Évangile selon Saint Jean

Explications
Béthanie, Marthe, Marie et Lazare
Béthanie est un bourg du mont des Oliviers, à une quinzaine de stades de Jérusalem (Jn 11, 18), moins d'une heure de marche : tout se joue aux portes de la ville où Jésus va bientôt mourir. Là vit une famille amie, déjà connue de Luc (10, 38-42), où il aime descendre. Les sœurs lui font porter un message d'une délicatesse remarquable : « celui que tu aimes est malade. » Elles n'exigent rien, ne dictent pas sa venue : elles confient simplement la détresse à l'amitié de Jésus, sûres que cela suffit à l'émouvoir.
La mort, l'ensevelissement et les quatre jours
Sous le climat chaud de Judée, on ensevelissait le jour même : le corps, lavé et parfumé d'aromates, était enveloppé de bandelettes, le visage couvert d'un suaire, puis déposé dans un tombeau fermé d'une pierre. Jean souligne que Lazare y est depuis quatre jours (11, 39). Le détail est capital : une tradition rabbinique tenait que l'âme rôdait près du corps trois jours, puis s'en éloignait quand la décomposition s'installait. Au quatrième jour, la mort est jugée définitive, sans recours humain possible.
Le deuil juif et la consolation
Un deuil entouré : « beaucoup de Juifs » sont venus de Jérusalem consoler les sœurs (11, 19). La coutume prescrivait sept jours de deuil, où parents, voisins et même pleureuses partageaient la peine de la famille. Cette foule n'est pas un simple décor : elle fournit les témoins du signe à venir, dont les uns « crurent » et les autres allèrent tout rapporter aux pharisiens (11, 45-46). À Béthanie, la mort d'un homme rassemble déjà, sans le savoir, le public du dernier et plus grand des « signes » johanniques.
Le délai « pour la gloire de Dieu »
Averti, Jésus demeure deux jours encore là où il se trouve (11, 6) : retard déconcertant, mais voulu. Il l'annonce d'emblée : « cette maladie n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils soit glorifié. » Le verbe glorifier est chez Jean la clé de la Passion : le signe de Lazare est orienté vers la Croix et Pâques. Puis l'image voilée : « notre ami Lazare s'est endormi ; je vais le réveiller » — devant le Maître de la vie, la mort n'est plus qu'un sommeil dont il dispose.
« Je suis la résurrection et la vie »
À Marthe, qui professe la foi commune des pharisiens en une résurrection « au dernier jour », Jésus déplace tout au présent : « Je suis la résurrection et la vie ; qui croit en moi, même s'il meurt, vivra. » Ce « Je suis » (egō eimi) résonne comme le Nom divin révélé à l'Exode. La résurrection cesse d'être une simple échéance future : elle est une Personne. Et Marthe répond par une confession parfaite : « Tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde. »
Jésus pleura
Devant le tombeau, « Jésus pleura » (edakrysen, 11, 35) ; il « frémit en son esprit » et fut « troublé ». Le quatrième évangile, qui exalte tant la divinité du Verbe, dit ici sa vraie humanité : le Fils de Dieu connaît l'amitié, le chagrin et les larmes. « Voyez comme il l'aimait », murmure la foule. Ce trouble n'est ni faiblesse ni résignation, mais l'indignation du Vivant devant la mort, ennemie de l'homme : déjà le frémissement de celui qui va l'affronter et la vaincre.
