Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Les trois piliers de la piété juive
Ce passage est construit autour des trois œuvres classiques de la dévotion juive : l'aumône (tsedaqah, mot qui signifie à la fois « justice » et « charité »), la prière (tefillah) et le jeûne (tsom). Le livre de Tobie (12, 8) les associait déjà comme les bonnes œuvres par excellence.
2. Les « hypocrites » : des acteurs
Le mot que Jésus emploie pour les faux dévots, hypokritês, désigne au théâtre l'acteur qui joue un rôle derrière un masque. La fausse piété est une comédie jouée pour les spectateurs. « Sonner de la trompette » devant son aumône, prier « aux coins des rues », « prendre un air défait » en jeûnant : autant de mises en scène où la récompense — l'estime d'autrui — est déjà tout entière encaissée (le verbe grec apechousin, « ils ont reçu leur dû », est un terme de comptabilité : tout est payé).
3. Le jeûne et ses usages
Les pharisiens jeûnaient deux fois par semaine (lundi et jeudi). Jésus ne supprime pas le jeûne, mais en récuse l'exhibition : au lieu de « se défigurer le visage » pour être vu, le disciple se parfume la tête et se lave le visage (gestes de fête et de joie), afin que son jeûne reste caché, connu du seul Père.
4. Le cadre de la prière
Le Notre Père (6, 9-13) est donné en contraste avec deux travers : l'ostentation des hypocrites qui prient pour être vus, et le bavardage (battalogia) des païens qui « s'imaginent être exaucés à force de paroles ». La prière chrétienne ne cherche ni le public ni la quantité : « votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (v. 8).
1. La structure en triptyque et le thème central
Les trois œuvres suivent un schéma identique : quand tu fais X, ne fais pas comme les hypocrites qui le font pour être vus — ils ont reçu leur récompense ; toi, fais-le dans le secret, et ton Père qui voit dans le secret te le rendra. Le fil unique est la pureté d'intention : agir pour Dieu (le spectateur secret), non pour l'applaudissement des hommes. Le « Père qui voit dans le secret » est le refrain qui scande tout le passage.
2. Le Notre Père : la prière du Seigneur
Au centre, Jésus donne le modèle de toute prière chrétienne. Sa structure est limpide : une invocation, puis sept demandes réparties en deux séries.
L'adresse — « Notre Père qui es aux cieux » : Dieu est appelé Père (l'Abba de Jésus), dans une intimité inouïe, et pourtant « aux cieux », dans sa transcendance. Le « notre » est communautaire : on prie comme un seul corps, jamais seul.
Les trois premières demandes, tournées vers Dieu :
- « Que ton nom soit sanctifié » — que Dieu soit reconnu pour ce qu'il est, saint.
- « Que ton règne vienne » — l'avènement du Royaume.
- « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » — l'accord de la terre au dessein divin.
Les quatre demandes suivantes, pour nous : 4. « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour ». 5. « Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ». 6. « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». 7. « Mais délivre-nous du Mal ».
3. Le « pain de ce jour » (epiousios)
Le mot grec traduit par « de ce jour », epiousios, est d'une rareté extrême : on ne le rencontre pratiquement nulle part ailleurs dans la langue grecque. On l'a compris de plusieurs façons : le pain « quotidien », le pain « du lendemain », le pain « nécessaire à la subsistance », ou le pain « au-dessus de toute substance » (supersubstantialem) — lecture eucharistique. Saint Jérôme note que l'évangile en hébreu qu'il connaissait portait mahar, « de demain », et choisit super substantialem dans le Notre Père de Matthieu, ouvrant à voir dans le vrai « pain de ce jour » le Christ lui-même, pain de vie.
4. La demande du pardon et sa condition
« Remets-nous nos dettes comme nous les remettons » : c'est la seule demande que Jésus commente aussitôt (v. 14-15) — « si vous pardonnez aux hommes, votre Père vous pardonnera ; si vous ne pardonnez pas, votre Père ne vous pardonnera pas non plus ». Non que Dieu marchande, mais qu'un cœur fermé est incapable de recevoir le pardon qu'il refuse de donner.
5. « Ne nous laisse pas entrer en tentation »
La demande (grec mê eisenenkês hêmas eis peirasmon) ne signifie pas que Dieu nous « tenterait » — « Dieu ne tente personne » (Jc 1, 13). C'est pourquoi la traduction liturgique francophone, depuis 2017, dit désormais : « ne nous laisse pas entrer en tentation » (et non « ne nous soumets pas »), plus fidèle au sens : garde-nous de succomber, de tomber dans l'épreuve.
6. « Délivre-nous du Mal » et la doxologie
La dernière demande peut se lire « du mal » ou « du Mauvais » (apo tou ponêrou, le terme grec pouvant désigner Satan en personne). Quant à la doxologie (« car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire ») : elle ne figure pas dans les plus anciens manuscrits de Matthieu ; c'est un ajout liturgique ancien (déjà dans la Didachè). Dans la liturgie catholique, on la dit à la messe, séparée du Notre Père par une prière (l'embolisme).
La pureté d'intention
Le fil conducteur est la pureté d'intention : faire le bien pour Dieu, non pour le regard des hommes. La question à se poser n'est pas seulement qu'est-ce que je fais ? mais pour qui, et sous quel regard ? La récompense dépend du destinataire secret de nos actes : si c'est l'estime d'autrui, elle est déjà « encaissée » ; si c'est le Père, il « rend » bien davantage.
