Évangile selon Saint Luc

Explications
Soixante-douze envoyés
Au-delà des Douze, Jésus institue un cercle plus large et envoie soixante-douze disciples ; les manuscrits hésitent entre soixante-dix et soixante-douze, selon que l'on suit l'hébreu ou la version grecque des Septante pour la table des nations de Genèse 10. Le nombre n'est donc pas anodin : il évoque l'ensemble des peuples de la terre et annonce déjà l'universalité du salut, si chère à Luc. Là où les Douze renvoyaient aux tribus d'Israël, ces envoyés esquissent une mission qui débordera les frontières du peuple élu vers toutes les nations.
Deux par deux, agneaux parmi les loups
Les disciples partent deux par deux, selon une exigence biblique du double témoignage (Dt 19, 15) et pour le soutien fraternel sur des routes incertaines. Jésus les avertit sans détour : « je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». L'image dit la vulnérabilité assumée de l'apôtre, désarmé, sans force ni protection mondaine. Le dénuement prescrit — ni bourse, ni sac, ni sandales de rechange — fait de la pauvreté même un signe : l'ouvrier ne s'appuie que sur Celui qui l'envoie et sur l'hospitalité qu'il rencontrera.
Les coutumes de la route et de l'accueil
« Ne saluez personne en chemin » : non un mépris, mais l'urgence d'une mission qui ne souffre pas les longues civilités orientales. L'ouvrier « mérite son salaire » : il est juste qu'il vive de l'Évangile et reçoive le pain de ses hôtes, sans courir de maison en maison à la recherche du meilleur accueil. Le geste de secouer la poussière d'une ville qui refuse était un rite connu, par lequel le juif pieux marquait sa rupture avec ce qu'il tenait pour païen et impur.
Les villes impénitentes
Jésus apostrophe enfin Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm, bourgades de Galilée témoins privilégiés de ses miracles. Comblées de grâces, elles n'ont pas cru. À elles, il oppose les cités païennes de Tyr et Sidon, voire Sodome, qui auraient fait pénitence : leur jugement sera plus supportable. Le principe est limpide et redoutable : à plus de grâce reçue, plus lourde responsabilité.
Porteurs de paix et du Royaume
Les envoyés précèdent Jésus « devant sa face », comme des hérauts qui préparent la venue du Maître. Leur premier mot, en entrant, est un don : « Paix à cette maison » — le shalom biblique, plénitude de salut qui « repose » sur l'homme de paix ou « revient » à l'envoyé si elle est refusée. Leur annonce centrale tient en une phrase : « le Royaume de Dieu est tout proche ». Aussi le rejet de ces humbles messagers engage-t-il une décision devant Dieu lui-même : « qui vous écoute m'écoute, qui vous rejette me rejette, et rejette Celui qui m'a envoyé ».
« Je voyais Satan tomber »
Les soixante-douze reviennent dans la joie : « même les démons nous sont soumis en ton nom ! » Jésus dévoile alors la portée invisible de leur succès : « je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ». Chaque exorcisme, chaque guérison est une brèche dans le règne du Mal, le signe que le Royaume avance. Il leur confie le pouvoir de fouler serpents et scorpions (cf. Ps 91, 13). Mais aussitôt il redresse leur joie : « réjouissez-vous non de cela, mais de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » — non dans les pouvoirs, mais dans le salut.
L'exultation dans l'Esprit et la révélation du Fils
Alors Jésus « exulte sous l'action de l'Esprit Saint » et bénit le Père : « tu as caché cela aux sages et aux savants, et tu l'as révélé aux tout-petits ». Suit une parole d'une densité unique, proche de l'évangile de Jean : « nul ne connaît qui est le Fils, sinon le Père, et qui est le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler ». La connaissance de Dieu n'est donc pas conquête de l'intelligence mais don gratuit, réservé aux cœurs humbles.
Heureux les yeux qui voient
Se tournant vers les siens, Jésus proclame une béatitude : « heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ». Bien des prophètes et des rois ont désiré contempler l'accomplissement des promesses sans l'obtenir. Les disciples, eux, vivent le temps du salut : ils voient et entendent le Messie en personne. Le privilège est immense, et il appelle la gratitude.
Prier le maître de la moisson
Devant le manque d'ouvriers — prêtres, missionnaires, catéchistes, témoins de toute condition —, la première réponse n'est pas l'activisme mais la prière. La moisson appartient à Dieu ; lui seul appelle et envoie. À nous de l'implorer avec insistance pour les vocations et de nous tenir nous-mêmes disponibles, prêts à répondre si la voix retentit. L'évangélisation jaillit d'abord d'un cœur qui supplie avant d'agir.
