Matthieu 27, 19

Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. »

Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. »
Fulcran Vigouroux
Sa femme, Claudia Procula ou Procla, d’après la tradition.
Louis-Claude Fillion
Le gouverneur venait de remettre à la foule le soin d'absoudre Jésus ; c'est en ce sens qu'il l'avait ostensiblement éclairée pour diriger son choix. Il avait même pris place sur son tribunal et s'était assis sur la chaise curule qui dominait l'estrade (Gabbatha, cf. Joan. 19, 13) pour confirmer le vote du peuple, et prononcer selon toutes les formalités romaines une sentence d'acquittement en faveur de Jésus, lorsqu'il se produisit un incident remarquable, qui ne fit que fortifier son dessein de mettre Notre-Seigneur en liberté. - Sa femme lui envoya dire. Primitivement, il était interdit d'une manière très sévère aux magistrats romains envoyés dans les provinces d'emmener leurs femmes avec eux. Cette loi fut rapportée par Tibère : mais il fut établi que les gouverneurs et autres officiers seraient responsables de la conduite de leurs femmes et spécialement des intrigues qu'elles pourraient nouer ; cf. Tac. Annal. 3, 33-34. Il n'est donc pas surprenant de rencontrer Claudia Procula, ou simplement Procla, comme l'appelle la tradition (cf. Nicephor, Hist. Eccl. 1, 30), auprès de Pilate, son mari, en Judée et même à Jérusalem. Cette femme intervient tout à coup d'une manière touchante dans le procès de Jésus, comme le prouve le message pressant qu'elle envoie au procurateur. Son langage est clair : Ne condamne pas ce juste ! Fait-elle dire par un serviteur. « Ce juste » : c'est un beau nom qu'elle donne à Jésus. Elle connaissait peut-être le Sauveur par ouï-dire, car sa réputation était toujours allée en grossissant depuis les débuts de sa Vie publique. Ou bien, c'est en songe qu'elle avait été merveilleusement éclairée sur le caractère du Sauveur. En effet, bien que plusieurs auteurs modernes aient regardé le songe de la femme de Pilate comme un fait purement naturel, produit par les événements de la dernière nuit qu'elle aurait appris avant de s'endormir, il nous semble impossible de n'y pas voir, à la suite des Pères et de la généralité des interprètes, un vrai prodige surnaturel. Toutefois les écrivains ecclésiastiques n'apprécient pas de la même manière la nature de cet incident. Il en est (S. Ignace, ad Philipp. c. 5, Le Vénérable Bède, S. Bernard, l'auteur du poème Heliand) qui l'attribuent au démon. Satan aurait voulu, disent-ils, en suscitant à Jésus de vives et puissantes sympathies, empêcher l’œuvre de la Rédemption d'être complète. La plupart cependant, en particulier Origène, S. Jean Chrysost, S. Augustin, etc., supposent, et bien justement, une origine toute céleste au songe de la femme du gouverneur. M. Reisch, Comm. in h.l., fait à ce sujet de sages réflexions : « En face des faux témoignages des hommes, nous voyons le ciel incessamment occupé à procurer au Sauveur tout l'assistance qui était compatible avec les divins décrets, et surtout à attester son innocence et sa sainteté. En ce moment, le Judaïsme n'était ni capable, ni digne de recevoir une révélation supérieure. A la fin, comme autrefois au commencement de la vie du Christ, les avertissements divins s'adressent à des étrangers ». Cf. S. Hilaire, Comm. in h.l. - J'ai beaucoup souffert. Ces mots indiquent que les détails du songe avaient revêtu un caractère effrayant et terrible : mais de crainte de tomber dans l'arbitraire, nous préférons nous dispenser de toute conjecture à ce sujet. Les païens attachaient une très grande importance aux songes, qu'ils croyaient directement venus de Zeus, selon l'expression du vieil Homère. - Aujourd'hui, par conséquent dans la seconde partie de la nuit. Il n'était guère alors que 7 ou 8 heures du matin. Tel fut le langage qui fut porté à Pilate de la part de sa femme. Il annonce, dans celle qui l'avait transmis, non seulement un intérêt passager pour Notre-Seigneur, mais encore une âme profondément religieuse, bien élevée au-dessus des préjugés étroits du paganisme. L'historien Josèphe nous apprend, Bell. Jud. 20, 2, qu'un grand nombre de femmes romaines, gagnées par les beautés dogmatiques et morales de la religion mosaïque, s'étaient fait recevoir prosélytes. La femme de Pilate, d'après l'Évangile apocryphe de Nicodème (chap. 2) qui renferme souvent des détails dignes de foi, aurait fait construire de nombreuses synagogues. Pourquoi, après la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne serait-elle pas devenue chrétienne ? Une tradition qui remonte au moins jusqu'à l'époque d'Origène, voir ses Hom. in Matth. 35, affirme expressément sa conversion. Le ménologe grec va même jusqu'à la placer au rang des Saints ; Cf. Calmet, Dictionn. de la Bible, au mot Procla. Nous pouvons en tout cas nous écrier avec Origène, à la fin de cet épisode intéressant, dont S. Matthieu seul nous a gardé le souvenir : « Nous disons que l'épouse de Pilate est bienheureuse, car en songe elle a beaucoup souffert à cause de Jésus ».
Saint Thomas d'Aquin
2821. ALORS QU’IL SIÉGEAIT AU TRIBUNAL, SA FEMME LUI FIT DIRE. Plus haut, l’évangéliste a présenté une raison pour laquelle Pilate s’efforçait de renvoyer [Jésus] ; mais ici, il présente une autre raison, à savoir, l’avertissement de sa femme.

