Évangile selon Saint Luc

Chapitre
13
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1 À ce moment, des gens qui se trouvaient là rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. 22 Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? 23 Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.4 Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? 35 Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » 106 Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. 47 Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?” 28 Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. 29 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” » 16
Explications
Contexte historique et social

Lire le ciel en Palestine

Le paysan de Galilée scrutait le ciel comme un livre familier. Le nuage venu de l'ouest, du côté de la Méditerranée, annonçait la pluie ; le vent du sud, soufflant du désert du Néguev, apportait la chaleur accablante du sirocco. Cette météorologie populaire, fruit d'une longue expérience, ne se trompait guère. Jésus part de ce bon sens quotidien pour mieux confondre : ces mêmes gens, si habiles à déchiffrer les indices du temps qu'il fera, restent aveugles aux signes autrement décisifs que Dieu leur adresse en sa personne.

S'entendre avant le tribunal

L'image suivante est empruntée à la justice du Ier siècle. Celui qui, traîné devant le magistrat par un créancier, n'avait pas su s'arranger en chemin risquait l'emprisonnement pour dettes, jusqu'au paiement du « dernier sou » (le lepton, plus petite monnaie en circulation). Chacun connaissait l'urgence d'un règlement à l'amiable avant l'audience. Jésus transpose ce réflexe prudent : il existe un délai qui se referme, un moment encore favorable où il faut se mettre en règle.

Deux faits divers et l'idée de châtiment

On rapporte alors à Jésus deux drames récents. Des pèlerins galiléens ont été massacrés par Pilate jusque dans le Temple, leur sang mêlé à celui de leurs sacrifices — provocation typique du préfet, dont l'histoire a retenu la brutalité. Et dix-huit personnes ont péri sous l'effondrement de la tour de Siloé, près de la fameuse piscine de Jérusalem. L'opinion courante, à la manière des amis de Job, voyait dans de tels malheurs la punition de péchés cachés : logique que Jésus va renverser.

Lecture biblique et exégétique

Discerner « ce temps-ci »

Savoir lire le ciel mais non « ce temps-ci » : le mot grec employé est kairos, le moment décisif, l'heure où Dieu visite son peuple en Jésus. Les nommer « hypocrites » (hypokritai, les acteurs de théâtre), c'est leur reprocher de jouer l'ignorance d'une évidence qui crève les yeux. « Pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste ? » L'aptitude à discerner le salut ne réclame pas d'érudition, mais un cœur droit et disponible à la vérité qui se présente.

S'accorder en chemin

L'invitation à se réconcilier avec son adversaire « pendant que tu es en chemin » prend ici un poids spirituel. Le chemin, c'est le temps présent de la vie ; le tribunal, le jugement de Dieu. Se réconcilier maintenant, avec le prochain et avec Dieu, avant que l'heure ne se ferme : telle est l'urgence que Jésus presse. Le « temps favorable » dont parlera saint Paul (2 Co 6, 2), c'est aujourd'hui, non un demain que nul ne se voit garantir.

« Si vous ne vous convertissez pas »

Jésus refuse nettement le lien automatique entre malheur et faute : ces victimes n'étaient « pas plus pécheresses » que les autres Galiléens ou habitants de Jérusalem. Mais loin de clore le débat, il retourne chaque drame en avertissement adressé à tous : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même ». La répétition solennelle de la formule martèle la leçon. La mort, soudaine ou lente, est certaine ; seule la conversion (metanoia, le retournement du cœur) ne souffre aucun délai.

Le figuier stérile

Le figuier planté dans la vigne évoque Israël, à qui Dieu demande du fruit (cf. Is 5, Os 9, 10). Depuis trois ans, l'arbre ne donne rien : le maître veut le couper. Mais le vigneron intercède — « laisse-le encore cette année, je vais bêcher et mettre du fumier » — figure du Christ plaidant pour les pécheurs. Dieu se révèle ici patient, accordant un sursis pour porter du fruit. Ce délai n'est pourtant pas indéfini : la grâce offerte attend, et appelle, une réponse.

Pour la vie spirituelle et pratique

Discerner les signes de Dieu

Nous scrutons sans peine la météo, l'actualité, les cours de la Bourse, et demeurons étrangement aveugles aux appels que Dieu sème dans nos journées. Comme aux foules de Galilée, il nous est demandé de discerner son passage dans « ce temps-ci ». Implorer cette lucidité du cœur, c'est apprendre à lire les événements non comme un hasard, mais comme un langage par lequel le Seigneur, sans cesse, nous visite et nous appelle.

