Matthieu 8, 29

Et voilà qu’ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? »

Et voilà qu’ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? »
Louis-Claude Fillion
Ils se mirent à crier : comme nous l’avons dit plus haut, ce sont les démons qui parlent par la bouche des possédés avec lesquels ils se sont pour ainsi dire identifiés, la personnalité de ces derniers semblant avoir momentanément disparu. - Qu'y a-t-il entre vous et nous ? En hébreu, Cf. 2 Reg. 16, 10 ; Jos. 22, 24, etc. « Si tu rends cela dans la langue de tous les jours, tu ne feras qu’engendrer du mépris. Car les latins disent aussi : quoi à toi avec moi ? En hébreu, le sens est différent : pourquoi me troubles-tu ? », Grotius, Annotat. in h.l. La traduction vulgaire de ces mots serait donc : Laissez-nous tranquilles. D’après quelques commentateurs, les démons auraient voulu dire à Jésus : Vous savez bien que nous n’avons rien contre vous, de même que vous n’avez rien contre nous ; affectant de tenir ce langage devant le peuple, pour lui faire croire qu’il existait des engagements préalables entre eux et le Sauveur. Mais c’est là un sens trop recherché, qui est d’ailleurs en contradiction manifeste avec le contexte. - Fils de Dieu, c’est-à-dire Messie, Cf. 4, 6 ; les démons n’ignorent plus que Jésus est vraiment le Christ qui doit sauver le genre humain. - Venu ici pour nous tourmenter avant le temps. De quelle époque les esprits mauvais veulent parler ici ? Quel genre de tourment Jésus-Christ leur infligeait-il alors ? Ce sont deux questions qui dépendent l’une de l’autre, et auxquelles on peut répondre en même temps. Il est certain que les démons, depuis le premier instant de leur chute et de leur damnation, subissent un châtiment perpétuel qui ne leur laisse jamais de repos. Néanmoins, d’après plusieurs textes très formels du Nouveau Testament, les souffrances qu’ils endurent sont loin d’avoir atteint leur « maximum » de gravité. S. Jude et S. Pierre enseignent de la façon la plus claire qu’à partir d’un certain moment, il y aura pour Satan et sa milice perverse un surcroît considérable de peine : « Les anges qui n’ont pas conservé leur rang mais qui ont abandonné leurs domiciles, Dieu les a réservés pour le jugement du dernier jour, enchaînés qu’ils sont éternellement dans les ténèbres. », S. Jud. v. 6. S. Pierre ajoute : « Car Dieu n’a pas épargné les anges qui avaient péché, mais il les a livrés, enchaînés, aux ténèbres infernales, où ils sont gardés pour le jugement », 2 Petr. 2, 4 ; Cf. 1 Cor. 6, 3. Jusqu’à présent, leur sentence quoique éternelle n’a pas encore reçu le degré de solennité que Dieu lui réserve ; en outre, ainsi que nous avons eu l’occasion de le dire précédemment, ils jouissent encore d’un pouvoir réel sur la nature et même sur l’humanité, ce qui leur permet de porter partout le désordre ici-bas et d’assouvir en partie leur soif de vengeance contre le royaume de Dieu. Mais, après la sentence finale du jugement dernier, ils seront privés de cette consolation : relégués à tout jamais au fond des enfers, ils y subiront des supplices d’autant plus douloureux que rien ne viendra les en distraire. Les mots « avant le temps » signifient donc : Avant le jugement général. Bien que l’heure précise de ces assises solennelles leur demeurât inconnue, les démons de Gadara pressentaient toutefois, lorsque Jésus s’approchait d’eux pour les expulser, que la fin du monde ne devait pas être aussi prochaine : ils font donc valoir avec hardiesse ce qu’ils croient être des droits acquis. Du reste, comme le fait remarquer S. Jean Chrysostôme, la seule présence du divin Maître était pour eux une aggravation de leurs tourments : « Ils étaient transpercés invisiblement, et flottaient comme s’ils étaient ballottés par les flots de la mer. Ils étaient brûlés, et une telle présence leur faisait souffrir des maux intolérables », Cf. Hom. 28 in Matth.
Saint Thomas d'Aquin
1084. Mais on montre leur impatience, parce qu’ils ne supportaient pas la présence du Christ. C’est pourquoi il est dit : ILS SE MIRENT À CRIER. Par là est montrée leur impatience, Is 65, 14 : Vous crierez à cause de la douleur de votre cœur et vous hurlerez à cause de la contrition de votre esprit. De même, ils affirment la puissance de Dieu, en disant : QUE NOUS VEUX-TU, JÉSUS, FILS DE DIEU ? Rien, à la vérité, car il n’y a aucun rapport entre le Christ et Bélial. Mais pourquoi disaient-ils cela ? Parce qu’ils punissaient gravement les hommes et avaient entendu dire que le Christ devait leur enlever leur pouvoir. Ainsi, ils voulaient dire : «Même si nous nuisons à d’autres, nous ne te nuisons pas. Pourquoi dois-tu nous accabler ?» De même, [les démons] confessent le Fils de Dieu. Et, par cela, les ariens sont confondus, car s’ils ne croient pas les saints, qu’ils croient au moins les démons. Mais, en sens contraire, il semble qu’ils n’ont pas reconnu [le Fils de Dieu], car [on lit] en 1 Co 2, 8 : S’ils l’avaient connu, jamais ils n’auraient crucifié le roi de gloire, etc. Mais il faut dire que, lorsque le Seigneur le voulait, il montrait son humanité, de sorte qu’il demeurait caché pour eux.

