Évangile selon Saint Matthieu

Explications
1. Le partage de l'autorité
Jésus « appela ses douze disciples et leur donna autorité sur les esprits impurs… et de guérir toute maladie ». Ce qu'il faisait lui-même (4, 23 ; 9, 35), il le communique désormais : la mission des Douze est une participation à sa propre mission et à sa puissance.
2. Le nombre douze
Le chiffre douze n'est pas neutre : il renvoie aux douze tribus d'Israël et signifie la restauration eschatologique du peuple de Dieu. Jésus le confirmera : les Douze « siégeront sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël » (Mt 19, 28). En les instituant, Jésus pose les fondations d'un Israël renouvelé, l'Église.
3. La liste des Apôtres
C'est ici que Matthieu emploie pour la première fois le terme « Apôtres » (apostoloi, « envoyés »). La liste s'ouvre sur « Simon, appelé Pierre » (nommé le premier, prôtos), suivi d'André, Jacques et Jean (fils de Zébédée), Philippe, Barthélemy, Thomas, Matthieu le publicain (humble auto- désignation de l'évangéliste), Jacques fils d'Alphée, Thaddée, Simon le Cananéen (le « Zélote ») et « Judas l'Iscariote, celui-là même qui le livra ».
4. Un groupe étonnamment disparate
Le collège réunit des hommes que tout opposait : des pêcheurs, un collecteur d'impôts (Matthieu, collaborateur de l'occupant) et un Zélote (Simon, du mouvement nationaliste anti-romain) — un publicain et un zélote dans le même groupe ! S'y trouve aussi, dès l'origine, Judas, « celui qui le livra ».
1. Les Douze, fondations de l'Église
Les Douze sont les fondations du nouvel Israël : saint Paul dira l'Église « bâtie sur le fondement des Apôtres » (Ep 2, 20), et l'Apocalypse verra les « douze fondements » de la Jérusalem céleste portant leurs noms (Ap 21, 14). Le nombre douze relie l'ancien et le nouveau peuple de Dieu.
2. « Apôtre » : l'envoyé qui représente celui qui l'envoie
Le mot apostolos traduit l'institution juive du shaliach (l'envoyé) : « l'envoyé d'un homme est comme l'homme lui-même ». L'apôtre représente le Christ et agit avec son autorité : recevoir l'apôtre, c'est recevoir le Christ (cf. 10, 40). Le ministère apostolique est ainsi une participation à la mission même de Jésus.
3. Pierre « le premier »
Que la liste commence par « Simon, appelé Pierre » et le nomme « le premier » n'est pas un détail chronologique : la tradition y voit la marque de son primat parmi les Apôtres, que confirmera Mt 16, 18-19.
4. Le mystère de Judas
Judas est nommé dès le départ « celui qui le livra ». Sa présence dans le collège ouvre le mystère redoutable de la liberté : l'appel et l'élection n'ôtent pas la possibilité de la trahison. La grâce est offerte ; elle n'est jamais une contrainte.
Le Christ associe des hommes à son œuvre
Jésus ne fait pas la mission seul : il appelle, partage son autorité et envoie — c'est déjà l'Église apostolique. Cette structure n'est pas un accident : le Christ a voulu sauver les hommes par des hommes, ses envoyés.
Des appelés très ordinaires
Il choisit des appelés dépareillés, sans qualification humaine, parfois opposés entre eux. Nul n'est qualifié par ses seules forces ; tous le sont par Celui qui appelle. Et l'unité du collège — le publicain et le zélote réconciliés — montre que le Christ rassemble dans la paix ce que le monde divise.
Judas, un avertissement
La présence de Judas est un avertissement salutaire : être appelé, même de près, n'est pas une garantie. L'élection demande à être vécue dans la fidélité. Loin de décourager, ce mystère invite à la vigilance et à l'humilité : « que celui qui croit tenir debout prenne garde de tomber » (1 Co 10, 12).

Explications
1. « Aux brebis perdues de la maison d'Israël »
« N'allez pas vers les païens… allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. » Cette restriction reflète l'ordre du salut : l'Évangile est annoncé « d'abord » à Israël, le peuple de la promesse, avant de s'ouvrir aux nations après Pâques (cf. l'envoi universel de Mt 28, 19 ; et saint Paul : « au Juif d'abord », Rm 1, 16). Il ne s'agit pas d'exclure les païens, mais de respecter une priorité historique.