Se convertir sans juger les autres

Devant le malheur d'autrui, la tentation est vive d'y lire un châtiment mérité et de se croire, par contraste, à l'abri. Jésus brise net ce réflexe pharisaïque : il renvoie chacun, non au jugement du voisin, mais à sa propre conversion — « et toi, te convertis-tu ? » Tout drame, toute épreuve, au lieu de nourrir la curiosité ou le jugement, peut ainsi devenir un appel personnel, une question posée à ma vie et à mon urgence de revenir vers Dieu.

Le temps de grâce du figuier

Dieu est patient, mais sa patience n'est pas une indulgence qui dispenserait de porter du fruit : elle est un temps donné précisément pour qu'on en porte. Le grand danger est de présumer du sursis, de remettre la conversion au compte d'une miséricorde supposée sans limite. Le fumier et le bêchage du vigneron disent les soins par lesquels la grâce travaille notre terre : répondre maintenant, par une vie féconde en charité, sans attendre une « année » qui pourrait ne jamais venir.

Guérison un jour de sabbat
10 Jésus était en train d’enseigner dans une synagogue, le jour du sabbat. 111 Voici qu’il y avait là une femme, possédée par un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser. 312 Quand Jésus la vit, il l’interpella et lui dit : « Femme, te voici délivrée de ton infirmité. »13 Et il lui imposa les mains. À l’instant même elle redevint droite et rendait gloire à Dieu. 114 Alors le chef de la synagogue, indigné de voir Jésus faire une guérison le jour du sabbat, prit la parole et dit à la foule : « Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du sabbat. » 715 Le Seigneur lui répliqua : « Hypocrites ! Chacun de vous, le jour du sabbat, ne détache-t-il pas de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ? 316 Alors cette femme, une fille d’Abraham, que Satan avait liée voici dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de ce lien le jour du sabbat ? » 117 À ces paroles de Jésus, tous ses adversaires furent remplis de honte, et toute la foule était dans la joie à cause de toutes les actions éclatantes qu’il faisait. 9
Explications
Contexte historique et social

La synagogue et l'enseignement du sabbat

La scène se déroule dans une synagogue, lieu de prière, de lecture de la Loi et d'enseignement où, le sabbat, un homme reconnu pouvait commenter l'Écriture. Jésus y « enseignait », comme à Nazareth ou à Capharnaüm (4, 16-31), exerçant un ministère public et accepté. C'est la dernière fois, chez Luc, qu'on le voit prêcher dans une synagogue : le conflit qui s'y noue annonce déjà la rupture grandissante entre Jésus et les responsables religieux d'Israël.

Une femme courbée depuis dix-huit ans

Au milieu de l'assemblée se tient une femme « toute courbée, incapable de se redresser », et cela depuis dix-huit ans, à cause d'« un esprit d'infirmité ». Le langage de Luc, lui-même réputé médecin, joint l'observation clinique au regard spirituel : derrière le mal physique se devine une puissance d'oppression. Son corps plié vers la terre, qui ne peut plus lever les yeux vers le ciel, dit toute une vie de fardeau, d'enfermement et d'humiliation silencieuse.

Délier sa bête le jour du sabbat

La halakha rabbinique interdisait de soigner le sabbat sauf danger de mort, mais elle autorisait divers gestes nécessaires aux animaux : on pouvait, ce jour-là, détacher son bœuf ou son âne de la mangeoire pour le mener boire. Cet usage admis, qui mêlait soin de la bête et respect du repos, va fournir à Jésus l'argument décisif. Le sabbat, mémorial du repos créateur (Gn 2) et de la sortie d'Égypte (Dt 5), cristallisait alors le débat sur ce qui « accomplit » ou « profane » le jour saint.

Lecture biblique et exégétique

« Femme, te voilà délivrée »

Jésus prend l'initiative : il « voit » la femme, l'appelle à lui et lui impose les mains, signe biblique de bénédiction et de transmission de force. Sa parole est souveraine : « femme, te voilà délivrée de ton infirmité ». Aussitôt elle se redresse et se met à glorifier Dieu. Le verbe employé pour la délivrance prépare la réplique à venir sur les bêtes qu'on « délie » : un même mot relie discrètement le geste de miséricorde et l'usage que ses adversaires pratiquent sans scrupule.

