Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. « Sa ville » : Capharnaüm
De retour « dans sa ville » (Capharnaüm, son quartier général), Jésus voit qu'on lui amène un paralysé étendu sur un brancard. Matthieu abrège le récit ; saint Marc détaille la scène fameuse des quatre porteurs qui, ne pouvant entrer, descendent le malade par le toit (Mc 2, 1-4) — d'où la mention de « leur foi » (celle des porteurs autant que du malade).
2. Le lien entre péché et maladie
Dans la pensée juive de l'époque, maladie et péché étaient souvent associés (sans que le lien fût toujours tenu pour causal — Job et Jn 9, 3 le contestent). En s'adressant d'abord au péché du paralysé, Jésus touche ce que beaucoup tenaient pour la racine du mal.
3. Le scandale des scribes
« Tes péchés sont pardonnés » provoque l'accusation intérieure des scribes : « Cet homme blasphème ! » Et ils ont raison sur un point : selon l'Écriture, Dieu seul pardonne les péchés (Is 43, 25 : « c'est moi, moi qui efface tes péchés » ; Ps 103, 3). Prétendre pardonner, c'est donc s'arroger une prérogative divine — un blasphème, à moins d'être Dieu.
1. « Qu'est-ce qui est le plus facile ? »
Jésus pose une question redoutable : « Qu'est-ce qui est le plus facile, de dire : Tes péchés sont pardonnés, ou de dire : Lève-toi et marche ? » Les deux sont également faciles à dire ; mais le pardon est invisible et invérifiable, tandis que la guérison est vérifiable. Jésus va donc accomplir le signe visible (faire marcher) pour authentifier la parole invisible (le pardon).
2. « Le Fils de l'homme a autorité… pour pardonner »
« Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a autorité (exousia) sur la terre pour pardonner les péchés » : Jésus revendique explicitement le pouvoir réservé à Dieu. Les scribes avaient raison — seul Dieu pardonne — et Jésus le pardonne : il manifeste donc, par le miracle, sa divinité. Le titre « Fils de l'homme » (Dn 7) exerce ici une prérogative divine « sur la terre ».
3. « Une telle autorité donnée aux hommes »
Détail propre à Matthieu : la foule « rendit gloire à Dieu qui avait donné une telle autorité aux hommes » (au pluriel). La tradition y a lu, au-delà de l'étonnement de la foule, l'annonce du pouvoir de pardonner les péchés confié à l'Église (cf. Mt 16, 19 ; 18, 18 ; Jn 20, 23) — fondement du sacrement de réconciliation.
La pire paralysie est le péché
Jésus traite d'abord le péché : c'est dire que la pire paralysie n'est pas celle du corps, mais celle du péché qui empêche d'avancer vers Dieu. La guérison la plus profonde est le pardon.
Porter les autres au Christ
« Voyant leur foi » : ce sont les porteurs qui obtiennent la grâce du paralysé. Belle leçon d'intercession : on peut « porter » jusqu'au Christ ceux qui ne peuvent venir seuls — par la prière, l'accompagnement, la charité. La foi des uns ouvre la grâce pour les autres.
Le sacrement de la réconciliation
Ce récit est un beau fondement du sacrement de pénitence : c'est le même Seigneur qui, aujourd'hui encore, par le ministre de l'Église, dit au pécheur : « tes péchés sont pardonnés » — et aussitôt : « lève-toi et marche ». Le pardon n'est pas une parole en l'air : il remet debout et rend le mouvement vers Dieu.

Explications
1. Le publicain, un paria
Au passage, Jésus voit un homme assis au bureau des taxes (telônion) : Matthieu, publicain (telônês). Les collecteurs d'impôts, au service de Rome ou d'Hérode Antipas, étaient tenus pour des collaborateurs de l'occupant et des pécheurs publics : réputés malhonnêtes (ils prélevaient au- delà du dû), rituellement impurs par leurs contacts avec les païens, méprisés et exclus de la considération religieuse. Les évangiles de Marc et de Luc le nomment Lévi ; l'évangéliste, lui, se désigne par son nom de disciple, Matthieu, en se qualifiant humblement de « le publicain » (Mt 10, 3).
