Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. « Le premier jour de la semaine », à l'aube
« Après le sabbat, à l'aube du premier jour de la semaine » : le sabbat s'achevant au coucher du soleil le samedi, les femmes viennent le dimanche au petit matin. Ce « premier jour » deviendra le jour du Seigneur (le dimanche), jour de la Résurrection — le « huitième jour », commencement de la création nouvelle. Elles viennent « voir le tombeau » (et, selon Marc et Luc, embaumer le corps, la sépulture ayant été hâtive).
2. Les femmes, premiers témoins : un signe d'authenticité
Fait capital : ce sont des femmes qui sont les premiers témoins de la Résurrection. Or, dans cette culture, le témoignage des femmes n'avait pas de valeur juridique (Flavius Josèphe le dit expressément). Si l'on avait inventé un récit pour convaincre, on n'aurait jamais choisi de tels témoins : la place donnée aux femmes est donc un puissant indice d'authenticité — on rapporte ce qui fut, non ce qui serait convaincant.
3. Le séisme, l'ange, la pierre roulée
Un tremblement de terre ; l'ange du Seigneur descend, roule la pierre (le lourd disque de pierre qui fermait le tombeau, et dont les femmes se demandaient qui l'écarterait) et s'assoit dessus ; son aspect est « comme l'éclair », son vêtement « blanc comme neige ». Les gardes en tremblent et deviennent « comme morts ». L'ange rassure les femmes : « Soyez sans crainte… il est ressuscité, comme il l'avait dit… allez vite dire à ses disciples… il vous précède en Galilée. »
1. « Il est ressuscité, comme il l'avait dit »
Le cœur de l'annonce : « Il n'est pas ici, il est ressuscité. » C'est l'événement fondateur de la foi chrétienne (« si le Christ n'est pas ressuscité, vide est notre prédication », 1 Co 15, 14). Et « comme il l'avait dit » : la Résurrection accomplit les annonces répétées de Jésus (16, 21 ; 17, 23 ; 20, 19).
2. De la crainte à la joie ; les femmes envoyées
Les femmes repartent « avec crainte et grande joie » : le ton pascal mêle la frayeur du divin et l'allégresse de la nouvelle. Elles sont les premières envoyées : « allez dire » — la tradition appellera Marie-Madeleine l'« apôtre des apôtres ». Et Jésus appelle ses disciples « mes frères » : malgré leur fuite, il ne les renie pas — la Résurrection est aussi un pardon.
3. La rencontre du Ressuscité
Jésus lui-même vient à leur rencontre : « Je vous salue ! » (litt. « Réjouissez-vous ! »). Elles saisissent ses pieds et l'adorent : la Résurrection n'est pas une idée, mais une rencontre avec une personne vivante, qu'on peut toucher et adorer.
« Soyez sans crainte : il est ressuscité »
Parole qui fonde toute l'espérance chrétienne. La Résurrection n'est pas un mythe consolateur, mais un fait : le Crucifié vit. De quoi traverser toute peur, toute mort, dans l'espérance — « si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons » (cf. Rm 6, 8).
Une rencontre, puis un envoi
La Résurrection se rencontre (on n'annonce bien le Ressuscité que pour l'avoir trouvé) et envoie (« allez dire »). Comme les femmes, passer de la peur à la joie, et courir le dire. La foi pascale est missionnaire par nature.
Le jour du Seigneur
Le « premier jour de la semaine » est devenu le dimanche, jour où l'Église célèbre chaque semaine la Résurrection. Honorer le dimanche — par l'Eucharistie, le repos, la joie — c'est faire mémoire, chaque huitaine, que « le Seigneur est vraiment ressuscité » (Lc 24, 34).
Explications
1. Le rapport des gardes et la corruption
Des gardes rapportent aux grands prêtres « tout ce qui était arrivé ». Réunis avec les anciens, les chefs leur donnent « une forte somme d'argent » pour qu'ils disent : « Ses disciples sont venus de nuit et l'ont volé pendant que nous dormions. » Ils promettent même d'« arranger les choses » auprès du gouverneur si l'affaire remonte jusqu'à lui (un soldat surpris à dormir en faction risquait gros).
2. Une rumeur durable
Les soldats prennent l'argent et répandent cette version. Matthieu note que « cette explication s'est répandue chez les Juifs jusqu'à aujourd'hui » : la thèse du vol du corps circulait donc encore au temps où il écrit — et il la réfute par ce récit.
1. L'absurdité de la version achetée
Le mensonge se contredit lui-même : des gardes endormis ne peuvent témoigner de ce qui s'est passé pendant leur sommeil. Une « preuve » fondée sur ce que des témoins dormants auraient « constaté » ne tient pas. Le mensonge, payé pour étouffer la vérité, en devient au contraire l'aveu indirect : le tombeau était bel et bien vide, et il fallait l'expliquer.
