Matthieu 8, 34
Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur territoire.
Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur territoire.
Et voici que toute la ville... Concours bien naturel, vu l’éclat du
double miracle opéré par Jésus. Chacun désire contempler de ses propres yeux l’auteur d’un prodige si
extraordinaire qui témoigne d’une puissance inouïe jusqu’alors. - L'ayant vu : la curiosité une fois satisfaite,
un autre sentiment, celui d’une crainte frivole, s’empare de cette foule mobile : on redoute le Thaumaturge,
qui pourrait bien infliger au pays des pertes plus considérables, et on le prie de se retirer. - Ils le priaient de
s'éloigner... S. Jérôme a essayé, il est vrai, d’excuser les Gadaréniens, en affirmant que leur démarche
provenait « de leur humilité, car ils se jugeaient indignes de la présence du Seigneur », toutefois son avis n’a
trouvé qu’un nombre fort restreint de partisans. Il est beaucoup plus naturel de prendre en mauvaise part la
demande que ce peuple attaché aux richesses matérielles adressait à Jésus. Le Sauveur ne pouvant rien faire
parmi des âmes si mal disposées, les punit en accédant à leur désir. C’est un hôte qui ne s’impose jamais,
bien qu’il se présente toujours les mains chargées de présents. Il laissa du moins les possédés qu’il venait de
guérir comme ses témoins à Gadara et dans la Décapole ; Marc. 5, 19 et 20.
1091. En conséquence, vient l’étonnement de tout le peuple : ET VOILÀ QUE TOUTE LA VILLE SORTAIT AU-DEVANT DE JÉSUS ET, L’AYANT APERÇU, ILS LUI DEMANDÈRENT DE QUITTER LEUR TERRITOIRE. Et pourquoi ? Parce qu’il leur avait causé de grands dommages, ils craignaient que, s’il restait plus longtemps, il leur fasse encore plus de dommages. Certains craignent ainsi d’être avec le Christ par crainte de dommages temporels, comme on le trouve en Is 30, 11 : Écarte-toi de mon chemin ; que le Saint d’Israël s’éloigne de notre visage. Ou bien, autre [interprétation] : [ils ne le firent pas] par malice, mais par dévotion, car ils se jugeaient indignes. Pierre dit quelque chose de semblable : Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur [Lc 5, 8].
Gérasa est une ville de l'Arabie, située au delà du Jourdain auprès du mont Galaad ; elle était habitée par la tribu de Manassès et n'était pas éloignée du lac de Tibériade, dans lequel les pourceaux furent précipités.
Le mot Gerasa signifie celui qui repousse son habitant, ou bien l'étranger qui approche, c'est-à-dire la gentilité qui repousse loin d'elle le démon, et qui d'abord éloignée du Christ s'approche de lui lorsqu'après sa résurrection il la visite par ses Apôtres.
Ou bien, les pourceaux sont ceux qui mettent leur jouissance dans la fange du vice, car le démon n'a de pouvoir sur personne à moins qu'il ne vive de la vie des pourceaux ou s'il a quelque pouvoir, ce n'est point celui de perdre, mais d'éprouver. Ces pourceaux qui ont été précipités dans le lac sont une figure de ceux qui après que les Gentils ont été délivrés de la tyrannie des démons, ont refusé de croire en Jésus-Christ et pratiquent dans des lieux retirés leurs rites sacrilèges, aveuglés qu'ils sont et comme submergés dans les abîmes de leur curiosité. Ces gardiens des pourceaux qui s'enfuient tout en annonçant ce prodige figurent ces princes des impies qui, tout en ne voulant point se soumettre à la loi chrétienne, ne cessent cependant de célébrer avec admiration la puissance de Jésus-Christ. Ceux qui frappés d'une grande crainte, prient le Sauveur de s'éloigner, représentent la multitude retenue par la fausse douceur de ses anciennes habitudes, qui ne veut point rendre honneur à la loi chrétienne, en disant qu'il lui est impossible de l'accomplir.