2. « Suis-moi » : une réponse immédiate
Comme les premiers pêcheurs (4, 18-22), Matthieu « se leva et le suivit » à l'instant — laissant son comptoir, c'est-à-dire un métier lucratif (mais infâme), pour une vie nouvelle.
3. Le repas avec « les pécheurs »
Suit un repas où « beaucoup de publicains et de pécheurs » sont à table avec Jésus. Or, dans cette culture, partager la table signifiait communion et acceptation. Que Jésus mange avec les impurs scandalise les pharisiens, pour qui une telle commensalité contractait la souillure et compromettait la sainteté.
1. Le médecin des malades
À l'objection des pharisiens, Jésus répond par un proverbe : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Le Christ se présente en médecin des âmes (Christus medicus, thème majeur de la tradition) : il fréquente les pécheurs comme le médecin fréquente les malades — non pour partager leur mal, mais pour les guérir.
2. « Miséricorde, et non sacrifice » (Osée 6, 6)
« Allez apprendre ce que signifie : C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice » : Jésus cite Osée 6, 6 (qu'il reprendra en 12, 7). La formule « allez apprendre » est une tournure rabbinique d'enseignement. Le sens : la miséricorde prime sur l'observance rituelle ; un culte qui mépriserait le pécheur trahirait Dieu.
3. « Je suis venu appeler les pécheurs »
« Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs » : c'est l'énoncé même du but de l'Incarnation. Les « justes » sont ici ceux qui se croient tels et n'attendent rien ; les « pécheurs », ceux qui se savent malades et accueillent le médecin. La porte du salut est la reconnaissance de son besoin.
Nul n'est trop indigne pour être appelé
C'est même la spécialité du Christ : appeler des pécheurs. Le seul préalable est de se reconnaître « malade », car « les justes » qui se croient sains se ferment au médecin. Là où nous voyons un passé disqualifiant, Dieu voit un appelé.
Le regard qui recrée
Le miserando atque eligendo invite à changer de regard — sur soi (Dieu me voit avec miséricorde et me choisit, malgré tout) et sur les autres (les voir, comme le Christ, non figés dans leur faute, mais appelés à devenir). Ce regard de miséricorde est lui-même évangélisateur.
Miséricorde avant sacrifice
« Miséricorde, et non sacrifice » demeure un examen permanent : ma pratique religieuse me rend-elle plus miséricordieux, ou sert-elle d'alibi pour mépriser ? Et la table où Jésus mange avec les pécheurs annonce déjà la table eucharistique, où le Christ se donne en nourriture aux malades que nous sommes.

Explications
1. La question du jeûne
Les disciples de Jean (et, selon Marc, les pharisiens) s'étonnent : « Pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous, tandis que tes disciples ne jeûnent pas ? » Le jeûne était une marque de piété : les pharisiens jeûnaient deux fois par semaine, et les disciples de Jean menaient une vie austère. Que l'entourage de Jésus n'observe pas ces jeûnes surprenait.
2. L'image de la noce
Jésus répond par l'image d'une noce : « Les invités de la noce (litt. les fils de la chambre nuptiale) peuvent-ils mener le deuil pendant que l'Époux est avec eux ? » Dans l'Ancien Testament, Dieu est l'Époux d'Israël (Os 2 ; Is 62, 5 ; Ez 16), et les noces messianiques figurent le salut. Se dire « l'Époux » est donc, pour Jésus, une revendication voilée de divinité.
