Matthieu 4, 6

et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »

et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
Louis-Claude Fillion
Et il lui dit. La localité est changée, mais le tentateur conserve la même méthode. Pour la seconde tentation comme pour la première, il s’appuie sur la voix du ciel qui a déclaré Jésus Fils de Dieu. Toutefois s’il s’était adressé précédemment à la chair, il s’adresse maintenant à l’esprit. En essayant d’inspirer à Jésus de la défiance envers Dieu, il n’avait réussi qu’à lui faire exprimer la plus entière confiance à l’égard de la Providence divine ; il va, dans une nouvelle tentative, le pousser à la présomption. - Jette-toi en bas ; car il est écrit..., Satan se manifeste vraiment ici, ainsi qu’on l’a dit, comme le « singe de Dieu ». Il a senti l’effet puissant d’une bonne citation de l’Écriture ; à son tour, il apporte un passage scripturaire à l’appui du perfide conseil qu’il vient de donner à Jésus. L’admirable texte dont il fait un usage sacrilège est emprunté au Ps. 90, vv. 11 et 12, selon la traduction des Septante, et décrit en très beaux termes le soin paternel que Dieu prend en tout temps des justes. N’a-t-il pas promis que ses Anges les porteraient délicatement dans leurs bras, pour les sauver de tout danger ? « A fortiori » protégera-t-il son Christ. Si Jésus est le Fils de Dieu, pourquoi hésiterait-il donc à se précipiter du haut de l’édifice ? La citation et l’application étaient assez heureuses, Cf. Hebr. 1, 14, sans compter qu’en se prêtant aux idées de Satan, Jésus éblouirait par ce coup d’éclat la multitude des Juifs, et serait immédiatement acclamé comme le Messie depuis longtemps attendu, venant tout droit du ciel. Mais non ! Jéhova aurait-il donc promis de nous protéger contre nous-mêmes au milieu de toutes nos folies ? « Car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies », avait dit le Psalmiste, 91, 11 ; quand nous sommes hors de nos voies nous cessons d’avoir droit aux secours providentiels. Le démon abuse donc du texte sacré pour encourager au péché, Jésus-Christ saura bien le lui démontrer.
Saint Thomas d'Aquin
416. ET IL LUI DIT : «SI TU ES FILS DE DIEU, JETTE-TOI D’EN HAUT.» Toujours le diable frappe de deux flèches : d’une part, il induit à la vaine gloire ; d’autre part, à l’homicide, et c’est [ce qui est dit] : «SI TU ES FILS DE DIEU, etc.» Mais certes cette conséquence n’est pas dans la logique du Christ ; ce qui lui convient c’est de monter, Jn 3, 13 : Personne n’est monté au ciel sauf celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme, qui est dans le ciel, etc. Il dit : JETTE-TOI, car son but est toujours de faire tomber, comme lui-même a été jeté à bas, Ap 12, 4 : La queue du dragon entraînait un tiers des étoiles du ciel et les jeta par terre. Le diable révèle sa faiblesse, car personne n’est vaincu par lui sans le vouloir, c’est pourquoi il dit : JETTE-TOI, il ne le jette pas. Is 51, 23 : Courbez-vous, que nous passions !

417. Mais pourquoi sur le faîte ? La Glose [dit] : «Parce qu’en ce lieu on enseignait.» C’est pourquoi Matthieu veut dire que le diable tente de vaine gloire les gens importants. Contre quoi l’Apôtre dit en 1 Th 2, 6 : Ne cherchant pas la gloire qui vient des hommes, ni auprès de vous ni auprès des autres. [Le diable] dit : «JETTE-TOI D’EN HAUT, etc.», parce que les hommes qui cherchent la gloire doivent se persuader que c’est dans l’humilité en beaucoup de choses qu’ils se montrent fils de Dieu. Et c’est pourquoi Tullius [Cicéron] dit dans son livre De Officiis : «Il faut prendre garde au désir de gloire car il arrache du cœur la liberté, vers laquelle les hommes généreux doivent porter tous leurs efforts.»

418. Ensuite [le diable] introduit l’autorité : IL EST ÉCRIT, et il l’utilise non pour enseigner mais pour tromper, et il prend cet argument parce que de même qu’il se déguise en ange de lumière, de même aussi ses serviteurs, qui utilisent l’autorité de la Sainte Écriture pour tromper les gens simples. 2 P 3, 16 : Les gens ignorants et instables faussent les Écritures pour leur propre perdition. C’est pourquoi le diable préfigurait cela en lui-même, en tant que chef.