L'indignation détournée du chef de synagogue

Le chef de synagogue s'indigne, mais sans oser s'en prendre directement à Jésus : il réprimande la foule. « Il y a six jours pour travailler ; venez vous faire guérir ces jours-là, et non le jour du sabbat ! » Sous couvert de zèle pour la Loi, il fait de la guérison un « travail » interdit et place la règle au-dessus de la personne souffrante. Sa colère, adressée aux humbles plutôt qu'au Maître, trahit la lâcheté de l'hypocrisie que Jésus va aussitôt démasquer.

« Fille d'Abraham » liée par Satan

Jésus relève la dignité de cette femme en l'appelant « fille d'Abraham » : non une étrangère ni une pécheresse à l'écart, mais un membre de plein droit du peuple de l'Alliance, héritière des promesses. Son mal n'est pas seulement physique : « Satan la tenait liée » depuis dix-huit ans. La guérison devient ainsi un combat libérateur, l'irruption du Royaume qui délie ce que le mal avait enchaîné, et restitue à une croyante la liberté des enfants de Dieu.

L'argument a fortiori

Jésus retourne contre ses contradicteurs leur propre pratique : « Hypocrites ! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas son bœuf ou son âne pour le mener boire ? » Si l'on agit ainsi pour une bête, « combien plus » fallait-il délier, ce jour-là, une fille d'Abraham ! Ce raisonnement du moindre au plus grand montre que la miséricorde n'enfreint pas le sabbat mais l'accomplit. Confondus, les adversaires sont couverts de honte, tandis que toute la foule se réjouit des merveilles de Dieu.

Pour la vie spirituelle et pratique

Le sabbat, jour de libération

Le Jour du Seigneur n'est pas d'abord une liste d'interdits, mais un temps de grâce, de louange et de miséricorde. Délivrer, relever, faire le bien : voilà qui honore le mieux le jour consacré à Dieu, plutôt que de s'abriter derrière un repos sans amour. Le repos chrétien trouve ici son vrai sens : il est ordonné à la libération de l'homme et à la glorification de Dieu, non à une observance scrupuleuse qui oublierait le prochain.

Redresser ce qui est courbé

Le Christ relève ceux que la vie, le péché, la maladie ou la honte ont longuement pliés vers la terre. À tout être « courbé », incapable de lever les yeux, il adresse encore sa parole : « te voilà délivrée ». Il rend la station droite des fils de Dieu, cette dignité debout qui permet de regarder le ciel et de glorifier son Créateur. Nul enfermement, fût-il vieux de dix-huit ans, n'est trop ancien pour la puissance de sa grâce.

Voir la personne avant la règle

Là où le chef de synagogue ne voyait qu'une infraction au sabbat, Jésus discerne une fille d'Abraham à libérer. La charité regarde d'abord la personne et sa souffrance, non l'application froide d'une norme. Toute règle, sainte soit-elle, est au service de l'amour, jamais l'inverse : l'esprit légaliste, qui sacrifie l'homme au principe, est ici nommé hypocrisie, car il dissimule la dureté du cœur sous les apparences de la fidélité.

Démasquer nos hypocrisies

Comme le chef de synagogue, il nous arrive de déguiser en zèle ce qui n'est que peur, jalousie ou confort, et de réprimander les petits pour ne pas affronter la vérité. La parole de Jésus débusque ces faux-semblants et nous invite à la transparence du cœur. Reconnaître nos « bonnes raisons » de différer le bien, et nous laisser convertir par l'évidence de la miséricorde, est déjà un chemin de vie nouvelle.

Paraboles de la graine de moutarde et du levain
La parabole du grain de moutarde
La parabole du grain de moutarde
18 Jésus disait donc : « À quoi le règne de Dieu est-il comparable, à quoi vais-je le comparer ? 119 Il est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et jetée dans son jardin. Elle a poussé, elle est devenue un arbre, et les oiseaux du ciel ont fait leur nid dans ses branches. » 320 Il dit encore : « À quoi pourrai-je comparer le règne de Dieu ? 221 Il est comparable au levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. » 12
Explications
Contexte historique et social

La graine de moutarde

La graine de moutarde (le sinapi des Grecs, sans doute la variété noire cultivée en Galilée) était proverbialement la plus petite des semences que connût le paysan juif ; le langage rabbinique l'employait couramment pour désigner une quantité infime. Pourtant elle pousse en une plante d'une à trois coudées, parfois davantage, capable d'abriter les oiseaux. Le contraste entre l'origine imperceptible et le résultat visible est saisissant pour des auditeurs ruraux qui semaient eux-mêmes cette graine et en récoltaient le condiment recherché.

