Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Le désert de Judée et le Jourdain
Jean paraît « dans le désert de Judée », la région aride qui descend de Jérusalem vers la mer Morte et la vallée du Jourdain. Le désert n'est pas un décor neutre : c'est le lieu où Israël s'est formé après la sortie d'Égypte, le lieu de l'Alliance et des « fiançailles » entre Dieu et son peuple (Os 2, 16), et le lieu de l'attente eschatologique. Le Jourdain, lui, est le fleuve qu'Israël traversa pour entrer en Terre promise (Josué 3) : y appeler à un baptême, c'est évoquer un nouveau commencement.
2. Le milieu : ascèse et mouvements de purification
Non loin vivaient des mouvements de purification rituelle — notamment la communauté de Qumrân, proche des Esséniens, retirée au désert et qui faisait précisément d'Isaïe 40, 3 (« préparez le chemin du Seigneur ») sa charte, pratiquant des bains répétés. Le baptême de Jean s'en distingue toutefois : il est unique, public, eschatologique, lié à la conversion en vue du Jugement proche. Rien ne prouve que Jean ait appartenu à ces groupes, mais son milieu en éclaire l'arrière-plan.
3. Le vêtement et la nourriture : Jean, nouvel Élie
Son vêtement — « poil de chameau » et « ceinture de cuir aux reins » — n'est pas un détail pittoresque : il reproduit trait pour trait la description du prophète Élie (2 R 1, 8). Matthieu signale ainsi que Jean est l'Élie attendu pour précéder le Jour du Seigneur (Ml 3, 23-24). Sa nourriture — sauterelles (insectes purs et permis, Lv 11, 22) et miel sauvage — dit son ascèse et sa liberté souveraine à l'égard du monde.
4. Un mouvement de masse, attesté par Josèphe
« Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain » accouraient (v. 5) : Jean suscite un véritable mouvement populaire. Fait notable, l'historien juif Flavius Josèphe (Antiquités juives, XVIII, 5) atteste de façon indépendante l'existence de Jean le Baptiste, sa prédication de la justice, son baptême et son exécution par Hérode Antipas — confirmation extérieure précieuse.
5. Pharisiens et sadducéens
Jean interpelle « pharisiens et sadducéens », les deux grands partis : les sadducéens, aristocratie sacerdotale liée au Temple, niant la résurrection ; les pharisiens, maîtres laïcs de la Loi orale, attachés à la synagogue. Les traiter d'« engeance de vipères » et leur interdire de se réclamer d'Abraham (« nous avons Abraham pour père ») frappe au cœur la présomption d'une sécurité fondée sur la seule appartenance ethnique.
6. Le baptême de Jean
Le judaïsme connaissait des bains rituels (le miqveh) pour la pureté, et le baptême des prosélytes (pour les convertis venus du paganisme). Mais le baptême de Jean est original : adressé aux Juifs eux-mêmes, unique, public, lié à la conversion et à l'imminence du Jugement. C'est un baptême d'eau, préparatoire, qui ne confère pas encore l'Esprit.
1. « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche »
Le message de Jean (v. 2) est, mot pour mot, celui que reprendra Jésus au début de sa prédication (Mt 4, 17) : continuité du dessein de Dieu, du dernier prophète au Messie. Le verbe grec metanoeite (« changez de mentalité, retournez-vous ») désigne une conversion profonde, et non un simple regret. L'expression « Royaume des cieux » est propre à Matthieu : par respect juif du Nom divin, il évite de dire « de Dieu ».
2. « La voix qui crie dans le désert » (Isaïe 40, 3)
Matthieu identifie Jean par la prophétie d'Isaïe 40, 3 : « Voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Cet oracle, à l'origine, annonçait le retour de l'Exil comme un nouvel Exode à travers le désert. Jean est donc « la voix » qui prépare la venue du Seigneur — image que les Pères exploiteront (la voix au service de la Parole).