2. Le dénuement du missionnaire
Jésus prescrit un dépouillement radical : « ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac (de voyage), ni tunique de rechange, ni sandales, ni bâton ». (Saint Marc autorise le bâton et les sandales : la pointe n'est pas la lettre, mais la dépendance totale.) Le missionnaire voyage léger, sans réserves ni sécurités.
3. L'hospitalité et le « salut de paix »
Le missionnaire cherche dans chaque ville une « maison digne » et lui souhaite la paix (le shalom oriental, salutation chargée de sens) ; si la maison en est indigne, « que votre paix revienne à vous ». Là où l'on refuse de l'accueillir et d'écouter, il « secoue la poussière de ses pieds » — geste prophétique (les Juifs secouaient la poussière païenne) signifiant que la responsabilité retombe désormais sur ceux qui refusent (cf. Ac 13, 51).
1. « Gratuitement vous avez reçu, gratuitement donnez »
C'est le cœur du passage (v. 8). Le missionnaire a reçu gratuitement (la foi, la grâce, le pouvoir de guérir) ; il doit donner gratuitement. La grâce ne s'achète ni ne se vend : c'est la condamnation anticipée de la simonie (le trafic des choses saintes, du nom de Simon le magicien, Ac 8, 18-20).
2. « L'ouvrier mérite sa nourriture »
En tension féconde avec la gratuité, Jésus reconnaît au missionnaire le droit d'être soutenu par ceux qu'il sert : « l'ouvrier mérite sa nourriture » (principe repris en 1 Co 9, 14 et 1 Tm 5, 18). La gratuité n'exclut donc pas l'entretien légitime de l'ouvrier de l'Évangile ; elle exclut la cupidité et le commerce de la grâce.
3. La paix offerte, un don réel
Le « salut de paix » n'est pas une formule vide : c'est un don réel, qui « repose » sur la maison digne ou « revient » à l'envoyé si elle est refusée. La paix du Christ, portée par l'apôtre, attend une réponse.
4. La gravité de l'accueil et du refus
« Secouer la poussière » et la parole sur Sodome et Gomorrhe (« plus supportable » pour elles au jour du jugement) disent la gravité de la décision face à l'Évangile : accueillir ou rejeter la Bonne Nouvelle engage le destin éternel. La mission n'est pas anodine.
« Gratuitement, donnez »
C'est la règle d'or de tout service ecclésial : la foi, les sacrements, l'enseignement, l'accompagnement se transmettent par don, jamais pour un gain ou un calcul. Tout marchandage du spirituel le corrompt. Ce que nous avons reçu sans l'avoir mérité, nous le devons sans rien exiger.
Le détachement, prédication en acte
Le détachement du missionnaire (voyager léger, sans filets de sécurité) n'est pas de l'imprudence mais une prédication en acte : sa vie même proclame qu'il croit à la Providence et ne cherche rien pour lui-même. Un cœur encombré et avide est un mauvais messager de l'Évangile.
Offrir d'abord la paix
Partout, le premier cadeau de l'envoyé est la paix. Avant les discours, porter et souhaiter la paix du Christ — dans une maison, un lieu de travail, une rencontre — est déjà évangéliser. Et il revient à chacun de mesurer la gravité de sa propre réponse : accueillir la Parole, ou « ne pas l'écouter ».
Explications
1. « Comme des brebis au milieu des loups »
L'envoi se fait sans illusion : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » D'où la double consigne : « prudents comme les serpents, candides comme les colombes » — l'alliance de la prudence (le discernement, l'habileté à ne pas se jeter inutilement dans le danger) et de la simplicité (la droiture sans malice).
2. Les persécutions annoncées
Jésus décrit par avance ce que vivra l'Église naissante : livrés aux tribunaux (les sanhédrins), flagellés dans les synagogues, traînés « devant des gouverneurs et des rois » (cf. Paul devant Félix, Festus, Agrippa). Plus déchirant encore : la division des familles — « le frère livrera son frère à la mort… les enfants se dresseront contre leurs parents » (écho de Mi 7, 6). Et : « vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; mais celui qui tiendra jusqu'au bout sera sauvé. »
3. La croix, image terrible pour les auditeurs
« Celui qui ne prend pas sa croix… » : la mention est saisissante pour des auditeurs qui voyaient régulièrement les condamnés porter eux-mêmes la poutre de leur supplice jusqu'au lieu de l'exécution. C'est la première mention de la croix dans Matthieu, bien avant la Passion.