Le levain dans la maison

Le levain est ici cette pâte fermentée, mise de côté d'une fournée à l'autre, qu'une femme « enfouit » dans trois mesures de farine. Trois sata représentent près de quarante litres, de quoi nourrir une centaine de personnes : démesure domestique qui évoque déjà l'abondance d'un festin (cf. les trois mesures pétries par Sara en Gn 18, 6). Le geste, lui, est des plus familiers : Jésus puise ses images au cœur de la vie quotidienne, dans le travail des champs et dans celui de la maison.

Une parole adressée à la Galilée

Ces deux paraboles closent un cycle d'enseignements et de controverses où l'opposition des chefs s'est durcie (13, 14.17). Aux yeux de beaucoup, le mouvement de Jésus paraissait alors négligeable : un maître itinérant, un groupe de Galiléens sans pouvoir ni prestige. Le diptyque moutarde-levain répond précisément à cette impression de petitesse, en promettant à ce commencement obscur un déploiement que rien d'humain ne laissait prévoir.

Lecture biblique et exégétique

Du minuscule au grand arbre

Le Royaume commence infime — un Galiléen et quelques disciples sur les routes —, mais il deviendra un arbre où « les oiseaux du ciel font leur nid ». L'image puise dans les visions de Daniel (Dn 4) et d'Ézéchiel (Ez 17, 23 ; 31, 6), où le grand arbre figure un royaume et les oiseaux les nations venant s'y abriter. Ainsi la croissance annoncée n'est pas seulement quantitative : elle dit l'accueil universel des peuples sous l'ombre du Royaume de Dieu.

Le levain caché

Le levain agit caché et de l'intérieur, transformant peu à peu toute la masse jusqu'à ce que « le tout ait levé ». Le verbe employé (enkryptō, « enfouir ») souligne ce travail invisible et patient. Si l'Écriture connaît un levain symbole de corruption (Ex 12 ; 1 Co 5, 6-8), Jésus en renverse la valeur : ici le ferment est bon, force discrète mais irrésistible qui pénètre le monde et le travaille du dedans, sans bruit ni contrainte extérieure.

Deux images complémentaires

Les deux paraboles se répondent sans se confondre. La moutarde dit une croissance visible, extérieure, qui s'élève vers le haut ; le levain, une transformation intérieure, cachée, qui se diffuse en profondeur. L'une regarde l'expansion du Royaume parmi les nations, l'autre son action sanctifiante au cœur de l'humanité et de chaque âme. Ensemble elles refusent d'enfermer le mystère du Royaume dans une seule figure.

Une parabole d'espérance

D'un bout à l'autre, le mouvement va du petit à l'immense, du commencement humble au terme assuré. Ce qui fait lever la pâte et grandir l'arbre n'est pas la puissance des hommes, mais la force de Dieu lui-même, à l'œuvre dans son Royaume. Les deux images invitent donc à la confiance : ce qui paraît négligeable, remis entre les mains du Seigneur, est promis à une fécondité démesurée.

Pour la vie spirituelle et pratique

Ne pas mépriser les petits commencements

Dieu se plaît à agir à partir du minuscule — une grâce reçue, un oui murmuré, un geste obscur de charité. Il ne faut donc pas se décourager devant la petitesse apparente du bien que l'on fait, ni devant la lenteur de sa propre conversion. La graine de moutarde deviendra arbre : ce qui compte n'est pas l'éclat des débuts, mais la fidélité confiante de celui qui sème malgré tout.

Être le levain dans la pâte

Le chrétien est appelé à être levain dans la pâte du monde. Non par la domination ni le tapage, mais par une présence humble, persévérante et joyeuse, il transforme son milieu de l'intérieur — sa famille, son travail, sa société. C'est la vocation que le Concile rappelle aux laïcs, sanctifiant le monde du dedans à la manière du ferment, là où Dieu les a placés.

Faire confiance à la croissance de Dieu

C'est Dieu, et non l'effort humain seul, qui donne la croissance (cf. 1 Co 3, 6-7). Au disciple revient de semer la Parole et d'enfouir le ferment avec patience, puis de remettre au Seigneur le soin du développement. Cette confiance libère de l'anxiété des résultats et de la tentation de tout maîtriser : le Royaume lèvera à son heure, selon le rythme de Dieu et non le nôtre.

