Évangile selon Saint Luc
Explications
Le gérant et son maître
Dans les grands domaines antiques, un propriétaire confiait souvent ses terres à un gérant (grec oikonomos, l'« intendant de maison »), homme de confiance qui tenait les comptes, percevait les fermages et traitait au nom du maître. Ici cet intendant est dénoncé pour avoir dilapidé les biens — le même verbe (diaskorpizō) que le fils prodigue de la parabole précédente (15, 13) : on passe d'un fils dissipateur à un serviteur dissipateur. Convoqué, il n'a rien à plaider, et la reddition des comptes signifie pour lui le renvoi.
Les créances allégées
Pour se ménager un avenir, le gérant convoque les débiteurs du maître et réduit leurs dettes : cent barils d'huile ramenés à cinquante, cent mesures de blé à quatre-vingts. Les quantités sont énormes — le batos d'huile et le koros de blé valent la récolte de vastes propriétés —, ce qui suppose de riches fermiers liés par contrat. Certains exégètes y voient la remise des intérêts dissimulés que la Loi interdisait (Dt 23, 20) ou de la commission de l'intendant ; d'autres, une pure fraude. Le texte, lui, retient un seul mot pour la qualifier.
Une louange déconcertante
« Le maître loua ce gérant malhonnête d'avoir agi avec habileté » : la phrase a de tout temps troublé les lecteurs. Le maître ne couvre pas le vol, mais admire la lucidité d'un homme qui, voyant venir la catastrophe, joue toutes ses cartes pour s'assurer un lendemain. Le mot araméen mamōna, qui reviendra ensuite, désigne la richesse presque personnifiée. La parabole prépare ainsi le contraste final entre Dieu et cette idole : tout vise l'usage que le disciple fait de ses biens en vue du jugement qui vient.
Une habileté à imiter
« Les fils de ce monde sont plus avisés entre eux que les fils de la lumière » : Jésus constate, non sans ironie, que les gens du siècle déploient pour leurs affaires une intelligence et une prévoyance dont les croyants manquent souvent pour l'essentiel. L'opposition « fils des ténèbres / fils de la lumière » est familière au judaïsme de l'époque (on la retrouve à Qumrân). La leçon est paradoxale : il s'agit d'imiter non la malhonnêteté du gérant, mais son énergie à tout miser sur l'avenir — ici l'avenir éternel.
« Faites-vous des amis avec l'argent trompeur »
L'argent est dit trompeur (mamōna tēs adikias, le « mammon d'injustice »), non qu'il soit mauvais en soi, mais parce qu'il ment sur ce qu'il promet et que sa possession est souvent mêlée d'injustice. Or ce bien périssable peut acheter des amis durables : par l'aumône, le disciple s'attache les pauvres qui, dit Jésus, « vous accueilleront dans les demeures éternelles ». L'Ancien Testament le pressentait déjà : « qui donne au pauvre prête au Seigneur » (Pr 19, 17). Le bien dépensé en charité se change ainsi en trésor pour le ciel.
La fidélité dans le peu
« Qui est fidèle dans le peu l'est aussi dans le grand. » Jésus relativise radicalement la richesse : à l'échelle de l'éternité, tout l'argent du monde n'est qu'un « peu », un bien étranger qu'on ne fait que gérer. La manière dont on en use devient un test révélateur du cœur, et Jésus pose une question grave : si l'on a été infidèle avec l'argent trompeur, qui nous confiera les vrais biens — ceux du Royaume, qui seuls nous appartiennent en propre ?
Dieu ou l'Argent
La conclusion tombe, tranchée : « Nul serviteur ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. » Le mot grec pour « servir » (douleuein) est celui de l'esclave, tout entier à un seul seigneur. L'argent est érigé en maître rival de Dieu, réclamant une allégeance du cœur qui n'appartient qu'à lui. Bon serviteur mais maître tyrannique, il devient une idole dès qu'on lui soumet sa vie. Entre les deux, aucun partage n'est possible : il faut choisir son Seigneur.
Une sainte prévoyance
Le gérant fait honte au disciple par sa lucidité : il a su lire l'heure et agir avant qu'il ne soit trop tard. Combien de chrétiens montrent autant d'énergie pour leur avenir terrestre — carrière, épargne, sécurité — et si peu pour leur avenir éternel ? La vraie sagesse est d'investir dès maintenant là où est notre véritable trésor, par des actes qui demeureront au-delà de la mort.