Le Notre Père, modèle de toute prière
Le Notre Père nous apprend à nommer Dieu « Père », à désirer d'abord ce qui est à lui (son nom, son règne, sa volonté) avant nos besoins, et à oser lui confier le pain, le pardon, le combat contre le mal. Le prier lentement, demande après demande, est une école de toute la vie chrétienne. Et une exigence y est enchâssée : il est impossible de le prier sincèrement tout en refusant de pardonner.
Les trois œuvres, ossature de la conversion
Aumône, prière, jeûne demeurent l'ossature du Carême et de toute conversion : tournées respectivement vers le prochain (l'aumône), vers Dieu (la prière) et vers la maîtrise de soi (le jeûne). Pratiquées « dans le secret », elles purifient le cœur ; pratiquées pour être vues, elles le corrompent. À chacun de les reprendre, humblement, sous le seul regard du Père.
Explications
1. Les « trésors » et leurs ennemis
Jésus oppose deux manières d'amasser. Les « trésors sur la terre » sont menacés par « la mite » (les vêtements précieux constituaient une part de la richesse), « le ver » ou la rouille (ce qui ronge et corrode), et les « voleurs » qui « percent » les murs — détail concret, car les maisons aux parois de torchis se perçaient aisément. Les « trésors dans le ciel », eux, sont à l'abri de toute corruption.
2. L'œil, lampe du corps
L'image de l'œil (v. 22-23) repose sur des expressions sémitiques : l'« œil simple » (grec haplous, qui signifie aussi droit, généreux) désigne le regard sain et bienveillant ; le « mauvais œil » désigne l'avarice et l'envie. L'œil étant la « lampe » par laquelle la lumière entre, la santé du regard intérieur décide de la clarté de toute la vie.
3. Mammon, l'idole rivale
« Nul ne peut servir deux maîtres… vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (v. 24). Mamonas est un mot araméen désignant la richesse, l'argent — ici quasi personnifié en idole rivale de Dieu, exigeant elle aussi un service absolu.
4. Les oiseaux et les lis
Pour appeler à la confiance, Jésus invite à « regarder les oiseaux du ciel » (qui ne sèment ni ne moissonnent, et que le Père nourrit) et à « observer les lis des champs » (qui ne filent pas, et que Dieu revêt mieux que Salomon dans toute sa gloire) ; même « l'herbe des champs », jetée demain au four (l'herbe sèche servait de combustible), est ainsi parée. Le verbe répété, merimnaô (« se faire du souci, s'angoisser »), scande tout le passage.
1. Le fil unique : où est ton trésor, là est ton cœur
Tout le passage est unifié par une question : où est ton trésor ? « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (v. 21). Le cœur suit le trésor : c'est pourquoi l'enjeu n'est pas seulement matériel, mais celui de l'orientation profonde de l'existence — un cœur unifié vers Dieu, ou partagé.
2. L'œil simple : la pureté d'intention
L'image de l'œil (v. 22-23) prolonge cette idée à l'intérieur : un regard droit et unifié (l'œil « simple ») laisse la lumière emplir tout le corps ; un regard cupide et partagé (le « mauvais œil ») plonge tout dans la ténèbre. C'est la transparence — ou l'opacité — de l'intention qui illumine ou obscurcit toute la vie.
3. « Dieu et Mammon » : l'impossible double service
« Nul ne peut servir deux maîtres » (v. 24) : il ne s'agit pas de deux employeurs, mais de deux seigneuries absolues, incompatibles. L'argent est un bon serviteur mais un maître tyrannique ; en faire un dieu, c'est trahir le seul Seigneur.
4. « Ne vous inquiétez pas » : l'argument a fortiori
L'appel à ne pas s'inquiéter (v. 25-34) procède par un raisonnement du moindre au plus grand : si Dieu nourrit les oiseaux et pare l'herbe éphémère, à combien plus forte raison prendra-t-il soin de ses enfants ! L'inquiétude est, au fond, une forme pratique d'incrédulité (« gens de peu de foi ») ; et elle est vaine : nul ne peut, « à force de soucis, ajouter une coudée à sa vie ». Ce n'est pas le travail ni la prudence que Jésus condamne (les oiseaux cherchent leur nourriture, les champs sont cultivés), mais l'angoisse rongeante qui trahit le manque de confiance.
5. « Cherchez d'abord le Royaume »
Le sommet (v. 33) renverse l'ordre des priorités : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » Non pas négliger le reste, mais le remettre à sa juste place, en second. Et la conclusion (v. 34) ramène au présent : « À chaque jour suffit sa peine » — ne pas porter d'avance le poids de demain.
Un remède contre l'inquiétude
Ce passage est un remède contre l'anxiété, mal si moderne. Jésus n'invite ni à l'imprévoyance ni à la paresse, mais à renverser l'ordre des priorités : « cherchez d'abord » le Royaume — le reste trouvera sa juste place « par surcroît ». La paix intérieure naît de cette hiérarchie retrouvée.
Trois appuis concrets
Pour vivre cette confiance : unifier son cœur (l'« œil simple », une seule intention maîtresse) ; démasquer l'idole en vérifiant qui, de Dieu ou de l'argent, mène réellement nos choix ; et habiter le jour présent — « à chaque jour suffit sa peine » —, sans porter d'avance le poids de demain.
La confiance filiale, source de liberté
Au fond, tout repose sur la confiance filiale : « votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela » (v. 32). Le secret de la liberté intérieure n'est pas de tout maîtriser, mais de s'en remettre à un Père qui connaît nos besoins et y pourvoit. Chercher d'abord son Royaume, c'est déjà goûter cette paix que le monde, à force de soucis, ne peut donner.