3. Les outres et le vêtement
Suivent deux images tirées de la vie quotidienne : on ne coud pas une pièce d'étoffe neuve (non rétrécie) sur un vieux vêtement (la pièce, en rétrécissant, déchire le tissu) ; on ne met pas du vin nouveau (encore en fermentation) dans de vieilles outres (le cuir durci éclate). Sagesse domestique mise au service d'une vérité spirituelle.
1. Le temps de l'Époux : un temps de joie
La présence du Christ-Époux fait du temps présent un temps de noce, donc de joie : le jeûne de deuil y serait déplacé. Le jeûne n'est pas aboli, mais resitué : il a son heure.
2. « L'Époux leur sera enlevé »
« Des jours viendront où l'Époux leur sera enlevé » (aparthê, terme de violence) : c'est la première allusion voilée à la Passion — l'Époux arraché aux siens. « Alors ils jeûneront » : l'Église jeûnera après le départ du Seigneur, dans l'attente de son retour. Le jeûne chrétien s'enracine ainsi dans le mystère pascal.
3. Le vin nouveau et les outres neuves
Les deux paraboles disent la nouveauté radicale de l'Évangile : il ne se réduit pas à un raccommodage de l'ancien (« une pièce sur un vieux vêtement »), et il ne peut être contenu dans les vieilles formes d'un cœur non renouvelé. Le « vin nouveau » (l'Esprit, la grâce du Royaume) appelle des « outres neuves » : des cœurs et des structures renouvelés.
Un jeûne enraciné dans l'amour de l'Époux
Le jeûne chrétien n'a pas d'abord pour ressort une obligation formelle, mais l'amour de l'Époux : le désir de Celui qui « a été enlevé », l'attente de Celui qui vient. C'est pourquoi l'Église jeûne le vendredi et au Carême, en mémoire de la Passion, dans l'attente de Pâques — et fait fête au temps des noces. Le rythme liturgique de fête et de jeûne est tout entier ordonné à l'Époux.
Des « outres neuves »
On ne reçoit pas la nouveauté du Christ en gardant intact le vieil homme. L'Évangile demande une conversion réelle, des « outres neuves » : non pas plaquer quelques pratiques chrétiennes sur une vie inchangée, mais laisser le « vin nouveau » de la grâce renouveler le cœur en entier. La vie spirituelle n'est pas un replâtrage, mais une création nouvelle.

Explications
1. Le notable et sa fille morte
Un « notable » (archôn ; saint Marc et saint Luc le nomment Jaïre, chef de synagogue) se prosterne : sa fille vient de mourir. (Marc détaille : d'abord mourante, puis morte en chemin.) Qu'un responsable religieux se jette ainsi aux pieds de Jésus dit la profondeur de sa détresse et de sa foi.
2. La femme aux pertes de sang
En chemin, une femme atteinte depuis douze ans de pertes de sang s'approche par-derrière et touche la frange du manteau de Jésus. Sa condition est dramatique : selon la Loi (Lv 15, 25-27), un tel flux la rendait impure en permanence, et rendait impur tout ce — et tous ceux — qu'elle touchait. Elle était donc socialement exclue, condamnée à se tenir à distance. La frange (kraspedon) est le tzitzit, le gland de prière que tout Juif portait au bord de son manteau (Nb 15, 38-39).
3. La maison en deuil
Arrivé chez le notable, Jésus trouve « les joueurs de flûte et la foule en tumulte » : les pleureuses et musiciens professionnels du rite funèbre juif, déjà à l'œuvre. Sa parole — « elle dort » — provoque leurs moqueries.
1. Deux récits entrelacés autour de la foi
Matthieu (à la suite de Marc) emboîte les deux miracles : la guérison de la femme survient pendant le trajet vers la fillette. Le fil commun est la foi — celle, audacieuse et discrète, de la femme ; celle, persévérante jusque dans la mort, du notable.