Espérer pour l'Église et pour le monde

À l'échelle de l'Église comme du cœur, ces paraboles soutiennent l'espérance dans les temps de petitesse et d'apparente stérilité. Quand le bien semble étouffé et le troupeau réduit, la promesse demeure : l'arbre grandira, la pâte tout entière sera transformée. Le croyant ne juge donc pas le Royaume sur les apparences présentes, mais sur la fidélité de Celui qui l'a planté et le mène à son terme.

Qui sera sauvé?
22 Tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. 123 Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : 324 « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. 625 Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : “Seigneur, ouvre-nous”, il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes.” 326 Alors vous vous mettrez à dire : “Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.” 327 Il vous répondra : “Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.” 128 Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. 229 Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. 130 Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » 17
Explications
Contexte historique et social

En route vers Jérusalem

Luc précise que Jésus « faisait route vers Jérusalem », traversant villes et villages en enseignant. Cette notation rattache la scène à la grande montée vers Jérusalem (9, 51 — 19, 28), long voyage où l'évangéliste rassemble paroles et paraboles sur le prix du discipulat. Le mot route (hodos) prend ici un poids spirituel : marcher derrière Jésus, c'est suivre le chemin qui mène, à travers la croix, à la Ville sainte et à la Pâque. Le décor du voyage colore donc l'avertissement : il y a une urgence à se mettre en route soi-même.

Combien d'élus ? une question de l'époque

« Seigneur, n'y a-t-il que peu de gens à être sauvés ? » La demande n'a rien d'oiseux : le judaïsme du Ier siècle débattait du nombre des sauvés. Certains courants comptaient sur l'appartenance à Israël, descendance d'Abraham et alliance, pour assurer le salut ; d'autres, comme on le lit dans les apocalypses contemporaines, redoutaient qu'un petit reste seulement fût épargné au jugement. La question reflète une curiosité spéculative et, peut-être, l'assurance secrète de celui qui se range d'avance parmi les élus.

La porte de la maison, le soir venu

L'image est empruntée à la vie quotidienne : une maison dont le maître, la nuit tombée, ferme la porte et ne rouvre plus. Les demeures et les enclos antiques se barraient au crépuscule pour la sécurité ; une fois close, on frappait en vain jusqu'au matin. Cette porte unique et étroite, qu'on verrouille à heure fixe, suggère à la fois l'hospitalité offerte et le délai limité : il existe un temps pour entrer, et ce temps n'est pas indéfini.

Lecture biblique et exégétique

« Efforcez-vous d'entrer »

Jésus déplace la question : non « combien ? » mais « comment ? » et « toi, en seras-tu ? » « Efforcez-vous (agōnizesthe) d'entrer par la porte étroite. » Le verbe, d'où vient notre mot « agonie », appartient au vocabulaire de la lutte sportive et du combat : il dit l'effort tendu de l'athlète. Le salut, pur don de Dieu, n'est donc pas automatique ni dû à personne ; il requiert une réponse, une conversion, un combat spirituel mené dès maintenant, à la mesure de l'étroitesse du passage.

La porte fermée et les exclus

Une fois la porte close, certains plaideront leur proximité : « nous avons mangé et bu devant toi, tu as enseigné sur nos places. » La réponse tombe deux fois : « je ne sais d'où vous êtes ; éloignez-vous de moi, vous tous, artisans d'iniquité. » La sentence reprend presque mot pour mot le Psaume 6, 9. La simple familiarité — avoir côtoyé Jésus, entendu sa prédication — ne suffit pas : il faut appartenir réellement, être connu de lui et faire la volonté du Père (cf. Mt 7, 21-23).

Pleurs et grincements de dents

« Là seront les pleurs et les grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le Royaume, et vous, jetés dehors. » L'expression, fréquente chez Matthieu, évoque la douleur et la rage de l'exclu. Le tragique tient au contraste : ceux qui se croyaient les héritiers naturels du festin patriarcal se découvrent au-dehors. Le texte ne livre pas un décompte des damnés, mais un avertissement brûlant contre toute fausse assurance religieuse.