« Lazare, viens dehors »
Jésus fait ôter la pierre, puis lève les yeux dans une prière d'action de grâces : « je savais que tu m'exauces toujours ; mais je l'ai dit à cause de la foule, pour qu'elle croie que tu m'as envoyé. » Alors le cri puissant : « Lazare, viens dehors ! » Le mort sort, encore lié des bandelettes ; Jésus ordonne : « déliez-le. » Manifestation éclatante de sa puissance de vie, ce signe anticipe sa propre résurrection — et la nôtre. La conclusion tombe : « beaucoup de Juifs crurent en lui. »
Croire en la résurrection, qui est une Personne
La foi pascale ne s'attache pas d'abord à une doctrine, mais à quelqu'un : le Christ est « la résurrection et la vie ». Espérer la vie éternelle, c'est moins adhérer à une idée que s'unir à lui, car il porte en lui ce qu'il promet. La question posée à Marthe — « crois-tu cela ? » — nous est adressée à chacun, au seuil de nos propres tombeaux. Y répondre « oui » dans la foi, c'est déjà passer de la mort à la vie (cf. Jn 5, 24).
Jésus partage notre deuil
Le Christ ne survole pas la douleur des hommes : il pleure avec ceux qui pleurent. Dans le deuil, ce récit offre une grande consolation : nous ne sommes pas seuls, mais accompagnés par un Sauveur compatissant, qui a lui-même connu les larmes. Pleurer un être aimé n'est donc pas un manque de foi, mais une part de notre humanité que Jésus a assumée. La vraie espérance n'abolit pas la peine : elle la traverse et l'ouvre, par-delà la tombe, à la promesse de la vie.
Le temps de Dieu
Le retard de Jésus déconcerte les sœurs : « si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Pourtant ce délai voulu prépare un don bien plus grand qu'une simple guérison. Dieu semble parfois tarder, garder le silence quand nous le pressons ; mais ses délais ne sont jamais oubli ni indifférence. Ils ouvrent un espace où sa gloire se révélera autrement que prévu. Lui faire confiance dans l'attente, c'est croire que son heure vaut mieux que la nôtre.
« Déliez-le »
Lazare ressuscité sort encore entravé de bandelettes : il revient à la vie, mais doit être délivré pour marcher librement. Image de la vie nouvelle reçue au baptême et au pardon : arraché à la mort du péché, le croyant doit encore être délié des liens qui demeurent — habitudes, blessures, attaches anciennes. Et le Christ confie cette tâche à d'autres : « déliez-le. » L'Église et les frères y concourent, notamment par le sacrement de réconciliation, qui achève de rendre l'homme à la liberté.
Explications
Le Sanhédrin réuni en conseil
Le signe de Lazare ébranle Jérusalem : des témoins courent rapporter aux pharisiens ce que Jésus a fait. Les grands prêtres et les pharisiens convoquent alors le Sanhédrin, ce conseil de soixante-dix membres présidé par le grand prêtre, qui détenait sous la tutelle romaine l'autorité religieuse et une part du pouvoir judiciaire. Chez Jean, c'est ici la séance décisive : un acte de vie, la résurrection d'un mort, déclenche paradoxalement une délibération de mort.
La peur de Rome et du Temple
Le raisonnement des chefs est tout politique : « si nous le laissons faire, tous croiront en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu et notre nation ». Le « Lieu » (topos) désigne le Temple, cœur de l'identité juive et source de leur prestige. La Judée vivait sous l'œil ombrageux du préfet romain, prompt à écraser toute agitation messianique ; aux yeux du Sanhédrin, un soulèvement populaire autour de Jésus risquait de provoquer une répression qui emporterait sanctuaire et nation.
Caïphe, grand prêtre « cette année-là »
Caïphe, gendre d'Anne, fut grand prêtre d'environ 18 à 36 après Jésus Christ. La pontificat était en principe viager, mais les Romains nommaient et révoquaient les grands prêtres à leur gré : l'insistance de Jean sur « grand prêtre cette année-là » souligne discrètement ce pouvoir religieux compromis avec l'occupant. Caïphe incarne une autorité sacrée devenue instrument du calcul, où le souci de conserver sa charge l'emporte sur la recherche de la vérité.