2. La foi qui touche
« Si je touche seulement son vêtement, je serai sauvée » : la femme croit qu'un simple contact suffit. Jésus confirme : « Confiance, ma fille, ta foi t'a sauvée » (le verbe sôzô signifie à la fois guérir et sauver). Son geste furtif, né de la honte et de la foi, est récompensé et révélé publiquement par Jésus, qui l'honore au lieu de la blâmer pour l'avoir « touché ».
3. « Elle n'est pas morte : elle dort »
Devant la fillette, Jésus déclare : « Elle n'est pas morte, elle dort. » Pour le Maître de la vie, la mort n'est qu'un sommeil dont il réveille (cf. Lazare, « notre ami dort », Jn 11, 11 ; et saint Paul sur « ceux qui se sont endormis », 1 Th 4, 13). Il la prend par la main — touchant un cadavre, source d'impureté majeure — et elle se lève : sa vie et sa pureté sont, là encore, contagieuses, non l'impureté ni la mort. Le miracle préfigure la Résurrection.
Toucher le Christ dans la foi
La femme nous apprend que rien n'est trop « impur » ni trop honteux pour s'approcher du Christ ; il suffit de toucher, même du bout des doigts, dans la foi. Les sacrements sont comme « la frange de son vêtement » que nous pouvons toucher avec la certitude qu'une force en sort pour nous guérir.
Pour le Seigneur, nos morts « dorment »
Devant la mort — la nôtre, celle de ceux que nous aimons —, la parole « elle dort » est une espérance inouïe : pour Celui qui est la Résurrection, la mort n'est pas un terme mais un sommeil. Le notable enseigne, lui, à continuer d'espérer et de supplier le Christ même quand, humainement, « tout est fini ».
La persévérance dans la prière
Jaïre ne renonce pas en chemin, malgré l'annonce de la mort et le retard causé par la femme. Sa foi patiente, qui « tient » dans l'attente et l'épreuve, est un modèle pour la prière persévérante : Dieu n'arrive jamais « trop tard ».
Explications
Deux aveugles suivent Jésus en criant : « Fils de David, aie pitié de nous ! » Le titre est franchement messianique : on attendait du Messie, fils de David, qu'il « ouvre les yeux des aveugles » (Is 35, 5 ; 42, 7). La cécité, fréquente dans l'Orient ancien (poussière, infections, malnutrition), condamnait souvent à la mendicité et à la dépendance. Jésus les éprouve d'abord — « Croyez-vous que je puisse faire cela ? » —, puis les guérit d'un toucher, « selon votre foi », avant de leur enjoindre (en vain) de se taire.
1. « Fils de David » : une confession messianique
Le cri « Fils de David » est une profession de foi dans le Messie. Ce titre, encore discret ici, deviendra public à l'approche de Jérusalem (Mt 20, 30-31 ; 21, 9). Les aveugles « voient » donc, par la foi, ce que beaucoup de voyants ne reconnaissent pas.
2. « Selon votre foi »
« Qu'il vous advienne selon votre foi » : la foi est posée comme la mesure et la condition du miracle. Jésus ne guérit pas malgré l'homme, mais en réponse à sa foi — qu'il fait d'abord expliciter (« Croyez-vous ? — Oui »).
3. Cécité et lumière
Dans toute la Bible, la cécité est aussi une figure de l'aveuglement spirituel (le péché, l'ignorance, le refus de croire), et le don de la vue une figure de la foi et de l'illumination (cf. Jn 9 ; le baptême appelé illumination, phôtismos, par les Pères). Guérir des yeux du corps, c'est signifier l'ouverture des yeux de l'âme.
4. Le « secret » imposé
L'ordre sévère de ne rien dire (aussitôt transgressé) relève de la discrétion que Jésus impose à ses miracles, pour éviter un enthousiasme messianique mal compris (le « secret messianique »).
Le cri « Fils de David, aie pitié »
Ce cri est aux sources de la grande prière du cœur de la tradition chrétienne : « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur » (la « prière de Jésus »), et du Kyrie eleison de la liturgie. Il enseigne une prière humble, persévérante et confiante, qui ne se lasse pas d'implorer la miséricorde.