2. Le contraste des deux témoignages
L'évangéliste oppose deux témoignages : celui des femmes, gratuit et vrai (elles courent annoncer ce qu'elles ont vu), et celui des soldats, acheté et faux. À la vérité qui se donne s'oppose le mensonge qui se monnaie.
Vérité ou mensonge confortable
Face à l'évidence dérangeante de Dieu, on peut choisir la vérité ou le mensonge rassurant. L'argent et l'intérêt savent fabriquer des récits commodes ; mais aucune somme n'efface ce qui est. Préférer la vérité, même quand elle bouscule notre vie, plutôt que la fable qui nous laisse tranquilles.
La vérité ne se laisse pas étouffer
Comme le sceau et la garde n'ont pu retenir le Christ, le mensonge n'a pu étouffer la Résurrection : elle s'est répandue plus loin que la rumeur. De quoi garder confiance quand la vérité semble enterrée sous les calomnies : elle finit par lever, comme le Christ du tombeau.
Explications
1. La montagne de Galilée
Les Onze (les Douze moins Judas) gagnent la Galilée, « à la montagne que Jésus leur avait indiquée ». La montagne est, chez Matthieu, un lieu théologique majeur : montagne des Béatitudes (ch. 5), de la Transfiguration (ch. 17), et maintenant de l'envoi. La Galilée — « Galilée des nations » (4, 15) — convient à l'envoi vers toutes les nations.
2. « Mais certains eurent des doutes »
Trait d'une grande honnêteté : « ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes ». Le récit ne cache pas l'hésitation de quelques-uns au moment même de l'apparition : les disciples ne sont pas des crédules, et la foi pascale coexiste, au début, avec le doute.
3. La formule baptismale trinitaire
« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » : « au nom » (au singulier) — un seul Nom divin en trois Personnes. C'est la formule baptismale de l'Église, et l'un des textes fondateurs de la foi trinitaire.
1. « Tout pouvoir m'a été donné »
Le Ressuscité affirme son autorité universelle : « Tout pouvoir (exousia) au ciel et sur la terre » — accomplissant la vision de Daniel 7, 14 (au Fils de l'homme « furent donnés domination, gloire et royauté »). C'est de cette seigneurie divine que découle la mission.
2. « De toutes les nations, faites des disciples »
La mission est désormais universelle : « toutes les nations » (panta ta ethnê). L'évangile qui s'ouvrait sur le « fils d'Abraham » (1, 1), en qui « seront bénies toutes les nations », et qui voyait les mages venir de l'Orient, s'achève sur l'envoi à tous les peuples. « Faire des disciples » (non seulement convertir) suppose de baptiser et d'enseigner à garder tout ce que Jésus a prescrit — la foi se fait vie.
3. « Je suis avec vous » : l'inclusion de l'Emmanuel
La dernière parole — « Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde » — referme une inclusion admirable : l'évangile s'ouvrait sur « Emmanuel, Dieu avec nous » (1, 23) et s'achève sur « je suis avec vous ». Le nom du début est tenu jusqu'au bout : le Ressuscité demeure présent à son Église, pour toujours. Le « Je suis » (egô eimi) garde la résonance du Nom divin.
La charte du chrétien envoyé
Ces versets sont la charte de tout baptisé : nul n'est chrétien pour lui-même ; tous sont envoyés « faire des disciples », par leur vie et leur parole. La mission n'est pas réservée à quelques-uns : elle découle du baptême.
Deux certitudes pour la mission
L'envoi repose sur deux certitudes que donne le Ressuscité : son autorité (« tout pouvoir m'a été donné » — ce n'est pas notre œuvre, mais la sienne) et sa présence (« je suis avec vous tous les jours »). Nous ne sommes jamais seuls pour aimer, témoigner, porter la croix : l'Emmanuel demeure.
Même avec nos doutes
« Certains doutaient » — et pourtant ils sont envoyés. Il ne faut pas une foi parfaite pour être envoyé : le Christ envoie des hommes fragiles, encore hésitants, et c'est sa présence, non notre assurance, qui fait la mission. De quoi rassurer tout disciple conscient de sa faiblesse.
L'Emmanuel jusqu'à la fin
C'est sur la promesse de la présence — « je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » — que se referme, et que s'ouvre sans cesse, l'Évangile. Toute la vie chrétienne tient dans cette certitude : Dieu est avec nous, hier à Bethléem (« Emmanuel »), aujourd'hui dans l'Église et l'Eucharistie, et jusqu'au dernier jour.