Se réjouir d'être inscrit au ciel
La vraie joie du disciple ne réside pas dans les succès apparents ni dans les dons spectaculaires, mais dans cette certitude : être connu et aimé de Dieu, « inscrit dans les cieux ». Les fruits de l'apostolat sont réels, mais ils peuvent enfler l'orgueil. Garder le cœur humble devant ce que Dieu accomplit par nous, et rapporter à lui toute fécondité, préserve la joie de toute vanité.
La voie de l'enfance spirituelle
Dieu se révèle aux tout-petits, non aux orgueilleux qui se croient sages et se suffisent. Cette parole renverse les hiérarchies humaines du savoir : la connaissance de Dieu passe par l'humilité, la simplicité et la confiance filiale, plutôt que par les seules ressources de l'esprit. C'est la voie qu'illustreront tant de saints, et que sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus nommera la « petite voie » : se faire petit pour être comblé.
Porter la paix et annoncer le Royaume
Comme les soixante-douze, le chrétien entre chez les autres en porteur de paix. L'évangélisation commence par ce don d'une présence pacifiante, qui désarme les défiances et prépare l'annonce. Elle demande aussi le courage d'une certaine pauvreté, de la dépendance à la Providence, et la liberté de passer outre quand le message est refusé, sans amertume. L'essentiel reste de dire, en actes et en paroles, que le Royaume s'est approché.
Explications
Un légiste qui met à l'épreuve
Un docteur de la Loi (nomikos), expert chargé d'interpréter et d'enseigner la Torah, se lève « pour le mettre à l'épreuve ». Sa question — « que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » — n'est pas naïve : elle veut sonder, voire piéger, ce maître sans titre officiel. Chez Luc, Jésus ne se dérobe pas mais renvoie l'expert à sa propre compétence : « Dans la Loi, qu'est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Le débat se noue ainsi sur le terrain même de l'interlocuteur, l'Écriture qu'il prétend maîtriser.
Hériter la vie éternelle
L'expression « vie éternelle » traduit l'attente juive d'une résurrection des justes et d'une part au monde à venir (cf. Dn 12, 2). Le verbe « hériter » évoque la promesse faite à Israël : entrer en possession de la Terre et des biens du salut comme d'un héritage paternel. La question rejoint donc celle, lancinante au Ier siècle, du « plus grand commandement » : parmi les 613 préceptes recensés par les rabbins, lequel résume et porte tous les autres ? L'enjeu n'est pas théorique, mais touche au sens entier de l'existence devant Dieu.
Le Shema d'Israël
L'homme cite d'abord la grande prière quotidienne d'Israël, le Shema (Dt 6, 4-5), récitée matin et soir et fixée aux montants des portes et au bras par les tefillin : aimer le Seigneur « de tout ton cœur ». Il y joint Lévitique 19, 18 : « ton prochain comme toi-même ». Ce rapprochement des deux textes circulait déjà dans le judaïsme, mais leur union en un seul commandement reste audacieuse. En ajoutant l'esprit (dianoia) aux trois facultés hébraïques — cœur, âme, force —, la version grecque souligne que nulle dimension de l'homme n'échappe à cet amour.
Les deux amours n'en font qu'un
Jésus approuve aussitôt cette synthèse : « Tu as bien répondu. » Tout le précis de la Loi et des Prophètes pend de l'amour de Dieu et du prochain, qu'on ne peut séparer sans les ruiner l'un et l'autre. L'amour de Dieu n'est vrai que s'il se vérifie dans l'amour du frère ; l'amour du frère, à son tour, n'a sa source et sa mesure que dans l'amour de Dieu. Les deux commandements ne sont pas juxtaposés comme deux devoirs, mais comme la racine et son fruit, un unique mouvement du cœur.
« De tout ton cœur, de toute ton âme… »
Le quadruple « de tout » n'établit pas quatre amours, mais exige un amour total, sans réserve ni partage. Le cœur (kardia), siège des décisions ; l'âme (psychē), le souffle vital ; la force (ischys), l'énergie déployée ; l'esprit (dianoia), l'intelligence et la pensée : c'est l'homme entier, jusqu'en ses replis, qui est requis. Aimer Dieu de cette manière, c'est lui rapporter toute la personne, sans qu'aucune faculté demeure étrangère ou retenue pour soi.
« Fais cela et tu vivras »
La conclusion déplace l'accent : la vie éternelle ne s'obtient pas d'abord par le savoir mais par le faire. « Fais cela et tu vivras » : le légiste connaissait la lettre, il lui reste à la pratiquer. L'écho de Lévitique 18, 5 — « qui les met en pratique vivra par elles » — rappelle que la Loi est ordonnée à la vie, non à la dispute. Ce « fais » est aussi une pointe : il prépare la parabole du bon Samaritain (10, 29-37), où l'amour cessera d'être défini pour être montré.