Reconnaître sa cécité
Reconnaître sa propre cécité — les zones d'ombre, les refus de voir, l'aveuglement du péché — est le premier pas vers la lumière. Demander, comme les aveugles : Seigneur, que je voie (cf. Mc 10, 51).
« Selon votre foi »
Enfin, « qu'il t'advienne selon ta foi » invite à élargir la foi : Dieu se donne à la mesure de notre confiance. Non que la foi « force » Dieu, mais qu'elle ouvre l'espace où sa grâce peut agir.
Explications
On présente à Jésus un homme muet (kôphos, terme qui peut désigner aussi le sourd), dont le mutisme est attribué à une emprise démoniaque — association courante alors entre certaines infirmités et l'action des esprits mauvais. Le démon chassé, l'homme parle. La foule s'émerveille : « Jamais rien de tel ne s'est vu en Israël » — reconnaissance de la nouveauté de Jésus. Mais les pharisiens opposent une explication maligne : « C'est par le chef des démons qu'il chasse les démons. »
1. Le contraste foules / pharisiens
Le récit, très bref, est construit sur un contraste : l'émerveillement des foules (qui pressent en Jésus quelque chose d'inédit) et la calomnie des pharisiens. C'est le premier énoncé de l'accusation de complicité avec « Béelzéboul », que Jésus réfutera longuement en Mt 12, 22-32, jusqu'à parler du « péché contre l'Esprit ».
2. Rendre la parole
Le démon « mutise » l'homme ; le Christ lui rend la parole. Au-delà du miracle, on peut y lire un sens spirituel : le mal réduit au silence (rend incapable de prier, de louer, de confesser le bien), et le Christ délie la langue pour que l'homme puisse de nouveau parler — et louer Dieu.
3. L'endurcissement qui nomme le bien « mal »
Attribuer au « chef des démons » une œuvre manifestement bonne (la délivrance d'un homme) révèle un endurcissement : non l'erreur de qui ne sait pas, mais le refus de qui ne veut pas voir. C'est la racine de ce que Jésus appellera le péché contre l'Esprit Saint.
Du mutisme à la louange
Le mal rend muet — incapable de prier, de rendre grâce, de dire le bien. Le Christ délie la langue. On peut lui demander cette grâce : qu'il ouvre nos lèvres (« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange », Ps 51, 17) là où la honte, la peur ou le péché nous ont rendus muets.
Se garder de l'endurcissement
L'épisode est aussi un avertissement : devant le bien manifeste, le cœur jaloux ou fermé trouve toujours à médire. Gardons-nous d'attribuer au mal ce qui vient de Dieu, et demandons un cœur capable de reconnaître et de bénir l'œuvre de Dieu, même là où elle dérange nos jugements.
Explications
Ce verset récapitule l'activité galiléenne de Jésus, qui sillonne « villes et villages » — atteignant non seulement les centres, mais les bourgs les plus modestes. Le cadre de l'enseignement reste la synagogue, lieu ordinaire de la réunion et de la lecture de la Loi le jour du sabbat.
1. Une inclusion qui encadre tout un ensemble
Ce sommaire reprend presque mot pour mot celui de Mt 4, 23. Les deux versets forment une inclusion (un encadrement) qui enserre tout l'ensemble des chapitres 5 à 9 : le Sermon sur la montagne (la Parole, ch. 5-7) et le cycle des dix miracles (l'acte, ch. 8-9). Matthieu présente ainsi méthodiquement Jésus comme le Messie en parole et en acte.
2. La triade : enseigner, proclamer, guérir
Le triple verbe — enseigner (didaskôn), proclamer (kêryssôn), guérir (therapeuôn) — résume le ministère messianique. La guérison de « toute maladie et toute infirmité » accomplit les signes annoncés par Isaïe 35 : le Royaume qui vient restaure l'homme tout entier.