L'argent au service de la charité
Les biens matériels sont des moyens, jamais une fin : ils valent par l'usage qu'on en fait. Les faire servir à l'aumône, au partage et au soutien des pauvres, c'est, selon la parole du Christ, se préparer des « amis » qui nous attendront dans les demeures éternelles. La générosité transfigure l'argent le plus « trompeur » : ce qui aurait pu nous enchaîner devient, donné, un chemin vers Dieu et une semence d'éternité.
Fidèle dans le peu
La façon dont je gère le petit — l'argent, les objets, les responsabilités modestes — révèle et façonne en secret tout mon cœur. L'honnêteté, le détachement et la justice dans ces réalités quotidiennes ne sont pas accessoires : ils sont l'apprentissage des « vrais biens ». Qui se laisse posséder par les petites convoitises se rend incapable des grands dons ; qui reste libre dans le peu se dispose à recevoir beaucoup de Dieu.
Choisir son maître
« Dieu ou l'Argent » : la parole exige une décision, car nul ne sert deux seigneurs. Il s'agit de démasquer en soi l'idole discrète de la richesse — l'inquiétude, l'avidité, la confiance secrète mise dans l'avoir — et de lui retirer le trône du cœur. Servir Dieu seul rend paradoxalement libre à l'égard de l'argent : on peut alors le posséder sans en être l'esclave, et s'en servir, enfin, pour aimer.
Explications
Des pharisiens « amis de l'argent »
Après la parabole de l'intendant et la sentence sur les deux maîtres, les pharisiens, que Luc dit « amis de l'argent » (philarguroi), se mettent à ricaner. Le verbe grec (ekmuktērizō) désigne un mépris affiché, un froncement de nez moqueur. Loin du cliché de l'ascète, une part du courant pharisien tenait la prospérité pour un signe de bénédiction divine ; l'exhortation au détachement les atteint donc de plein fouet, et leur rire couvre une gêne : on raille ce qui dérange.
Honneur et réputation au Ier siècle
La société méditerranéenne du Ier siècle était une culture de l'honneur : la valeur d'un homme se mesurait au regard public, à la place tenue dans les synagogues et aux saluts reçus sur les places. Paraître juste devant les hommes était un capital social précieux. C'est ce ressort que Jésus va démonter : il oppose le tribunal des hommes, fait d'apparences, au regard de Dieu qui sonde les reins et les cœurs, thème déjà cher aux Psaumes (Ps 7, 10) et aux Prophètes.
Un florilège de paroles
Luc réunit ici des logia brefs et d'origines diverses, comme des sentences que la mémoire de l'Église avait conservées : sur le regard de Dieu, sur la Loi et les Prophètes, sur le mariage. Leur juxtaposition, un peu abrupte, n'est pas sans lien : toutes touchent à ce qui demeure permanent devant Dieu — la vérité des cœurs, la valeur durable de la Loi, la solidité de l'union conjugale — par contraste avec les prestiges fugaces que les pharisiens viennent de défendre.
Dieu connaît les cœurs
« Vous vous justifiez vous-mêmes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs. » La dikaiōsis dont se parent les pharisiens n'est qu'une justice de vitrine ; seul compte le for intérieur, que Dieu seul scrute. Vient alors une parole tranchante : « ce qui est élevé (hupsēlon) chez les hommes est abomination (bdelugma) devant Dieu. » Le mot, lourd dans la Bible grecque, désigne l'idolâtrie : ériger sa réputation en idole, c'est offenser Dieu. Le jugement divin renverse les hiérarchies humaines, comme déjà au Magnificat (1, 51-52).
La Loi et les Prophètes jusqu'à Jean
« La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean ; depuis lors, le Royaume de Dieu est annoncé, et chacun fait effort pour y entrer. » Jean-Baptiste marque la charnière entre les deux Testaments : en lui s'achève l'attente de l'ancienne Alliance, avec lui s'ouvre le temps de l'Évangile. Pourtant ce tournant n'abolit rien : « il est plus facile que le ciel et la terre passent qu'un seul trait de la Loi ne tombe. » Le keraia est le minuscule jambage d'une lettre hébraïque : pas même ce détail ne sera caduc. Jésus ne détruit pas la Loi, il l'accomplit (cf. Mt 5, 17-18).