La prophétie involontaire de Caïphe
« Vous n'y comprenez rien : il vaut mieux qu'un seul homme meure pour le peuple. » Dans la bouche de Caïphe, c'est un cynisme de raison d'État. Mais Jean dévoile un sens caché : « il ne dit pas cela de lui-même ; grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ». Selon une croyance juive, le grand prêtre pouvait recevoir un oracle de Dieu ; ici, Dieu fait servir jusqu'aux paroles d'un adversaire pour annoncer le mystère de la Rédemption.
Mourir « pour rassembler dans l'unité »
L'évangéliste prolonge l'oracle : Jésus devait mourir « non pour la nation seulement, mais pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés ». La mort du Christ déborde infiniment l'horizon du calcul sacerdotal : elle est universelle. Le verbe « rassembler » évoque le berger qui réunit son troupeau (Jn 10) et la promesse des prophètes de regrouper les dispersés d'Israël (Is 49 ; Ez 34) — désormais étendue à toutes les nations appelées à former un seul Peuple de Dieu.
« Dès ce jour, ils décidèrent de le faire mourir »
La sentence tombe avant tout procès régulier : « à partir de ce jour, ils étaient résolus à le faire mourir ». La décision est arrêtée dans les cœurs ; le procès de la Passion n'en sera que l'exécution. En conséquence, Jésus « ne circulait plus ouvertement parmi les Juifs » et se retire vers la ville d'Éphraïm, en bordure du désert. Ce retrait n'est pas une fuite mais une libre disposition de son Heure, qu'il avance et accomplit selon le dessein du Père, non selon la haine des hommes.
La Pâque approche
Le récit se clôt sur l'imminence de la Pâque : les foules montent à Jérusalem pour se purifier avant la fête, on cherche Jésus du regard, « viendra-t-il à la fête ? » Les autorités ont donné l'ordre de le dénoncer afin de l'arrêter. Jean place ainsi le drame sous le signe de la Pâque : le véritable Agneau s'apprête à être immolé au moment même où l'on prépare les agneaux du sacrifice, et tout converge vers l'« Heure » de la croix et de la gloire.
Le sens du sacrifice du Christ
L'oracle de Caïphe, retourné par l'Esprit, dit le cœur de la foi : le Christ donne sa vie pour le peuple et pour rassembler les dispersés. Sa mort n'est pas un échec subi mais un don qui sauve. À la contempler, le croyant comprend que sa propre vie trouve son unité en cette offrande, et qu'aucune existence, si éloignée soit-elle, n'échappe à l'amour qui s'est livré « pour la multitude ».
Prier et travailler pour l'unité
L'unité des enfants de Dieu est présentée comme un fruit de la croix, voulu par le Christ jusque dans sa mort. Œuvrer pour la réconciliation, surmonter les divisions de l'Église et du monde, n'est donc pas une tâche secondaire mais une participation au but même du sacrifice. Prier pour que « tous soient un » (cf. Jn 17, 21), c'est prolonger le mouvement par lequel Jésus rassemble les dispersés.
La peur qui aveugle
Les chefs préfèrent « sauver » leur Temple et leur place plutôt que reconnaître la vérité qui se tient devant eux. La crainte de perdre leurs sécurités les rend incapables d'accueillir la lumière. Cet aveuglement nous interroge : quelles peurs nous poussent à fuir le Christ, à étouffer sa parole pour préserver nos conforts ? Sacrifier la vérité à nos sûretés, c'est répéter, à notre mesure, l'erreur du Sanhédrin.
Dieu écrit droit avec des lignes courbes
Même la manœuvre des adversaires sert finalement le dessein de Dieu : leur condamnation devient le chemin du salut, et leurs paroles mêmes annoncent la Rédemption. De quoi nourrir une profonde confiance : le Seigneur sait tirer le bien du mal et conduire l'histoire, à travers les calculs humains, vers la vie. Devant les intrigues et les échecs, le chrétien ne désespère pas, mais contemple Jésus qui marche librement vers sa Pâque.