Le démon sait fort bien qu'il ne peut rien faire par sa propre puissance, puisque ce n'est point de lui même qu'il tient son existence comme esprit.
Toutes les fois qu'ils étaient tourmentés par les effets de sa puissance, ils croyaient que c'était le Fils de Dieu ; mais lorsqu'ils le voyaient soumis à la faim, à la soif et à d'autres nécessités semblables, le doute rentrait dans leur esprit, et ils le regardaient comme un simple mortel. Remarquons aussi que les Juifs incrédules, qui osaient dire que c'était par Belzébul que le Sauveur chassait les démons, et les Ariens, qui prétendaient que c'était une simple créature, sont condamnés tout à la fois et par le jugement de Dieu et par la confession des démons qui proclament que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. C'est avec raison qu'ils disent : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? » etc. C'est-à-dire il n'y a rien de commun entre notre malice et votre grâce, car, d'après l'Apôtre (2 Co 6), il n'y a point d'union possible entre la lumière et les ténèbres.
Ils ne demandèrent pas à entrer dans d'autres hommes, parce que celui qui les tourmentait paraissait revêtu de la nature humaine. Ils ne demandèrent pas non plus à entrer dans un troupeau de moutons, car ces animaux étaient purs d'après la loi et pouvaient être offerts dans le temple de Dieu. Parmi les animaux immondes, ils choisirent de préférence les pourceaux, parce qu'il n'y a point d'animal plus immonde. Le mot de pourceau en latin est même synonyme de couvert d'ordures, car cet animal se plaît au milieu des immondices. Comme eux aussi les démons se plaisent dans les souillures du péché. Ils ne demandèrent pas à être envoyés dans les régions de l'air, à cause de l'extrême désir qu'ils ont de nuire aux hommes.
Saint Matthieu parle ici de deux possédés, saint Marc et saint Luc ne parlent que d'un seul ; cette différence s'explique en disant qu'il y en avait un des deux plus connu et plus renommé, qui affligeait davantage cette contrée et dont les habitants désiraient plus ardemment la guérison, guérison qui eut aussi plus de retentissement.
Dieu ne se fit connaître à eux qu'autant qu'il le voulut, et il ne le voulut qu'autant qu'il le fallait. Il ne se manifesta donc pas à leurs regards comme la vie éternelle et comme cette lumière qui éclaire les âmes pieuses, mais seulement par quelques effets temporels de sa puissance et par quelques-uns de ces signes secrets de sa puissance, qui sont sensibles pour les esprits angéliques, même pour ceux qui sont mauvais, plutôt que pour la faiblesse de notre nature.
Ce cri que poussent les démons : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous, Jésus, Fils de Dieu, » est plutôt l'expression d'un soupçon, que d'une connaissance certaine, car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient permis que le Dieu de gloire fût crucifié.
Peut-être regardaient-ils comme soudain ce qu'ils pensaient ne devoir leur arriver que beaucoup plus tard ; peut-être considéraient-ils comme leur perte ce qui allait arriver, d'être dévoilés et couverts de mépris, et cela avant le jour où ils entendraient l'arrêt de leur damnation éternelle.
Que les paroles des démons aient été rapportées différemment par les Évangélistes, il n'y a point à s'en inquiéter, car on peut ramener toutes ces variantes à une seule pensée, ou bien supposer même que toutes ces paroles ont été dites. On ne doit pas non plus s'étonner que dans saint Matthieu les démons parlent au pluriel, tandis que les autres Évangélistes les font parler au singulier, car ces derniers rapportent que le démon interrogé quel était son nom, répondit qu'il s'appelait légion, parce qu'en effet ils étaient plusieurs démons.