Premièrement, l’avertissement est présenté ; deuxièmement, la raison de l’avertissement, en cet endroit : CAR AUJOURD’HUI J’AI ÉTÉ TRÈS AFFECTÉE PAR UN SONGE À CAUSE DE LUI.

2822. ALORS QU’IL SIÉGEAIT AU TRIBUNAL. Comme le dit une glose, «le tribunal est le siège des juges». Pr 20, 8 : Le roi qui siège sur son trône dissipe tout mal par son regard. La chaire appartient en propre aux docteurs, plus haut, 23, 2 : Les scribes et les Pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Et on parle [de tribunal] en rapport avec les tribuns, car les tribuns ont d’abord été élus à Rome pour rendre la justice. [Matthieu] dit : AU TRIBUNAL. C’est là une façon grecque de parler, car [le mot utilisé], pro, signifie parfois devant, comme lorsqu’on dit que l’armée est devant [pro] le retranchement, et parfois dans [le retranchement]. Ainsi, AU TRIBUNAL, c’est-à-dire dans le tribunal.

2823. SA FEMME LUI FIT DIRE. Cette femme était une païenne, et elle indique l’Église des Gentils qui a accueilli le Christ, comme en 1 Co 1. NE T’OCCUPE PAS DE CE JUSTE, c’est-à-dire qu’«il ne t’appartient pas de juger ; c’est plutôt lui qui doit être ton juge.» Ac 10, 42 : Lui qui a été établi comme juge pour les vivants et pour les morts.

CAR AUJOURD’HUI J’AI ÉTÉ TRÈS AFFECTÉE PAR UN SONGE À CAUSE DE LUI. Ici est présentée la raison. C’est une manière de parler : en effet, lorsque quelqu’un est soustrait à ses sens, certaines choses lui apparaissent en imagination, et on a l’habitude de mettre la vision en rapport avec ce qui apparaît alors qu’on est étranger à ses sens. Cela se produit parfois à l’état de veille, et parfois pendant le sommeil. Lorsque cela arrive à l’état de veille, on dit que c’est une vision. Ainsi, il est dit en Nb 12, 6 : S’il y a un prophète du Seigneur parmi vous, je lui apparaîtrai dans une vision ou je lui parlerai pendant son sommeil. Ici, on parle de prophète dans les deux cas. Il faut remarquer que, parfois, la cause de ceci est [une cause] corporelle intrinsèque, comme lorsque le sang est trop abondant, survient une apparition d’[objets] rouges, et ainsi de suite pour les autres [conditions]. Mais parfois, cela vient d’une [cause] extrinsèque, comme lorsque, à cause du froid, quelqu’un rêve qu’il se trouve dans la neige. Mais parfois, cela vient d’une cause spirituelle, soit de Dieu par l’intermédiaire d’un ange bon (à ce propos, Jb 33, 15 [dit] : Il ouvre les oreilles des vivants par un songe au cours d’une vision nocturne), et cela est bon et comporte une vérité. Toutefois, on ne doit pas y accorder trop confiance. Si 34, 7 : Ne livre pas ton cœur à ces choses, car les songes en ont induit beaucoup en erreur. Mais parfois, cela vient des démons, qui peuvent faire pression sur l’imagination, puisqu’elle est une puissance corporelle. C’est pourquoi les divinations et les choses de ce genre sont interdites dans la loi. Dt 18, 10 : Qu’on n’en trouve pas chez toi qui examine les songes et les augures, etc.