Du commandement à la question du prochain
La réponse de Jésus laisse pourtant une ouverture que le verset suivant exploitera : « qui est mon prochain ? » Le légiste, « voulant se justifier », cherche à circonscrire le devoir d'amour, à fixer les limites du cercle à aimer. Or l'enseignement de Jésus tend précisément à briser ces frontières : le prochain n'est pas une catégorie à délimiter, mais quiconque se trouve sur ma route et réclame ma compassion. L'exégèse traditionnelle voit ici le passage du commandement énoncé à son exigence illimitée.
Aimer Dieu de tout son être
« De tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, de tout ton esprit » : Dieu demande tout, sans rien excepter de notre vie. Ordonner à lui nos pensées, nos forces, nos désirs et nos décisions est le premier appel de l'existence chrétienne. Cet amour n'est pas un sentiment passager mais une orientation profonde, qui informe peu à peu chaque choix. C'est le plus grand commandement parce qu'il est le premier : tout le reste en découle et y trouve sa juste place.
Le prochain, inséparable de Dieu
On ne peut prétendre aimer Dieu qu'on ne voit pas tout en méprisant le frère qu'on voit (cf. 1 Jn 4, 20). La charité fraternelle est la vérification concrète de l'amour de Dieu : elle en est le signe visible et la preuve. Séparer les deux — la piété sans le service, ou la philanthropie sans Dieu —, c'est trahir l'un et l'autre. Le prochain devient ainsi le lieu où s'éprouve et se manifeste, jour après jour, la sincérité de notre amour pour le Seigneur.
Passer à l'acte
Connaître le commandement, même parfaitement, ne suffit pas : encore faut-il le vivre. « Fais cela » : la sainteté ne se joue pas dans les belles formules, mais dans l'amour concret, patient et coûteux, offert au prochain réel que Dieu place devant nous. La foi qui n'agit pas demeure stérile (cf. Jc 2, 17). Le chrétien est sans cesse renvoyé du discours à l'œuvre, de l'idée de la charité à ses gestes humbles et quotidiens.
Recevoir la vie en aimant
« Tu vivras » : l'amour n'est pas une performance qui mériterait le ciel par nos seules forces, mais le chemin par lequel la vie de Dieu se reçoit et se déploie en nous. Aimer vraiment, c'est déjà vivre de la vie éternelle commencée. La grâce qui rend cet amour possible vient de Dieu lui-même, « répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint » (Rm 5, 5) : nous n'aimons qu'en répondant à celui qui nous a aimés le premier.

Explications
« Et qui est mon prochain ? »
Le légiste, « voulant se justifier », demande qui est son prochain. La question n'est pas neutre : les docteurs débattaient des limites du commandement de Lv 19, 18, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », souvent restreint au compatriote et au coreligionnaire, parfois étendu au converti, mais volontiers refusé à l'étranger, au pécheur ou à l'ennemi. En cherchant une définition précise, l'homme veut circonscrire son devoir et savoir où s'arrête l'obligation d'aimer. Jésus, par sa parabole, va au contraire déplacer la question pour la faire éclater.
La route de Jéricho
De Jérusalem à Jéricho, la route descend d'environ mille mètres en moins de trente kilomètres, à travers les gorges arides du désert de Juda. Ce ravin rocheux, à l'écart des regards, était tristement réputé pour ses brigands : on l'appellera plus tard la « montée du Sang ». L'auditeur visualise aussitôt le danger, d'autant que la cité sacerdotale de Jéricho fournissait au Temple nombre de prêtres et de lévites qui empruntaient ce chemin. Le cadre géographique rend la scène parfaitement vraisemblable et donne à la parabole sa force concrète.
Prêtre, lévite et Samaritain
Un prêtre, puis un lévite — le personnel attaché au culte du Temple — descendent par hasard et, voyant l'homme, passent outre en se tenant à distance. Plusieurs motifs ont été avancés : la crainte de se souiller au contact d'un possible cadavre (Nb 19, 11-16), qui aurait rendu impurs et empêchés d'exercer leur service, mais aussi la peur, la hâte ou l'indifférence. Le secours viendra d'un Samaritain, membre de ce peuple schismatique méprisé et tenu pour hérétique (cf. Jn 4, 9 ; Lc 9, 53) : choix délibérément scandaleux pour un auditoire juif.