1085. ES-TU VENU NOUS TOURMENTER AVANT LE TEMPS ? Les démons savent qu’au jour du jugement, les démons doivent subir un tourment plus grand, alors qu’on leur dira : Allez, maudits, au feu éternel [25, 41]. De même, certains croient que, jusqu’au jour du jugement, les démons ne souffrent pas de la peine du sens, mais de la peine du dam, et cela, en raison de cette parole : TU ES VENU AVANT LE TEMPS. Mais à cela s’oppose ce que dit [Jean] Damascène : «Ce qui est pour les anges une chute est la mort pour les hommes.» Mais les hommes, lorsqu’ils meurent, reçoivent aussitôt la peine du sens ; de même, les anges qui ont chuté. Certains disent que [les anges] portent toujours avec eux leur propre feu. Mais comment cela peut-il se faire, car le feu est corporel ? Il faut dire que, bien que ce feu soit corporel, il comporte cependant quelque chose de spirituel. Ainsi, il cause la souffrance par une sorte d’association. En effet, l’esprit déborde la nature du corps, mais Dieu associe les esprits aux corps ; comme lorsque l’âme est liée au corps, elle fait que le corps se meut selon la volonté de l’âme, comme lorsqu’une prélature est donnée à quelqu’un dans une église, alors qu’il n’y réside pas. De même, bien que le feu soit corporel, il peut agir en raison d’un certain caractère spirituel. NOUS TOURMENTER, etc. [Les démons] estiment que c’est un grand tourment qu’ils ne puissent pas nuire aux hommes. Mais, s’ils étaient en enfer, ils ne pourraient nuire ainsi ; et ainsi, c’est pour eux un grand tourment que d’entrer dans l’enfer.
Saint Jérôme
Cependant il faut admettre que les démons et le diable lui-même ont soupçonné qu'il était le Fils de Dieu, plus qu'ils ne l'ont connu véritablement.
Saint Jean Chrysostome
Ou bien saint Luc et saint Marc ont choisi le plus furieux pour sujet de leur récit, et ils nous retracent plus en détail ses souffrances. Saint Luc, en effet, dit qu'après avoir brisé ses liens, il était emporté dans le désert, et saint Marc qu'il se meurtrissait lui-même avec des cailloux. Cependant ils ne disent pas qu'il était seul, pour ne pas se mettre en contradiction avec saint Matthieu. Nous voyons ensuite qu'ils sortaient des tombeaux, ce qu'ils faisaient pour accréditer cette erreur pernicieuse que les âmes de ceux qui sont morts deviennent des démons. C'est par suite de cette erreur qu'un grand nombre d'aruspices égorgent des enfants pour associer leur âme à leurs criminelles opérations. C'est pour cela qu'on entend les possédés s'écrier : « Je suis l'âme d'un tel ! » Ce n'est pas l'âme de celui qui est mort qui s'exprime de la sorte, mais le démon qui emprunte sa voix pour tromper ceux qui l'entendent ; car si l'âme d'un mort pouvait entrer dans un corps étranger, à plus forte raison pourrait-elle rentrer dans celui qu'elle animait précédemment. Mais il est contraire à la raison de croire qu'une âme qui souffre des peines injustes prête son concours à celui qui les lui fait souffrir, ou qu'un homme puisse changer un être incorporel en une autre substance, c'est-à-dire une âme en la substance du démon ; car même pour les corps cela est impossible à l'homme, et il ne pourrait par exemple changer le corps d'un homme en celui d'un âne. D'ailleurs serait-il raisonnable de penser qu'une âme séparée de son corps soit comme errante sur la terre ? Les âmes des justes sont dans la maison de Dieu (Sg 3) ; de même aussi les âmes innocentes des enfants. Quant aux âmes des pécheurs, il est certain, d'après l'histoire de Lazare et du mauvais riche, qu'elles sont aussitôt enlevées de ce monde. (Lc 16.) Or comme personne n'osait amener ces possédés à Jésus-Christ, il va lui-même les trouver. L'Évangéliste nous donne une idée de leur fureur en ajoutant : « Ils étaient si furieux que personne n'osait passer, » etc. Mais ces furieux qui empêchaient les autres de passer trouvèrent à leur tour quelqu'un qui leur défendit d'aller plus loin ; ils se sentaient flagellés d'une manière invisible, et la présence seule du Christ leur causait des tourments intolérables, comme nous le voyons par ce qui suit : « Et ils se mirent à pousser des cris, en disant, « etc.

Ce qui prouve que cet aveu n'était pas dicté par la flatterie, c'est qu'une douloureuse expérience les force de s'écrier : « Vous êtes venu nous tourmenter avant le temps. »