Jean 13, 30
Judas prit donc la bouchée, et sortit aussitôt. Or il faisait nuit.
Judas prit donc la bouchée, et sortit aussitôt. Or il faisait nuit.
Ayant donc prix cette bouchée. Répétition emphatique ; comparez les versets 26 et 27. - Sortit aussitôt. Il
y a quatre actes rapides dans ce drame poignant : Judas reçoit la bouchée, Satan achève de s'emparer du
traître, Jésus congédie le malheureux apôtre, Judas sort aussitôt. - Et il faisait nuit. Cette phrase est
vraiment, ainsi qu'on l'a dit, d'une tragique brièveté : elle produit en un pareil endroit un effet saisissant et
lugubre. S. Augustin (in h. l.) la commente à merveille par cette simple note : « Celui qui sortit était
lui-même la nuit ». Le festin pascal ne pouvait commencer qu'après le coucher du soleil ; voici que Jésus
et les siens l'achevaient, et c'était maintenant la nuit noire, mais surtout au moral pour le traître. Voyez, 1 ,
40 : 6, 59 ; 8, 20 ; 10, 23 ; 11, 35, etc., d'autres détails également dramatiques du quatrième évangile. - Ici
se place, d'après l'opinion que nous avons toujours regardée comme la plus probable, l'institution de la
sainte Eucharistie. Voyez l’Évangile selon S. Luc,. p. 365-366, et nos Essais d'exégèse, Lyon 1884, p. 311-
326. Le nombre des exégètes qui excluent Judas de la cène eucharistique va grossissant de plus en plus.
Les partisans du sentiment contraire insèrent ordinairement la Pâque chrétienne à la suite du v. 20.
La circonstance du temps fait ressortir la nature et la fin de l'action, et l'Évangile nous fait voir Judas accomplissant dans la nuit son oeuvre de trahison, parce qu'il ne devait jamais eu concevoir de repentir.
. On ne peut admettre, avec quelques lecteurs superficiels, que Judas reçut alors seul le corps du Seigneur; nous devons admettre au contraire que le Sauveur avait déjà distribué le sacrement de son corps et de son sang à tous ses disciples, et que Judas était du nombre, au témoignage de saint Luc ( Lc 22). Ce ne fut qu'après la communion que, suivant le récit de saint Jean, le Seigneur fit connaître celui qui devait le trahir en lui donnant un morceau de pain trempé. Peut-être, par ce pain trempé, voulut-il désigner l'hypocrisie du traître disciple, car tout ce qui est trempé n'est point pour cela purifié, et quelquefois une chose est souillée, par cela seul qu'elle est trempée; si au contraire ce morceau de pain trempé est le symbole d'une grâce particulière, l'ingratitude de Judas, après le nouveau bienfait, rend plus juste encore sa réprobation.
Ou bien: «Satan entra en lui», dans ce sens qu'il prit complètement possession de celui Qui lui appartenait déjà, car il était déjà dans Judas, lorsque ce perfide disciple convint avec les Juifs du prix de sa trahison, comme saint Luc le dit clairement: «Or, Satan entra en Judas, surnommé Iscariote, l'un des douze; et il s'en alla conférer avec les princes des prêtres et les officiers du temple, sur les moyens de le leur livrer». Il était donc au pouvoir de Judas, lorsqu'il vint se mettre à table avec Jésus, mais après qu'il eut reçu ce morceau de pain, Satan entra en lui, non plus comme pour tenter un homme qui lui fût étranger, mais pour posséder plus pleinement celui qui lui appartenait déjà.