Le festin et le grand renversement

Alors « on viendra de l'orient et de l'occident, du nord et du midi, prendre place au festin du Royaume ». L'afflux des quatre points cardinaux annonce le rassemblement des nations païennes, réalisant la promesse faite à Abraham de bénir « toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3) et le pèlerinage des peuples vers Sion (Is 25, 6 ; 43, 5-6). Et la sentence retentit : « il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Le privilège hérité ne garantit rien ; seules l'humilité et la foi décident de la place au banquet.

Pour la vie spirituelle et pratique

S'efforcer d'entrer

Le salut se reçoit, mais il engage tout l'être : la « porte étroite » est celle de la conversion quotidienne, du renoncement à soi, de la fidélité patiente. Il ne s'agit pas de tomber dans l'anxiété ni le scrupule, comme si l'on devait mériter le ciel à force d'efforts, mais de prendre la vie chrétienne au sérieux, en collaborant chaque jour à la grâce. Ne pas vivre comme si tout était acquis : tel est le premier appel de ce passage.

Ne pas remettre à plus tard

La porte, un jour, se fermera. L'Évangile presse : le temps favorable, le temps de répondre, c'est aujourd'hui (cf. 2 Co 6, 2). Différer la conversion sous prétexte qu'il sera toujours temps, c'est risquer de frapper quand l'heure sera passée et d'entendre : « je ne sais d'où tu es. » L'urgence n'est pas une menace mais un appel de l'amour, qui veut nous voir entrer pendant qu'il fait encore jour.

Contre la fausse sécurité

« Nous te connaissions » ne suffit pas. Ce mot vise une présomption toujours actuelle : se croire sauvé par son baptême, son appartenance à l'Église ou la régularité de ses pratiques, sans vie conforme à l'Évangile. Ce qui compte n'est pas une connaissance extérieure du Christ, mais une relation réelle, vivante, qui se traduit en œuvres de charité. La foi sans les œuvres, dira saint Jacques, est morte (Jc 2, 17).

Un festin ouvert à tous

L'espérance, pourtant, demeure immense : des hommes de partout prendront place à la table du Royaume. Nul peuple, nulle culture, nul pécheur repenti n'en est exclu d'avance, car Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Et le renversement — les derniers premiers — invite à l'humilité : ne juger ni ne mépriser personne, et se garder soi-même de toute suffisance, puisque la dernière place peut devenir la première.

Jésus devant sa mort prochaine
31 À ce moment-là, quelques pharisiens s’approchèrent de Jésus pour lui dire : « Pars, va t’en d’ici : Hérode veut te tuer. » 232 Il leur répliqua : « Allez dire à ce renard : voici que j’expulse les démons et je fais des guérisons aujourd’hui et demain, et, le troisième jour, j’arrive au terme. 533 Mais il me faut continuer ma route aujourd’hui, demain et le jour suivant, car il ne convient pas qu’un prophète périsse en dehors de Jérusalem. 234 Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! 235 Voici que votre Temple est abandonné à vous-mêmes. Je vous le déclare : vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vienne le jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » 18
Explications
Contexte historique et social

L'avertissement des pharisiens

À l'heure même, des pharisiens s'approchent et préviennent Jésus : « Pars, va-t'en d'ici, car Hérode veut te tuer. » La démarche surprend, tant Luc montre ailleurs ces hommes hostiles au Maître. S'agit-il d'un avertissement sincère, ou d'une manœuvre voilée pour le pousser hors de Galilée et l'écarter des foules ? Le récit ne tranche pas, mais souligne que Jésus, en pleine montée vers Jérusalem (depuis 9, 51), reste en chemin, exposé, sans jamais infléchir sa marche au gré des intimidations.

Hérode Antipas, le tétrarque

Hérode Antipas, fils d'Hérode le Grand, gouvernait alors la Galilée et la Pérée comme tétrarque, sous la tutelle de Rome. Luc l'a déjà présenté comme l'assassin de Jean le Baptiste (9, 9), inquiet et curieux de voir Jésus. Son territoire borde la route du pèlerinage, et sa réputation de souverain intrigant rend la menace plausible. Pourtant, dans tout l'évangile, ce prince ne fera jamais mourir Jésus : son rôle restera celui du spectateur déçu, jusqu'au matin de la Passion (23, 8-12).

« Ce renard »

Jésus répond par un mot cinglant : « Allez dire à ce renard… » Dans le monde biblique et gréco-romain, le renard évoque à la fois la ruse sournoise et la faiblesse de celui qui n'a pas la force du lion. La rabbinique opposait volontiers le « renard » au « lion » pour désigner l'homme sans envergure. Jésus dénie ainsi à Antipas toute prise réelle sur le dessein de Dieu : ce n'est ni l'astuce ni la violence d'un tétrarque qui fixera l'heure de sa mort, mais le Père seul.