2824. On peut dire de la présente vision qu’elle venait de Dieu par l’intermédiaire des anges bons ou du Diable, car son but était de faire obstacle à la passion : en effet, c’est un péché de meurtre qui se commettait dans la passion. Et ainsi, [le songe] se faisait par l’intermédiaire d’anges bons. Mais la passion produit un fruit. C’est ainsi que le Diable, voyant que [Jésus] était Dieu et craignant d’être dépouillé de son pouvoir par la passion, de même qu’il avait mis dans l’esprit de Judas de livrer [le Christ], de même voulait-il maintenant empêcher [qu’il soit tué], non pas parce qu’il voulait empêcher un péché, mais plutôt pour [empêcher] le fruit de la passion.
La Glose
L'Évangéliste dit ici que Pilate répondit, parce qu'il a pu répondre, en effet, soit à l'avertissement que sa femme lui avait donné, soit à la demande du peuple qui voulait, selon l'usage, qu'on lui délivrât quelqu'un dans ce jour de fête.
Saint Cyrille d'Alexandrie
Ils conduisent à la mort celui qui est l'auteur de la vie. Et cela se faisait pour nous, par sa passion, d'une façon toute contraire à ce que les Juifs avaient imaginé; par la puissance divine et selon un plan qui dépasse notre esprit, Jésus, d'une certaine manière, prenait au piège la puissance de la mort; et la mort du Seigneur était le début et le principe du retour à une vie nouvelle et incorruptible.

Le Christ s'avance en portant sur ses épaules le bois sur lequel il devait être fixé, comme condamné à la peine capitale, bien que parfaitement innocent, et cela à cause de nous. Comme dit saint Paul: Il est devenu objet de malédiction pour nous sauver, car l'Ecriture déclare: Maudit soit celui qui est pendu au bois (Ga 3,13). Et nous sommes tous maudits, nous qui refusons d'accomplir la loi divine.

Celui qui n'a pas connu le péché a été maudit à cause de nous, pour nous délivrer de la vieille malédiction. Il suffisait en effet qu'un seul souffrît pour nous tous, celui qui est Dieu, au-dessus de tous, et qu'il rachetât, par la mort de sa chair, le salut de tous. C'est pourquoi le Christ porte cette croix, qu'il n'a aucunement méritée, mais qui nous était due, si nous considérons la condamnation de la Loi. Car il est allé chez les morts non pour lui-même, mais pour nous, afin de se montrer notre guide vers la vie éternelle, ayant détruit par lui-même la domination de la mort. Et de même il a pris sur lui la croix que nous méritions, condamnant en lui-même la condamnation qui venait de la Loi, afin que désormais toute injustice ferme sa bouche (Ps 106,42), comme chante le Psaume, du fait que celui qui n'a pas de péché a été condamné pour les péchés de tous.

Cette action du Christ sera très précieuse pour nous faire embrasser courageusement une vie d'ardente piété. Il est impossible que nous obtenions la perfection dans le bien et l'union totale avec Dieu, sinon en préférant son amour à la vie terrestre et en étant décidés à combattre hardiment pour la vérité, comme y appelle le temps où nous vivons.

Assurément, notre Seigneur Jésus Christ a dit: Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi (Mt 10,38). Prendre sa croix, à mon avis, n'est rien d'autre que renoncer au monde à cause de lui, que sacrifier la vie du corps aux biens que nous espérons, si les circonstances le demandent. Mais notre Seigneur Jésus Christ n'a pas rougi de porter la croix qui nous était due et de souffrir par amour pour nous.

Ceux qui sont unis au Christ sont encore crucifiés avec lui d'une autre manière: en acceptant de mourir à leur genre de vie, ils se transforment par une vie nouvelle et conforme à l'Évangile. Saint Paul disait, en parlant pour nous tous: Avec le Christ je suis fixé à la croix: je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi (Ga 2,19-20).
Saint Jean Chrysostome
L'Évangéliste ajoute une autre circonstance qui aurait dû les rappeler tous à des sentiments plus modérés: «Et pendant qu'il siégeait sur son tribunal, sa femme lui envoya dire: Ne vous embarrassez pas dans l'affaire de ce juste», et le songe de cette femme vient ajouter un grand poids aux preuves de faits déjà si imposants.

Mais pourquoi n'était-ce point à Pilate lui-même que ce songe fut envoyé? Parce que sa femme en était plus digne que lui, ou bien, parce qu'on aurait cru moins facilement Pilate, ou bien enfin, parce qu'il n'en aurait point parlé. C'est donc par un dessein particulier de Dieu qu'une femme a eu cette vision dans un songe, pour qu'elle arrivât à la connaissance de tous. Et non-seulement elle a cette vision, mais elle en est étrangement tour mentée: «J'ai beaucoup souffert dans un songe à cause de lui». Dieu le permet ainsi, afin que l'affection de Pilate pour sa femme le détournât de consentir à la condamnation de Jésus. L'heure même où cette vision avait eu lieu venait encore à l'appui, car c'était cette nuit là même.