1. L'assistance de l'Esprit à l'heure du témoignage (v. 17-20)
« Ne vous inquiétez pas de la manière dont vous parlerez… car ce n'est pas vous qui parlerez, mais l'Esprit de votre Père qui parlera en vous. » À l'heure du témoignage (le mot grec pour « rendre témoignage », martyria, donnera « martyre »), le disciple n'est pas laissé à ses seules forces : l'Esprit Saint parle par sa bouche. Promesse vérifiée dans les Actes des martyrs.
2. Le disciple n'est pas au-dessus du maître (v. 24-25)
« Le disciple n'est pas au-dessus du maître… S'ils ont traité le maître de Béelzéboul, à plus forte raison les gens de sa maison ! » Le sort du disciple est configuré à celui du Christ : persécuté comme lui, et pour les mêmes raisons. La persécution n'est donc pas un échec, mais une ressemblance avec le Maître.
3. Le triple « ne craignez pas » (v. 26-31)
Trois fois revient « ne craignez pas », antidote à la persécution :
- Ne pas craindre les hommes, car la vérité éclatera (« rien de caché qui ne sera dévoilé »).
- Ne craindre que Dieu : « ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme ; craignez plutôt Celui qui peut faire périr l'âme et le corps dans la géhenne. »
- Se confier à la Providence : « deux moineaux ne se vendent-ils pas pour un sou ? Or pas un ne tombe sans votre Père… vos cheveux mêmes sont tous comptés. Vous valez plus que tous les moineaux. »
4. Confesser le Christ (v. 32-33)
« Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père ; mais celui qui me reniera… » : le témoignage devant les hommes engage notre sort devant Dieu. La fidélité confessante est décisive.
5. « Non la paix, mais le glaive » (v. 34-39)
« Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix… je suis venu apporter le glaive. » Il ne s'agit pas de violence, mais de la division inévitable que provoque la fidélité au Christ : suivre Jésus peut dresser contre nous nos proches. D'où la primauté absolue : « qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi » ; « qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi ». Et le paradoxe central : « qui aura trouvé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera ».
6. La dignité de l'envoyé (v. 40-42)
Le discours s'achève sur une note lumineuse : « Qui vous accueille m'accueille, et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé. » L'apôtre représente le Christ, et le Christ représente le Père (la chaîne de l'envoi). D'où la récompense de l'accueil — « qui accueille un prophète… un juste… » — jusqu'au plus petit geste : « quiconque donnera ne serait-ce qu'un verre d'eau fraîche à l'un de ces petits… ne perdra pas sa récompense ».
Témoigner expose — mais la peur est désarmée
Suivre et annoncer le Christ expose : il ne l'a jamais caché. Mais la peur est désamorcée par trois certitudes qu'il donne lui-même — l'Esprit parlera en nous à l'heure voulue ; le Père connaît jusqu'au moindre moineau et compte nos cheveux ; et rien de ce qu'on « perd à cause de lui » n'est perdu. La seule crainte juste est celle de Dieu, qui libère de toutes les autres.
La primauté du Christ et le « glaive »
La fidélité peut coûter une division douloureuse, parce que le Christ demande la première place — non contre nos proches, mais au-dessus de tout. Aimer Dieu « plus que » père et mère ne diminue pas l'amour des nôtres : il le purifie et le réordonne. À méditer dans les conflits de loyauté entre la foi et les liens humains.
Porter sa croix chaque jour
« Prendre sa croix » est le quotidien du disciple : le renoncement à soi, les contrariétés acceptées, les fidélités coûteuses, vécues à la suite du Crucifié. Et le paradoxe demeure la clé de la vie chrétienne : c'est en se perdant pour le Christ qu'on se trouve.
Rien n'est petit dans le Royaume
Réconfort final pour les humbles : le moindre geste d'accueil envers un disciple — « un verre d'eau fraîche » — est compté par Dieu. Accueillir un envoyé du Christ, c'est accueillir le Christ, et le Père. Aucun service, si modeste soit-il, ne tombe dans l'oubli de Dieu.