cet exorde : que le démon savait que le Fils de Dieu devait venir sur la terre, mais qu'il ne croyait pas qu'il dût venir dans l'infirmité de la chair. Il le sonde et le tente tout à la fois, il fait profession de croire en Dieu et en même temps il se joue de l'homme.