Mais ce n'est pas là cette confession volontaire que Dieu se plaît à récompenser aussitôt, c'est la force de la nécessité qui malgré eux leur extorque cet aveu. Ainsi lorsque des esclaves ont pris la fuite, et que bien longtemps après ils se trouvent en présence de leur maître, ils ne demandent qu'une chose, c'est d'échapper au châtiment qu'ils méritent ; ainsi les démons se trouvant tout à coup devant le Seigneur qu'ils voient descendre sur la terre, croyaient qu'il était venu pour les juger. Quelques auteurs trouvent absurde de dire que les démons connaissaient le Fils de Dieu, tandis que le prince des démons ne le connaissait pas, parce que leur malice est moins grande et qu'ils ne sont que ses satellites. Est-ce que, en effet, toute la science des disciples ne doit pas être rapportée au Maître ?
La présence du Sauveur est elle-même un tourment pour les démons. ». Chrys.(hom. 29.) Ils ne pouvaient pas dire qu'ils n'avaient commis aucune faute, car Jésus-Christ les avait surpris en flagrant délit, en se faisant un jeu de tourmenter une créature de Dieu. Aussi craignaient-ils qu'en raison de cette multitude de crimes dont ils étaient coupables, il n'attendît pas, pour les punir, la sentence suprême du dernier jugement.
Ou bien on peut dire que ce n'est point par un sentiment d'orgueil, mais d'humilité, qu'ils prient Jésus de s'éloigner de leur contrée. Ils se jugent indignes de la présence de Dieu, à l'exemple de Pierre, qui disait : « Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un homme pécheur. »
Ce n'est point à leur persuasion que Notre-Seigneur agit de la sorte, mais pour plusieurs raisons dignes de sa sagesse : d'abord il voulait montrer combien sont malfaisants et pernicieux les démons qui cherchaient à perdre ces hommes ; en second lieu il voulait nous apprendre que sans sa permission ils n'osent rien entreprendre, même contre des pourceaux ; troisièmement il faisait voir par là qu'ils auraient fait endurer à ces hommes un traitement plus cruel qu'aux pourceaux, si la divine providence n'était venue à leur secours dans leur malheur, car les démons ont bien plus de haine contre les hommes que contre les animaux. Nous avons encore ici une preuve évidente que chacun de nous est l'objet des soins de la divine Providence ; elle ne suit pas à l'égard de tous les mêmes voies, elle n'emploie pas les mêmes moyens, et c'est en cela qu'éclate surtout sa sagesse, car la Providence se révèle en procurant à chacun de nous ce qui lui est le plus utile. En outre, nous voyons aussi que non-seulement elle a soin de tous en général, mais de chacun de nous en particulier, et nous en serons convaincus en considérant ce qui serait arrivé à ces possédés qui depuis longtemps auraient été étouffés si la divine Providence n'avait veillé sur eux. Jésus leur permit encore d'envahir ce troupeau de pourceaux, pour rendre sa puissance plus sensible aux habitants de cette contrée. En effet, dans les endroits où il n'était pas encore connu, il faisait des miracles plus éclatants pour attirer les hommes à la connaissance de sa divinité.
Ces deux possédés du démon sont aussi la figure des païens, car Noé ayant eu trois enfants, Sem, Cham et Japhet, et la famille de Sem ayant seule formé le peuple de Dieu, ses deux frères sont comme la souche de la multitude des nations païennes.
Voilà pourquoi les démons retenaient ces deux possédés hors de la ville, hors de la synagogue, de la loi et des prophètes ; en effet, les origines de ces deux nations étaient comme situées au milieu des demeures des défunts et des cadavres des morts, rendant le chemin de la vie présente dangereux à tous ceux qui le traversent.
Ou bien encore, cette ville est une figure du peuple juif ; elle entend parler des oeuvres du Christ, et va au devant de son Seigneur, mais c'est pour lui défendre d'entrer sur les confins de son territoire et dans ses murs, car les partisans de la loi n'ont point voulu recevoir la prédication de l'Évangile.