La compassion en actes
Là où deux hommes de Dieu ont seulement vu et passé, le Samaritain, lui, « fut saisi de compassion » : le verbe grec splanchnizomai, qui désigne un bouleversement des entrailles, est ailleurs réservé au regard même de Dieu et du Christ (cf. 7, 13 ; 15, 20). De ce mouvement intérieur naît une cascade de gestes : il panse les plaies, y verse l'huile qui adoucit et le vin qui désinfecte, charge le blessé sur sa monture, le mène à l'auberge, le soigne, paie deux deniers — près de deux journées de salaire — et promet de revenir. Miséricorde concrète, coûteuse et complète, tout le contraire d'un sentiment vague.
Le renversement de la question
Au terme du récit, Jésus ne répond pas à la question posée, « qui est mon prochain ? », mais en pose une autre : « lequel des trois s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ? » Le glissement est décisif. Le prochain n'est plus un objet à délimiter — celui que je dois ou non aimer —, mais un sujet à devenir : c'est moi qui me fais le prochain de quiconque gît sur ma route. L'amour ne se mesure pas au mérite de l'autre ; il franchit les frontières que le légiste voulait tracer. La réponse de l'homme, contraint d'avouer « celui qui a fait miséricorde », précède l'envoi.
« Va, et toi aussi, fais de même »
La parabole ne s'achève pas sur une définition mais sur un ordre. À la curiosité théorique du docteur, Jésus oppose un appel à agir : « Va, et toi aussi, fais de même. » L'épisode est d'ailleurs encadré par le double commandement de l'amour (10, 27) : aimer Dieu et le prochain ne se prouve que dans les œuvres. Loin de clore le débat sur les limites du devoir, Jésus le rouvre à l'infini, car la charité véritable ne connaît pas de borne où s'arrêter, mais seulement un besoin qui appelle.
La lecture des Pères
Dès les premiers siècles, la tradition (Origène, Ambroise, Augustin) a lu dans la parabole une figure du Christ et de l'histoire du salut. Le bon Samaritain, l'étranger venu d'ailleurs, c'est Jésus, qui s'approche de l'humanité blessée — Adam descendu de Jérusalem, dépouillé par les démons et laissé à demi-mort. Il verse sur ses plaies l'huile et le vin des sacrements, le charge sur sa propre monture — sa chair assumée — et le confie à l'auberge de l'Église, en attendant son retour. Cette lecture christologique, sans abolir le sens moral, en dévoile la source.
Se faire le prochain
La leçon retourne notre regard : il ne s'agit plus de demander « qui mérite mon amour ? », mais de devenir le prochain de celui qui souffre devant moi. La charité chrétienne ignore les frontières d'origine, de nation, de religion ou de sympathie ; elle ne trie pas les bénéficiaires selon leur proximité. Comme le Samaritain envers un Juif qui le méprisait peut-être, elle franchit même l'inimitié : l'ennemi secouru devient frère, et l'on découvre que tout homme dans le besoin est, en vérité, mon prochain.
Une compassion qui agit
Le prêtre et le lévite voient et passent ; seul le Samaritain s'arrête. La vraie compassion ne se contente pas d'un élan du cœur : elle descend de cheval, se salit les mains, engage du temps, de l'argent et de la peine. Trop souvent, la peur, la hâte ou de pieux prétextes — comme la pureté rituelle invoquée par les premiers passants — servent d'alibi pour « passer outre ». L'amour évangélique, lui, se fait proche, durable et responsable, jusqu'à payer pour l'autre et revenir prendre de ses nouvelles.
Recevoir et donner la miséricorde du Christ
Avant d'imiter le bon Samaritain, il est bon de se reconnaître soi-même dans l'homme à demi-mort que nul ne pouvait sauver, et que le Christ s'est approché de relever. C'est de la miséricorde reçue que naît la nôtre : nous n'aimons que parce que nous avons d'abord été aimés et guéris gratuitement. Recevoir l'huile et le vin de ses sacrements à l'auberge de l'Église, puis repartir vers les blessés du chemin — tel est le mouvement même de la vie chrétienne, que résume l'ordre du Seigneur : « va, et toi aussi, fais de même ».
Explications
L'hospitalité, devoir sacré
Marthe « reçoit » Jésus dans sa maison : le verbe grec (hupodechomai) dit l'accueil empressé de l'hôte. En Orient ancien, recevoir un voyageur était un devoir sacré, hérité d'Abraham aux chênes de Mambré (Gn 18), où l'hospitalité ouvrait sur une visite divine. Préparer le repas, laver les pieds, veiller au confort de l'invité incombait à la maîtresse de maison, et la coutume voulait que l'on honorât un maître réputé par un accueil soigné. Le service de Marthe est donc réel, généreux et pleinement légitime : Jésus ne le récusera pas.