3. « Engeance de vipères » et l'image agricole du jugement
Les invectives de Jean sont d'une violence prophétique : les « vipères » fuyant l'incendie de broussaille figurent ceux qui croient échapper « à la colère qui vient » sans se convertir. Les images sont rurales et tranchantes : la cognée à la racine de l'arbre, l'aire que l'on nettoie, le bon grain engrangé, la bale jetée au feu. Toutes disent l'imminence du jugement.
4. « Produisez un fruit qui exprime votre conversion »
Le cœur de l'exigence (v. 8-9) : la conversion se prouve aux actes, non à l'ascendance. « Ne prétendez pas : Nous avons Abraham pour père ; car, je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. » On a vu là un possible jeu de mots araméen entre banim (« fils ») et abanim (« pierres »). La filiation d'Abraham ne se transmet pas automatiquement par le sang : elle se reçoit par la foi et la conversion.
5. Les deux baptêmes : l'eau et « l'Esprit Saint et le feu »
Jean s'efface devant plus fort que lui, dont il n'est pas digne de porter les sandales (tâche du dernier des esclaves) : « Moi, je vous baptise dans l'eau… lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu » (v. 11). Le baptême de Jean est préparatoire ; celui du Messie communiquera l'Esprit (cf. Pentecôte) et opérera le tri purificateur. Le « feu » a ce double sens : il purifie (l'Esprit) et il juge (la bale brûlée). Celui qui tient « la pelle à vanner » est le juge eschatologique.
6. Jean, charnière des deux Testaments
Exégétiquement, Jean occupe une place unique : dernier des prophètes et premier témoin du Messie présent, il est le pont entre l'Ancien et le Nouveau. Jésus dira de lui qu'il est « plus qu'un prophète » et « Élie qui doit venir » (Mt 11, 9-14).
Le premier mot de l'Évangile : se convertir
« Convertissez-vous » est le premier mot de la prédication évangélique. La conversion n'est pas un sentiment vague mais un retournement concret, qui se vérifie aux fruits. Jean interdit la fausse sécurité de l'identité héritée : ni le baptême reçu, ni l'appartenance à l'Église, ne dispensent du changement réel de vie. La question reste : mes actes portent-ils le fruit de ma foi ?
Préparer le chemin (spiritualité de l'Avent)
« Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route » : c'est la spiritualité de l'Avent et de toute attente du Christ. Concrètement, préparer le chemin, c'est combler les ravins de nos manques, abaisser les hauteurs de notre orgueil, redresser ce qui est tortueux en nous, pour que le Seigneur puisse venir.
Montrer le Christ, non soi-même
Par son effacement — « il faut qu'il grandisse et que je diminue » —, Jean enseigne l'art de désigner le Christ plutôt que de se mettre en avant : leçon décisive pour tout éducateur, parent, catéchiste ou apôtre. La grandeur du témoin est de s'effacer devant Celui qu'il annonce.
Le désert comme lieu de rencontre
Jean appelle au désert : lieu de dépouillement, de silence, de vérité. Chacun a besoin de ménager, dans sa vie, des espaces de désert — silence, jeûne, retrait — où préparer en soi la venue du Seigneur.

Explications
1. De la Galilée au Jourdain
Jésus vient « de la Galilée au Jourdain » : un trajet délibéré, d'environ une centaine de kilomètres vers le sud, pour rejoindre Jean au lieu de son baptême (la tradition situe « Béthanie au-delà du Jourdain », Jn 1, 28). Le geste est volontaire et public : Jésus inaugure ainsi sa vie publique.
2. Un paradoxe : l'innocent reçoit un baptême de pénitence
La scène est paradoxale, et Matthieu seul rapporte la résistance de Jean : « C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi, et c'est toi qui viens à moi ! » Pourquoi celui qui est sans péché reçoit-il un baptême de conversion ? Toute la suite va l'éclairer.
3. Une théophanie au Jourdain
Le baptême s'accompagne d'une théophanie (manifestation de Dieu) : les cieux s'ouvrent, l'Esprit descend « comme une colombe », et la voix du Père retentit. La colombe évoque l'Esprit de Dieu planant sur les eaux de la création (Gn 1, 2) et la colombe de Noé annonçant la fin du déluge et la paix retrouvée (Gn 8) : une création nouvelle commence aux eaux du Jourdain.