Ce n'était pas la première fois que cette pensée lui venait dans l'esprit, mais il allait désigner si clairement celui qui devait le trahir, qu'il ne lui serait plus possible de rester caché parmi les autres, et c'est une des causes de son trouble. D'ailleurs, Judas allait bientôt sortir pour amener les Juifs et leur livrer le Sauveur, et Jésus était encore troublé par les approches de sa passion, par les dangers qui le menaçaient, et par la trahison imminente de son perfide disciple, dont il connaissait par avance les intentions. (Traité 6l). Notre-Seigneur «voulu nous apprendre aus si par ce trouble, que lorsque la nécessité force l'Eglise de séparer de faux frères de son sein avant la moisson, ce ne doit jamais être sans un grand sentiment de trouble. Or, il fut troublé, non dans sa chair, mais dans son esprit; car au milieu de ces scandales, le trouble des hommes vraiment spirituels ne vient pas d'un sentiment répréhensible, mais de la charité qui leur fait craindre qu'en arrachant l'ivraie, on ne déracine en même temps le bon grain. (Mat 13) - (Traité 60). Que ce trouble ait eu pour cause ou un sentiment de compassion pour Judas, qui allait se perdre, ou les approches de sa mort, ce n'est point par faiblesse d'âme, mais par un acte de sa puissance que Jésus se trouble; car ce trouble n'est point forcé, il est tout à fait volontaire, il se troubla lui-même, comme il est dit plus haut. Or, ce trouble est une source de consolation pour les membres faibles de son corps, c'est-à-dire, de son Eglise, que Jésus apprend à ne point se regarder comme coupables, si le trouble s'empare de leu r âme aux approches de la mort de ceux qui leur sont chers.
Périssent donc tous les raisonnements des stoïciens, qui prétendent que l'âme du sage doit être complètement inaccessible au trouble; de même qu'ils prennent la vanité pour la vérité, ils regardent l'insensibilité comme un indice de la force de l'âme. L'âme du chrétien peut donc légitimement être troublée, non par la souffrance, mais par un sentiment de compassion. (Traité 61). Jésus dit: «L'un de vous», par le nombre, non par le mérite; l'un de vous par l'apparence et non par sa vertu.
Leur pieuse tendres se pour leur maître ne les empêchait pas, sous l'impression d'un sentiment de faiblesse naturelle, de concevoir ces soupçons les uns à l'égard des autres.
C'était Jean, l'auteur de cet Évangile, comme il le déclare plus loin lui-même. En effet, lorsque les écrivains sacrés racontent un fait où il est question d'eux-mêmes, ils ont coutume d'en parler comme d'une tierce personne. Et en effet, en quoi peut souffrir la vérité du récit, lorsque les choses sont dites telles qu'elles sont, et qu'en même temps l'écrivain échappe au danger de la vanité ?
Remarquez ici cette manière de s'exprimer sans parler, et par un simple signe. Il lui fît signe dit l'Évangéliste, et il lui demande, c'est-à-dire, il lui demande par le signe même qu'il faisait; car si la pensée seule est un véritable langage, comme l'atteste l'Ecriture dans ce passage: «Ils dirent en eux-mêmes», combien plus peut-on parler par signes, puisqu'alors on manifeste au dehors par une expression quelconque la pensée qu'on a conçue dans son coeur?
Le sein est en effet ici la figure d'un mystère caché, et le sein de la poitrine est comme la source secrète de la sagesse.
Il en est qui disent: Est-ce qu'un morceau de pain pris sur la table du Seigneur, a pu avoir pour effet de livrer à Satan l'entrée du l'âme de ce perfide disciple? Nous répondons que nous devons apprendre par là avec quel soin nous devons éviter de recevoir les grâces du ciel dans de mauvaises dispositions, car si Dieu traite si sévèrement celui qui ne discerne pas (c'est-à-dire, qu i ne distingue pas des autres aliments) le corps du Seigneur, quelle sera la condamnation de celui qui, sous les dehors de l'amitié, s'approche de sa table avec un coeur hostile ?
«Et Jésus lui dit: Ce que vous faites, faites-le vite». On ne peut dire avec certitude à qui s'adressent ces paroles, car Notre-Seigneur a pu dire également à Judas ou à Satan: «Ce que vous faites, faites-le vite», en provoquant, pour ainsi dire, son ennemi au combat, ou en pressant le traître disciple d'aider à l'accomplissement du mystère, qui devait être le salut du inonde, et dont il pressait l'exécution, loin de vouloir la retarder.
Toutefois, il ne commande pas le crime, il le prédit simplement, non point pour hâter la perte de son perfide disciple, que pour accomplir au plutôt l'oeuvre du salut des nommes.