Annoncer et soulager vont ensemble. Toute mission chrétienne authentique tient ces deux mains : la Parole qui éclaire et le service qui guérit. Évangéliser sans soigner, ou soigner sans annoncer, romprait l'unité même du ministère du Christ. Et ce sommaire prépare la suite : devant l'ampleur de la tâche, Jésus va appeler des ouvriers (ch. 10).
Explications
1. La compassion de Jésus
« Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion » : le verbe grec esplanchnisthê est très fort — il évoque les entrailles (splanchna) qui se retournent. C'est le verbe que les évangiles réservent à la miséricorde de Jésus (devant la foule affamée, le lépreux, la veuve de Naïm, le père du prodigue). Sa compassion n'est pas un sentiment vague : elle est le moteur de toute son action.
2. « Comme des brebis sans berger »
L'image — « désemparées et abattues comme des brebis sans berger » — est lourde de tout l'Ancien Testament. Moïse demandait à Dieu un successeur pour que l'assemblée « ne soit pas comme un troupeau sans berger » (Nb 27, 17). Surtout, Ézéchiel 34 dénonce les mauvais bergers d'Israël qui se paissent eux-mêmes et délaissent le troupeau, et annonce que Dieu lui-même viendra paître ses brebis. Jésus, ému de compassion, se présente implicitement comme ce Berger promis.
3. La moisson
L'image change : du troupeau, on passe à la moisson — image traditionnelle du jugement et du rassemblement eschatologique (Jl 4 ; Is 27, 12). La moisson est « abondante » (le monde est mûr pour le Royaume), mais les « ouvriers peu nombreux ».
1. Le Bon Pasteur qui accomplit Ézéchiel 34
En se laissant émouvoir devant les foules « sans berger », Jésus accomplit la promesse d'Ézéchiel 34 : là où les bergers d'Israël ont failli, Dieu vient lui-même paître son peuple. C'est le fondement du titre que Jésus revendiquera : « Je suis le bon Pasteur » (Jn 10, 11).
2. « Priez le maître de la moisson »
Devant l'immensité du besoin, la première parole de Jésus n'est pas un ordre d'action, mais un appel à la prière : « Priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers. » Trois points : la moisson est à Dieu (« sa » moisson) ; ce sont les ouvriers qui manquent, non la moisson ; et c'est Dieu qui « envoie » (le verbe ekballô, « pousser dehors », est énergique).
3. La transition vers le chapitre 10
Ce passage est la charnière qui ouvre le deuxième grand discours : aussitôt après avoir demandé de prier pour des ouvriers, Jésus appelle et envoie les Douze (ch. 10), premiers « ouvriers » de la moisson. La prière précède et fonde l'envoi.
Se laisser toucher comme le Christ
La compassion de Jésus est le ressort de toute mission. Le premier pas n'est pas l'organisation, mais de se laisser émouvoir par la détresse des foules « sans berger » — par tous ceux qui, aujourd'hui, errent sans repère, sans sens, sans Dieu. Sans ce regard de compassion, l'apostolat se dessèche.
Prier pour les ouvriers
Le premier geste missionnaire n'est pas l'activisme, mais la prière : « priez le maître de la moisson ». Prier pour les vocations — prêtres, religieux, et tout ouvrier de l'Évangile — est le devoir de tout chrétien soucieux des foules. Avant d'aller, demander que Dieu envoie ; et se rendre soi-même disponible, car celui qui prie ainsi peut être appelé à devenir la réponse à sa propre prière.
L'abondance de la moisson
Enfin, une espérance : la moisson est « abondante ». Le monde n'est pas un champ stérile, mais un champ mûr, où beaucoup attendent, souvent sans le savoir, qu'on leur annonce le Royaume. Ce regard plein d'espérance soutient l'audace de la mission.