Marie aux pieds du Seigneur
Marie « se tient assise aux pieds du Seigneur » et écoute sa parole : c'est l'attitude exacte du disciple auprès de son rabbi, celle que Paul revendique « aux pieds de Gamaliel » (Ac 22, 3). Qu'une femme soit ainsi admise à l'école d'un maître est, pour le Ier siècle, tout à fait remarquable : la tradition rabbinique réservait d'ordinaire cette place aux hommes. Luc, attentif d'un bout à l'autre de son évangile à la dignité des femmes, le souligne discrètement, préparant déjà l'annonce du Royaume à toutes les conditions.
Une maison amie en Judée
L'épisode s'insère, chez Luc, dans la longue montée vers Jérusalem (9, 51), et l'évangéliste tait le nom du village. L'évangile de Jean situe pourtant Marthe et Marie, avec leur frère Lazare, à Béthanie, à quelques stades de la Ville sainte (Jn 11, 1 ; 12, 1-2). Cette maison apparaît comme un refuge familier où Jésus trouve repos et amitié au seuil de sa Passion. La sobriété de Luc concentre ainsi toute l'attention non sur le décor, mais sur la scène intérieure des deux sœurs.
« Tu t'inquiètes et t'agites »
Jésus ne blâme nullement le service, mais l'inquiétude (merimna) qui ronge Marthe : le même mot désigne, dans la parabole du semeur, les « soucis » qui étouffent la Parole (8, 14). Le verbe traduit par « s'agiter » (périspaomai) évoque une âme tiraillée, dispersée en tous sens. Le redoublement plein de tendresse, « Marthe, Marthe », rappelle les appels solennels de l'Écriture (« Abraham, Abraham » ; « Simon, Simon ») : ce n'est pas une réprimande sèche, mais un appel affectueux à la paix et à la juste mesure.
« Une seule chose est nécessaire »
Face à la dispersion « pour bien des choses », Jésus oppose l'unique nécessaire. La formule contraste la multiplicité affairée et l'unité d'un cœur tourné vers Dieu : avant tout plat, c'est l'écoute de la parole et la présence au Seigneur qui importent. « Marie a choisi la meilleure part » — l'image est celle de la portion servie au festin, mais aussi de la « part » d'héritage : le Seigneur lui-même est le lot du croyant (Ps 16, 5 ; 73, 26). Cette part « ne lui sera pas enlevée ».
Action et contemplation, sans opposition
La grande tradition, d'Origène à saint Augustin et saint Grégoire, lit les deux sœurs comme figures complémentaires : Marthe l'action, Marie la contemplation. Loin de mépriser l'œuvre des mains, Jésus établit seulement une priorité : le service doit jaillir de l'écoute et non l'étouffer. Privée de la « part » de Marie, l'activité de Marthe se vide, s'épuise et se change en agitation stérile. L'Écriture ne dresse donc pas une sœur contre l'autre, mais ordonne l'une à l'autre dans l'unité d'une même charité.
L'unique nécessaire
Dans une existence surchargée de tâches et de bruits, l'Évangile invite à garder la priorité de Dieu : ménager du temps pour l'écouter, prier, demeurer simplement avec lui. Aucune occupation, si bonne et si urgente soit-elle, ne doit évincer cette part essentielle d'où tout le reste reçoit son sens. C'est elle qui demeure quand tout passe, car le Seigneur l'a promise inamissible : elle « ne sera pas enlevée » à qui l'a vraiment choisie.
Servir sans s'agiter
Le défaut de Marthe n'est pas de servir, mais de se laisser dévorer par les soucis du service. L'Évangile appelle à travailler dans la paix plutôt que dans l'agitation anxieuse : accomplir ce qu'on a à faire pour le Seigneur et en sa présence, sans s'y perdre ni s'y crisper. La même besogne, faite d'un cœur recueilli, devient prière ; faite dans l'inquiétude, elle épuise et aigrit. La sérénité du service est le fruit visible de l'écoute intérieure.
Action et contemplation dans l'Église
L'Église a besoin des Marthe et des Marie, et chaque cœur porte en lui les deux. Servir, certes, mais d'un service enraciné dans l'écoute, sous le regard du Seigneur ; contempler, et que la contemplation déborde en charité fraternelle. Les saints les plus actifs furent souvent les plus priants : c'est de l'oraison que naît la fécondité de l'apostolat. Marthe et Marie habitent finalement la même maison — celle d'une vie unifiée par l'amour du Christ.