Lecture biblique et exégétique

« Le troisième jour, je serai consommé »

Loin de fuir, Jésus affirme la continuité de sa mission : « Je chasse les démons et j'accomplis des guérisons aujourd'hui et demain, et le troisième jour je suis consommé » (teleioumai, « je suis mené à mon achèvement »). Ces trois jours ne sont pas un calendrier mais une formule de plénitude : le temps fixé par Dieu pour parachever l'œuvre. Le verbe grec, riche d'accents sacrificiels, oriente déjà vers la Croix, où tout sera « accompli » (cf. Jn 19, 30). Rien d'humain ne détourne ce terme.

Le « il faut » du prophète à Jérusalem

« Il faut que je poursuive ma route aujourd'hui, demain et le jour suivant, car il n'est pas possible qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. » Ce « il faut » (dei) traverse tout Luc : il dit la nécessité du dessein divin, non une fatalité aveugle. La ville sainte, lieu du Temple et du culte, est devenue paradoxalement celle qui tue ses envoyés (cf. 11, 47-51). Jésus s'inscrit dans la longue lignée des prophètes rejetés, mais sa mort y aura un sens unique : l'offrande librement consentie du Fils.

La lamentation sur Jérusalem

Alors jaillit une plainte d'une intensité bouleversante : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés ! » Le double appel du nom, à la manière des grands oracles de l'Ancien Testament, dit la tendresse et la douleur mêlées. Puis vient l'image, d'une rare douceur maternelle : « combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! » L'amour pressant de Dieu s'y heurte au refus libre de l'homme.

« Votre maison vous est laissée »

La sentence tombe : « Voici que votre maison vous est laissée. » Le mot désigne sans doute le Temple, désormais abandonné à lui-même, vidé de la Présence qui faisait sa gloire — annonce voilée de sa ruine. Puis cette parole tournée vers l'avenir : « Vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vienne le jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Ps 118, 26). Acclamation des pèlerins, elle prépare l'entrée messianique (19, 38) et la reconnaissance dernière du Christ.

Pour la vie spirituelle et pratique

La détermination de Jésus

Ni les menaces d'Hérode ni la peur ne détournent Jésus de la volonté du Père. Il continue d'enseigner, de guérir, de chasser les démons, « aujourd'hui et demain », le regard fixé sur le terme qui l'attend à Jérusalem. Il y a là un modèle de courage et de fidélité : avancer dans la mission reçue malgré les intimidations, sans précipiter ni esquiver l'épreuve. La sérénité du Christ devant la mort naît de sa confiance totale en Celui qui tient son « heure » entre ses mains.

La tendresse maternelle de Dieu

« Comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes » : l'image, étonnante dans la bouche du Messie, dit le désir de Dieu de nous abriter, de nous protéger et de nous unir près de son cœur. L'Écriture parle déjà de l'ombre des ailes divines comme d'un refuge (Ps 91, 4). Cette tendresse presque maternelle invite à se laisser rassembler par Dieu, surtout dans la détresse et la dispersion, plutôt qu'à se croire plus en sûreté loin de lui, exposé à tous les dangers.

« Et vous n'avez pas voulu »

Au sommet de cette plainte résonne le drame du refus : l'amour de Dieu, si pressant soit-il, ne force jamais la liberté. « Vous n'avez pas voulu » : tout le mystère du péché tient dans ces mots, où la créature oppose son « non » à la patience du Créateur. Chacun peut y reconnaître ses propres résistances — les « je ne veux pas » discrets qui se dressent contre sa grâce. Y consentir enfin, abaisser ces refus, c'est entrer dans le rassemblement que Dieu désire pour nous.

« Béni soit celui qui vient »

La parole s'achève sur une promesse voilée : Jérusalem reverra son Messie quand elle saura l'acclamer. Cette bénédiction du Psaume 118, l'Église la reprend à chaque Messe, dans le Sanctus, juste avant l'offrande eucharistique : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Accueillir aujourd'hui Celui qui vient, au lieu de le rejeter comme la ville sainte, c'est anticiper la rencontre dernière et faire nôtre l'attente joyeuse du salut. La reconnaissance du Sauveur reste l'ultime appel de ce passage.