L'indissolubilité du mariage
Suit une parole nette sur le divorce : « quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre commet l'adultère. » Le contexte juif autorisait au mari, sur la base de Dt 24, 1, de répudier son épouse ; les écoles de Hillel et de Shammaï débattaient seulement des motifs recevables. Jésus, lui, remonte au dessein originel du Créateur (Gn 2, 24) contre tout accommodement, illustrant concrètement la permanence de la Loi qu'il vient d'affirmer. L'Église y reconnaît le fondement de l'indissolubilité du mariage sacramentel (cf. CEC 1614-1615 ; 1638-1640).
Une cohérence sous l'apparent décousu
Ces sentences, d'allure disparate, dessinent une même ligne : Dieu juge autrement que les hommes. Le pharisien qui aime l'argent croit sa justice établie ; Jésus lui oppose un Dieu qui voit les cœurs, une Loi dont pas un trait ne passe, une fidélité conjugale enracinée dès la création. À la justice affichée répond la justice réelle, celle du Royaume désormais annoncé, qui appelle non au paraître mais à la conversion intérieure.
Vivre sous le regard de Dieu
Ne pas rechercher d'abord l'estime des hommes — qui peut être « abomination devant Dieu » — mais la vérité du cœur devant Celui qui le connaît mieux que nous-mêmes. La tentation est constante de soigner son image, de se justifier au-dehors tout en laissant le dedans en friche. La vie spirituelle commence là où l'on consent à être vu de Dieu tel qu'on est, sans masque, et où l'on préfère son regard silencieux aux applaudissements du monde.
Renverser l'échelle des valeurs
Ce que le monde exalte — argent, réussite, prestige, influence — n'est pas ce que Dieu estime. L'Évangile invite à un retournement du regard : mesurer les choses non aux modes ni à l'opinion, mais au jugement de Dieu, pour qui les derniers passent souvent devant les premiers. Réviser ainsi ses priorités, c'est laisser le Royaume déjà annoncé réordonner peu à peu nos désirs et nos choix les plus quotidiens.
Aimer et accomplir la Loi
L'affirmation que pas un trait de la Loi ne tombera garde toute sa force : la nouveauté de l'Évangile n'est pas un congé donné aux commandements, mais leur accomplissement dans la charité. Le chrétien n'oppose pas la grâce et la Loi ; il reçoit celle-ci comme un chemin de vie, porté plus haut par l'amour. Mépriser le « plus petit » des préceptes, c'est manquer la fidélité que Dieu attend de cœurs vraiment convertis.
La fidélité du mariage
La parole sur le mariage rappelle sa dignité et sa solidité voulues dès l'origine par le Créateur. Dans un monde qui banalise les ruptures, les époux chrétiens sont appelés à vivre la fidélité conjugale comme un reflet de l'Alliance de Dieu, indéfectible et patiente. Cette fidélité, soutenue par la grâce du sacrement, devient alors un témoignage : elle dit au monde que l'amour peut durer, parce qu'il prend sa source en Dieu même.

Explications
Le riche et le pauvre Lazare
Un homme riche vit « vêtu de pourpre et de lin fin », festoyant « brillamment chaque jour ». La pourpre, teinture rare tirée du murex, et le lin fin d'Égypte signalent un luxe princier, presque royal. À sa porte gît Lazare, couvert d'ulcères, affamé, désirant les miettes de la table, tandis que les chiens — bêtes impures — viennent lécher ses plaies. Tout, dans ce décor, oppose deux mondes que sépare une simple porte jamais franchie : l'opulence à l'intérieur, la misère sur le seuil.
Un pauvre qui porte un nom
Fait unique dans toutes les paraboles de l'Évangile : le pauvre porte un nom, Lazare, forme grecque de l'hébreu Éléazar, « Dieu aide ». Le riche, lui, reste anonyme — la tradition latine le nommera plus tard Dives, qui n'est que le mot « riche ». Ce contraste est déjà un enseignement : aux yeux du monde, le riche compte et le mendiant n'est personne ; aux yeux de Dieu, le pauvre est connu et appelé par son nom, quand l'homme absorbé par ses seuls biens s'efface dans l'oubli.