419. CAR IL T’A RECOMMANDÉ À SES ANGES. Note qu’on fausse l’autorité de la Sainte Écriture de trois façons. Parfois, lorsque ce qui est dit sur un sujet est appliqué à un autre. De même, si ce qui est dit d’un juste est appliqué au Christ. Exemple : Qui aurait pu transgresser et n’a pas transgressé, Si 31, 10. Et aussi Jn 14, 28 : Le Père est plus grand que moi ; cela est dit du Christ en tant qu’homme. Donc si on le lui applique en tant que Fils de Dieu, l’autorité est faussée. Ainsi, le diable dit ici : ANGES, parce que le Ps 90 dit cela d’un membre du Christ qui a besoin de la garde des anges, ce qui est clair parce que [le psaume] dit ensuite : Pour que tu ne trébuches [Ps 90, 12], et en effet cela ne peut être dit du Christ car il ne pouvait trébucher à l’occasion d’un péché.

420. Deuxième façon : on fausse [l’autorité de l’Écriture] quand on donne autorité à quelque chose qui n’a pas autorité, ainsi Pr 25, 21 et Rm 12, 20 : Si ton ennemi a faim, nourris-le [car en agissant ainsi tu amasseras des charbons ardents sur sa tête]. Car si on fait quelque chose à quelqu’un pour qu’il soit puni par Dieu, on est en contradiction avec le sens du [texte qui fait] autorité. Ainsi [fait] le diable, parce que l’Écriture soutient que le juste est protégé par les anges, de sorte qu’il ne court pas de danger, Ps 9, 10 : Un aide qui vient à propos dans la tribulation etc. Le diable, lui, propose que l’homme se jette dans le danger, ce qui est tenter Dieu.

421. Troisième façon : quand on accepte l’autorité de ce qui nous arrange et qu’on la délaisse en ce qui ne nous arrange pas, ce qui est la coutume de l’hérétique. Ainsi fit ici le diable, car il a enlevé la suite du texte, qui était contre lui : Sur la vipère et le basilic tu marcheras, tu fouleras le lion et le dragon [Ps 90, 13]. C’est pourquoi il est devenu le modèle de tous ceux qui faussent les Écritures.
La Glose
Voici comme il faut expliquer ce passage. L'Écriture dit de tout homme juste que Dieu a commandé à ses anges, c'est-à-dire aux esprits qui lui servent de ministres, de le prendre dans leurs mains, en d'autres termes de l'entourer de leur protection, et de le garder pour qu'il ne heurte pas le pied, c'est-à-dire la bonne disposition de son âme, contre la pierre, figure ici de l'ancienne loi écrite sur des tables de pierre. On peut voir aussi dans cette pierre toute occasion de péché ou de ruine.
Saint Grégoire le Grand
Lorsque nous entendons dire que le Fils de Dieu a été transporté par le démon dans la cité sainte, nos oreilles frémissent d'effroi. Cependant le démon est le chef de tous les méchants ; et qu'y a-t-il d'étonnant que le Sauveur ait permis au démon de le transporter sur une montagne, lui qui a bien permis aux membres du démon de le crucifier ?
Saint Jérôme
En effet, dans toutes les tentations, le démon n'a qu'un but : c'est de découvrir s'il est le Fils de Dieu. Il dit : " Jetez-vous en bas, " parce que la voix du démon, qui désire toujours la chute des hommes, peut bien les persuader, mais ne peut jamais les précipiter elle-même.

Il brise sur le vrai bouclier des Écritures ces flèches trompeuses que le démon a voulu, mais en vain, tirer des Écritures elles-mêmes. " Jésus lui dit : Il est écrit de nouveau : Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu. "
Saint Jean Chrysostome
Mais comment par cette proposition pouvait-il connaître s'il était le Fils de Dieu ou non : car voler par les airs n'est point proprement une oeuvre divine, attendu que cette oeuvre n'est utile à personne. Que quelqu'un, sur les instances qu'on lui fait, prenne son essor dans les airs, c'est uniquement par ostentation qu'il agit, et c'est une oeuvre qui vient plutôt du démon que de Dieu. Si donc il suffit à l'homme sage être ce qu'il est, sans qu'il lui soit nécessaire de paraître ce qu'il n'est pas, combien moins sera-t-il nécessaire au Fils de Dieu de se découvrir, lui dont personne ne pourra jamais connaître la grandeur réelle ?