Notre-Seigneur avait donc une bourse, dans laquelle il conservait les offrandes des fidèles destinées à pourvoir aux besoins de ses disciples et au soulagement des pauvres. Telle fut la première institution de la propriété ecclésiastique. Lors donc que le Sauveur nous ordonne de ne point songer au lendemain (Mt 6), ce précepte n'est pas une défense faite aux fidèles de ne conserver aucun argent, mais un avertissement de ne point servir Dieu en vue de l'argent, et de ne jamais sacrifier la justice par crainte de la pauvreté.
Mais comme il n'avait pas désigné le traître par son nom, ils sont tous de nouveau saisis de frayeur: «Les disciples donc se regardaient l'un l'autre, ne sachant de qui il parlait». Leur conscience ne leur reprochait aucun dessein de ce genre, et cependant cette déclaration du Sauveur l'emportait dans leur esprit sur leurs propres pensées.
Si vous désirez connaître la cause d'une si grande familiarité de la part de Jean, c'était l'amour de Jésus pour lui, c'est pour cela qu'il ajoute: «Celui qu'aimait Jésus». Jésus aimait tous les autres Apôtres, mais il avait pour celui-ci une affection plus spéciale.
Il voulait encore montrer par là qu'il était innocent du crime de trahison, et il s'exprime de la sorte pour ne point vous laisser penser que Pierre lui fit signe comme à quelqu'un qui lui serait supérieur en dignité. En effet, l'Évangéliste ajoute: «Simon-Pierre lui fit signe et lui dit: Qui est celui dont on parle ?» En toutes circonstances, nous voyons Pierre comme emporté par la vivacité de son amour; comme il en a déjà été repris par le Sauveur, il ne prend plus lui-même la parole, et cherche à savoir ce qu'il désire par l'intermédiaire de Jean, car le saint Évangile nous montre partout Pierre, plein de ferveur, et vivant dans une grande intimité avec Jean.
Tant que Judas fit partie du corps des Apôtres, le démon n'osait s'emparer entièrement de lui, il se contentait de l'attaquer extérieurement, mais lorsqu'il l'eût fait connaître et qu'il l'eût séparé des autres disciples, il se trouva plus libre pour se saisir de sa personne.
Aucun des disciples de Jésus ne lui apportait d'argent; mais l'Évangéliste nous fait entendre ici que de pieuses femmes fournissaient à Jésus ce qui lui était nécessaire pour son entretien. Or, celui qui ordonne à ses apôtres de ne porter ni sac, ni bâton, ni urgent, portait lui-même une bourse pour subvenir aux besoins des pauvres, afin de nous apprendre que celui même qui embrasse une vie de pauvreté et de crucifiement à tout ce qui est dans le monde, doit cependant avoir une grande sol licitude pour les pauvres; car, Notre-Seigneur a fait beaucoup de choses dans sa vie, uniquement pour notre instruction.
L'Évangéliste ajoute: «Or, il était nuit», pour faire ressortir l'audace téméraire de Judas, que le temps ne dut ni retenir ni détourner de son dessein.
Il était juste, à mon avis, qu'après que ce morceau de pain lui fut présenté, il perdit le bien dont il était indigne et qu'il croyait posséder, et qu'ainsi dépouillé de ce bien, le démon pût entrer plus facilement dans son âme.
Jésus est troublé en esprit, c'est-à-dire, que ce sentiment humain était produit par la puissance de l'esprit. En effet, si tous les saints vivent, agissent et souffrent en esprit, à combien plus forte raison devons-nous l'assurer de Jésus, le premier et le chef de tous les saints.
Ils se rappelaient d'ailleurs par l'expérience qu'ils avaient de la faiblesse humaine, que la vertu, chez les parfaits, n'est point à l'abri de la mutabilité, et que les désirs les plus louables peuvent facilement se changer en désirs contraires.
Je pense que Jean, reposant sur le sein du Verbe, veut nous apprendre qu'il goûtait, un doux repos dans la considération des mystères secrets du Verbe.
On peut dire encore que Pierre commence par faire signe, et que non content de ce signe, il fit cette question: «Quel est celui dont il parle ?»
Cette nuit extérieure et sensible était d'ailleurs la figure des ténèbres, qui s'étendaient sur l'âme de Judas.