1. « Il convient que nous accomplissions toute justice » (v. 15)
À l'objection de Jean, Jésus répond par une parole propre à Matthieu : « Laisse faire pour l'instant, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » (pasan dikaiosynên). La « justice » désigne ici l'accomplissement du dessein de Dieu. Jésus se fait baptiser non pour ses propres péchés (il n'en a pas), mais pour : (a) s'unir aux pécheurs dans un geste de solidarité ; (b) accomplir la volonté du Père ; (c) inaugurer sa mission ; (d) selon la lecture patristique, sanctifier les eaux.
2. La première manifestation explicite de la Trinité
Le baptême est, dans les évangiles, la première manifestation trinitaire claire : le Père dans la voix, le Fils dans les eaux, l'Esprit sous la forme de la colombe. Trois Personnes distinctes, un seul Dieu : la scène est un sommet de la révélation, et l'Orient en a fait l'une de ses plus grandes fêtes, la Théophanie (« manifestation de Dieu »).
3. « Les cieux s'ouvrirent »
L'expression (v. 16) a une portée théologique : les cieux, fermés depuis le péché, se rouvrent. C'est l'exaucement du cri d'Isaïe : « Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! » (Is 63, 19). La communication entre Dieu et les hommes est rétablie en Jésus.
4. La voix du Père : Roi-Messie et Serviteur souffrant
La parole du Père — « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » — tisse ensemble deux textes majeurs : le Psaume 2, 7 (« Tu es mon Fils », l'intronisation du Roi-Messie) et Isaïe 42, 1 (« Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît ; j'ai mis sur lui mon Esprit »). Jésus est ainsi révélé à la fois comme le Messie royal et comme le Serviteur souffrant qui portera le péché. L'expression « Fils bien-aimé » (huios agapêtos) réapparaîtra, identique, à la Transfiguration (Mt 17, 5).
5. La portée pour la mission de Jésus
Le baptême inaugure le ministère public, révèle l'identité de Jésus (Fils) et oriente sa mission (le Serviteur sur qui repose l'Esprit). En se plongeant dans le Jourdain parmi les pécheurs, Jésus anticipe déjà le « baptême » de sa mort (cf. Mc 10, 38 ; Lc 12, 50) : la descente dans l'eau préfigure la descente dans la mort, et la remontée, la résurrection.
Le Christ solidaire des pécheurs
Au Jourdain, le Christ prend volontairement rang parmi les pécheurs : c'est déjà toute la logique de la Rédemption — lui qui n'a pas connu le péché se faisant solidaire des pécheurs, jusqu'à la Croix. Contempler cette humilité guérit la nôtre et nous apprend à descendre, nous aussi, vers nos frères.
Le miroir de notre propre baptême
Ce récit est surtout le miroir de notre baptême. Sur chaque baptisé, plongé dans la mort et la résurrection du Christ (cf. Rm 6), le Père prononce les mêmes mots : tu es mon enfant bien-aimé. Toute la vie spirituelle consiste à croire cette parole et à en vivre — surtout aux heures où nous nous sentons tout sauf « bien-aimés ». Le Catéchisme rappelle que le baptême de Jésus est la préfiguration et le fondement du nôtre (CEC 535-537).
Vivre de son identité filiale
La voix du Père au Jourdain est une bonne nouvelle d'identité : avant toute performance, avant tout mérite (« en qui je trouve ma joie » est dit avant que Jésus ait prêché ou guéri), nous sommes aimés comme des enfants. Puiser là sa paix : non dans ce que je fais, mais dans ce que Dieu dit de moi.
Entrer dans la vie trinitaire
Le baptême nous insère dans la vie de la Trinité manifestée au Jourdain : nous sommes baptisés « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19). Renouveler souvent la conscience de cette présence — le Père qui nous engendre, le Fils en qui nous sommes fils, l'Esprit qui repose sur nous — est la source de toute prière chrétienne.