Remarquez encore comme Notre Seigneur cite toujours convenablement l'Écriture sainte, tandis que le démon en fait le plus mauvais usage, car ces paroles : " Il a ordonné à ses anges, " etc. ne conseillent à personne de se jeter et de se précipiter en bas.

En réalité, le Fils de Dieu n'est pas porté par les mains des anges, mais c'est bien plutôt lui qui porte les anges, ou s'il permet que les anges le portent dans leurs mains, ce n'est point par faiblesse, pour ne point heurter son pied contre la pierre ; c'est pour recevoir l'honneur qui lui est dû comme le maître des anges. O Satan, tu as lu que le Fils de Dieu est porté dans les mains des anges, et tu n'as pas lu ce qui suit, qu'il foule aux pieds l'aspic et le basilic. Mais il cite par orgueil cette première partie du texte et il se tait sur la seconde par un sentiment de fourberie.
Saint Ambroise
Comme Satan se transfigure en ange de lumière, et qu'il se sert des saintes Écritures elles-mêmes pour tendre des pièges aux fidèles (cf. 2 Co11, 14), il a recours ici aux témoignages des Livres saints et il dit : " Il est écrit qu'il a ordonné à ses anges d'avoir soin de vous. "
Saint Gregoire de Nazianze
Si le persécuteur et le tentateur de la lumière vient t'assaillir après le baptême, - et certes il le fera, car il a bien assailli le Verbe, mon Dieu, dissimulé sous le voile de la chair, cette lumière cachée par son humanité visible, - tu as de quoi le vaincre! Ne redoute pas le combat. Oppose-lui l'eau du baptême, oppose-lui cet esprit en qui s'éteignent les traits enflammés du Mauvais.

Si celui-ci te montre la pauvreté, - car il n'a pas hésité à la montrer au Christ lui-même - et si, te montrant la faim qui te menace, il te demande que les pierres deviennent du pain, dépiste ses intentions. Enseigne-lui ce qu'il ignore, oppose-lui cette Parole de vie qui est le Pain envoyé du ciel pour donner la vie au monde.

S'il t'attaque par les pièges de la vaine gloire - comme il l'a fait pour lui, en l'élevant sur le pinacle du Temple et en lui disant: Jette-toi en bas (Mt 4,6) pour donner une preuve de sa divinité -, ne te laisse pas abaisser par l'élévation de l'esprit. Car si cette épreuve le met en échec, il ne s'arrêtera pas pour autant. Il est insatiable, il attaque sur tous les fronts. Il flatte, avec une apparence de bénignité, mais il finit par le mal. C'est là sa stratégie. En outre, cet usurpateur est versé dans les Écritures. D'où ce refrain: Il est écrit, dit-il, au sujet du pain; il est écrit au sujet des anges. Car il est écrit, dit-il, qu'il a donné pour toi des ordres à ses anges, ils te porteront sur leurs mains (Mt 4,6). O sophiste du mal! Comment as-tu supprimé ce qui suit? Car cela, je le comprends parfaitement, même si tu l'as caché: que je marcherai sur l'aspic et le basilic, qui te représentent; que je foulerai aux pieds serpents et scorpions, car je serai entouré et protégé par la Trinité.

S'il t'attaque par la cupidité en te montrant en un moment, d'un seul coup d'oeil, tous les royaumes comme s'ils lui appartenaient, en exigeant que tu l'adores, méprise-le comme le pauvre qu'il est. Dis-lui, encouragé par le sceau du baptême: "Moi aussi, je suis une image de Dieu, mais je n'ai pas, comme toi, été précipité de ma gloire céleste à cause de mon orgueil. J'ai revêtu le Christ. Par le baptême, le Christ m'appartient. C'est à toi de m'adorer."

A ces paroles, crois-moi, il s'en ira, vaincu et humilié par ceux que le Christ a illuminés, comme il l'a été par le Christ, lumière primordiale.

Tels sont les bienfaits qu'apporté le bain du baptême à ceux qui reconnaissent sa force; voilà le festin qu'il propose à ceux qui souffrent d'une faim méritoire.