Marc 14, 52

Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.
Louis-Claude Fillion
Voici un petit épisode des plus intéressants et propre au second Évangile. Indépendamment de l’intérêt que S. Marc porte d’une manière générale à tout ce qui est pittoresque, dramatique, il est aisé de découvrir, d’après le contexte, le motif spécial qui lui a fait insérer ce curieux détail dans sa narration. Luc de Bruges, et nos autres exégètes catholiques à sa suite, l’ont fort bien indiqué : « Marc raconte cette histoire d’un adolescent, pour nous montrer quelle était la rage des ennemis du Christ, avec quelle licence et barbarie ils se comportaient, avec quelle violence inhumaine, quelle férocité et quelle absence de pudeur, eux qui ont arrêté, sans le connaître, un adolescent accouru sur les lieux, misérable et en robe de nuit, du seul fait qu’il semblait sympathique au Christ, et qui ne put échapper de leurs mains et s’enfuir qu’en restant tout nu » [533]. — Un jeune homme. Quel était ce jeune homme ? se demandent tout d’abord les exégètes. Et, n’ayant là-dessus aucune donnée certaine, ils donnent un libre cours à leur imagination. D’après Ewald, ce mystérieux jeune homme ne serait autre que Saul, le futur saint Paul. Plusieurs auteurs anglais contemporains, en particulier M. Plumptre, veulent que ce soit Lazare, l’ami de Jésus et le ressuscité de Béthanie. D’autres commentateurs opinent en faveur de quelque esclave attaché à la garde et à la culture du domaine de Gethsémani. Tel est le sentiment de M. Schegg et du P. Patrizi. « Cette chose défend de douter que cet adolescent n’ait été le seul à échapper à la surveillance des gardiens de la maison. Il a été tiré de son sommeil par le vacarme, s’est levé de son lit, et, recouvert d’un seul drap, il est accouru rapidement sur les lieux » [534].Théophylacte croit que c’était le fils du propriétaire du cénacle : mais il lui fait faire un bien long chemin et en un costume étrange ! Quelques Pères ont nommé divers Apôtres, par exemple, S. Jean [535], ou saint Jacques-le-Mineur [536]. Mais, dit justement le P. Patrizi, l. c., « Ceux qui pensent que cet adolescent a été un quelconque des douze disciples, ne se rendent pas suffisamment compte qu’ils ont tous, cette nuit-là, mangé avec le Christ ; qu’ils sont tous allés dans le jardin avec lui, à l’exception de Judas, lequel était déjà rendu là où il voulait aller. Aucun des douze n’a donc pu être recouvert d’un seul drap, pour couvrir sa nudité ». D’après une opinion qui réunit aujourd’hui un assez grand nombre d’adhérents, notre jeune homme serait S. Marc en personne. En effet, nous dit-on, 1° il est seul à raconter ce trait ; 2° il résidait à Jérusalem (voyez la Préface, § I, 1) ; 3° les détails qu’il fournit sont tellement circonstanciés qu’ils ne peuvent guère venir que d’un témoin oculaire ; 4° l’Évangéliste S. Jean se met plusieurs fois indirectement en scène, d’une manière tout-à-fait analogue à celle-ci. Nous trouvons ces raisons plus spécieuses que convaincantes. Tout ce qu’on peut affirmer de certain, c’est que cet « adolescent » demeurait dans le voisinage de Gethsémani. Peut-être était-il disciple de Jésus dans le sens large de cette expression : de là son intérêt pour le divin prisonnier. Mais peut-être aussi était-ce simplement la curiosité qui servit de mobile à une démarche d’où faillirent découler pour lui des conséquences si fâcheuses. — Couvert seulement d’un drap. Le mot « sindon », σινδών, désignait chez les anciens une grande pièce d’étoffe de lin ou de coton, qui servait tantôt de vêtement de dessous, tantôt de vêtement de dessus [537]. Ici, il représente évidemment, d’après le v. 52, une sorte de couverture de nuit dans laquelle le jeune homme s’était enveloppé avant de sortir pour reconnaître la cause du bruit qui l’avait réveillé. Il n’avait pas d’autre vêtement. — Lui, rejetant le drap, s’enfuit nu… Se dégageant lestement, le héros de cette aventure lâcha son « sindon », qu’il laissa entre les mains des sbires ; puis il s’enfuit, la pudeur le cédant à l’effroi.
Saint Théophylacte d'Ohrid
Il est vraisemblable que ce jeune homme faisait partie de la maison où ils avaient mangé la pâque. Quelques-uns prétendent que c'était Jacques, frère du Seigneur, surnommé le juste, et qui, après l'ascension de Jésus-Christ, fut établi par les Apôtres évêque de Jérusalem.

Voyez jusqu'où va sa folie; il croit pouvoir tromper Jésus par ce baiser et se faire passer pour son ami. Mais si vous êtes son ami, Judas, pourquoi vous joindre à ses ennemis? Disons-le, tout coeur livré au mal est sans prévoyance.
Saint Bède le Vénérable
C'est avec une âme pleine d'envie et la hardiesse d'un scélérat qu'il appelle Jésus son Maître, et donne un baiser à celui qu'il trahit. Notre-Seigneur reçut cependant ce baiser du traître, non pour nous enseigner la dissimulation, mais pour ne point paraître fuir devant la trahison, et accomplir en même temps ces paroles du Psalmiste: «J'étais pacifique avec ceux qui baissaient la paix» ( Ps 119, 6).

Nous voyons ici s'accomplir la prédiction de Notre-Seigneur, que tous ses disciples seraient scandalisés à son sujet pendant cette nuit. «Or, il y avait un jeune homme qui le suivait, revêtu seulement d'un linceul, et qui n'avait d'autre vêtement que ce linceul. Ils se saisirent de lui; mais lui, laissant aller son linceul, s'enfuit tout nu de leurs mains». Il s'enfuit loin de ceux dont il abhorre la présence et les oeuvres, mais non loin du Seigneur, dont tout absent qu'il était, il conserva l'amour profondément gravé dans son âme.

C'est Pierre, comme le rapporte saint Jean; il se laisse entraîner ici à son ardeur habituelle; il savait comment Phinées, pour avoir châtié des sacrilèges, avait reçu, comme récompense de cette juste vengeance, la dignité du sacerdoce qui devait se perpétuer dans sa famille.
Saint Grégoire le Grand
Ou bien ce jeune homme était saint Jean, qui revint en effet au pied de la croix pour y entendre les paroles du Sauveur, mais qui s'était d'abord enfui dans un premier mouvement de crainte.
Saint Jérôme
Celui qui désespère du secours de Dieu, cherche à s'appuyer sur la puissance du monde.

Judas donne pour signal un baiser empoisonné par la perfidie, à l'exemple de Gain qui offrit à Dieu un sacrifice hypocrite et réprouvé de Dieu.

Joseph est vendu par ses frères, et le fer a transpercé son âme».

A l'exemple de Joseph qui s'échappa des mains d'une femme impudique ( Gn 39), en lui abandonnant son manteau, celui qui veut se dérober aux mains des méchants, doit renoncer intérieurement à toutes les choses du mondé, et fuir à la suite de Jésus.