L'au-delà et le « sein d'Abraham »
Le récit emprunte l'imagerie juive du Ier siècle sur l'au-delà. Le « sein d'Abraham » désigne le repos des justes, image de l'intimité du banquet où l'on se penche sur la poitrine du convive d'honneur : Lazare, écarté de toute table ici-bas, est reçu à la place d'élu auprès du père des croyants. En face, le séjour des morts (hadès en grec, le shéol hébreu) et ses tourments, séparés par un abîme infranchissable. Jésus ne livre pas ici une topographie de l'au-delà, mais une parabole dont les images servent l'enseignement spirituel.
Le grand renversement
Tous deux meurent : la mort, seule, égalise enfin les conditions. Lazare est « porté par les anges dans le sein d'Abraham » ; le riche, simplement enseveli, se retrouve « dans les tourments ». C'est le renversement déjà chanté par le Magnificat — « il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (1, 53) — et proclamé dans les Béatitudes et les malheurs (6, 20-25). Abraham le résume : « tu as reçu tes biens durant ta vie, et Lazare les maux ; maintenant il est consolé, et toi tourmenté ». L'éternité dévoile la vérité des situations terrestres.
L'abîme infranchissable
Le riche, qui n'avait pas vu Lazare, le reconnaît maintenant et le nomme : il supplie qu'on l'envoie rafraîchir sa langue d'une goutte d'eau, lui qui refusait les miettes de sa table. Mais « un grand abîme » est désormais « fixé », que nul ne peut traverser. Les choix d'une vie portent des conséquences durables : le temps de la conversion, c'était l'« aujourd'hui » de l'existence terrestre. L'image dit la gravité de la liberté humaine, sans prétendre régler toutes les questions sur l'état des âmes, que l'Église confie à l'espérance et à la prière.
« Ils ont Moïse et les Prophètes »
Le riche réclame alors qu'on avertisse ses cinq frères, restés dans son ancienne vie. Abraham répond : « ils ont Moïse et les Prophètes, qu'ils les écoutent » — c'est-à-dire toute l'Écriture, qui ne cesse d'appeler à la justice envers le pauvre, la veuve et l'étranger (Dt 15 ; Is 58). Et même un ressuscité ne convaincra pas qui s'y refuse : allusion voilée au Christ ressuscité que beaucoup ne croiront pas. La foi naît de l'écoute docile de la Parole, non de la stupeur du prodige. On notera enfin que le texte ne dit jamais le riche cruel : son péché n'est pas un crime éclatant, mais l'indifférence d'un cœur que le confort a rendu aveugle au pauvre tout proche.
Voir le pauvre à sa porte
La condamnation du riche tient tout entière à ce qu'il n'a pas regardé Lazare. La question nous est retournée : qui sont les « Lazare » couchés à ma porte, que mon confort ou ma hâte m'empêchent de voir ? L'indifférence au pauvre tout proche n'est pas une simple maladresse : elle est déjà, selon cet Évangile, un péché qui sépare de Dieu. Aimer commence par ouvrir les yeux et reconnaître un visage là où l'on ne voyait qu'un obstacle.
La perspective de l'éternité
Le renversement d'après la mort relativise toute richesse et tout prestige terrestres. La manière dont j'use aujourd'hui de mes biens a un poids éternel, car elle décide de ce que je deviens devant Dieu. D'où une urgence : partager, donner, aimer maintenant, tant que dure l'« aujourd'hui » du salut, avant que l'abîme ne se fixe. La richesse n'est pas condamnée en elle-même, mais l'usage égoïste qui en fait un mur entre les hommes.
Écouter l'Écriture plutôt que le merveilleux
« Ils ont Moïse et les Prophètes. » Point n'est besoin de prodiges : la Parole de Dieu, lue et méditée, suffit à qui veut bien l'écouter pour se convertir et reconnaître le pauvre. La vraie conversion passe par cette écoute humble et persévérante des Écritures, non par la recherche du merveilleux. Celui qui ferme l'oreille à la Parole resterait sourd même devant un miracle, fût-ce la résurrection elle-même.
Le danger de la richesse
Reparaît ici l'avertissement cher à Luc, l'évangéliste des pauvres : la richesse a le pouvoir d'endormir l'âme et de fermer le cœur, sans bruit ni violence apparente. Le riche n'a pas trahi : il s'est simplement laissé anesthésier par l'abondance. Contre cet engourdissement, la tradition propose des remèdes concrets — la vigilance, le détachement et l'aumône — qui tiennent le cœur éveillé et le gardent capable d'aimer.