Matthieu 26, 39
Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. »
Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. »
Nous avons copié Bossuet, afin d’imiter le plus possible l’admirable concision du texte sacré, qui porte à la lettre : Toutefois, non comme je veux, mais comme vous voulez.
S. Luc précise exactement la distance : « il s'éloigna d'eux
à la distance d'environ un jet de pierre » , 22, 41. On montre dans le jardin de Gethsémani une sombre grotte
dans laquelle Notre-Seigneur se serait retiré pour son agonie. Un peu plus loin est un rocher qui aurait servi
de banc aux trois disciples et près de là l'emplacement sinistre de la trahison, que mentionnait déjà le pèlerin
de Bordeaux en 333. - Il se prosterna ; il se prosterna tout de son long, prenant l'attitude de l'anéantissement,
de la désolation, mais aussi de la parfaite soumission. - Priant. La prière est son meilleur remède en ce
moment terrible. L’Esprit Saint a daigné conserver pour notre instruction et notre consolation perpétuelles la
formule qui s'échappa du cœur et des lèvres de Jésus. Bien qu'elle soit rapportée avec quelques variantes par
les synoptiques, elle est au fond la même dans leurs récits. On y remarque trois éléments principaux : un
appel plein de confiance au Père éternel, une pressante supplication, la résignation la plus absolue. - Mon
Père : Dieu demeure son Père, quoiqu'il l'accable de souffrances. Tout prosterné qu'il est dans la poussière,
Jésus conserve le sentiment complet de sa dignité, de sa divine filiation. - S'il est possible. C'est à ce Père
bien-aimé que Notre-Seigneur adresse sa requête ; mais, avant de la formuler, il témoigne déjà de sa parfaite
soumission. S'il est possible ! En effet, ce n'était pas absolument impossible : Jésus ne subissait pas les coups
d'un inexorable destin. Et pourtant, les décrets célestes relatifs à la Passion du Christ ne sont-ils pas arrêtés
de toute éternité ? N'est-ce point parce qu'il les connaît que le Sauveur est si profondément troublé ? C'est
pourquoi, « Il ne prie pas comme s’il doutait de la puissance et de la volonté de son Père, ou de ce qui
arriverait. Il exprime avec véhémence le désir de sa volonté naturelle, mais de façon à ce qu’elle soit en tout
soumise au bon plaisir du Père », Luc de Bruges, in Matth. h.l. ; Cf. Corn. a Lap. C'est donc de sa nature
humaine que s'échappe ce désir conditionnel. - S'éloigne de moi. Belle métaphore. Qu'il passe devant moi
sans que je doive le boire. Par conséquent : Qu'il s'éloigne de moi ! - Ce Calice : C'est-à-dire l'amère douleur
dont la coupe était parfois l'emblème chez les anciens ; cf. 20, 22 et le commentaire. Ce calice que
Notre-Seigneur Jésus-Christ devait vider jusqu'à la lie, c'était d'abord la Passion et la mort avec toutes leurs
horreurs. « L’âme veut naturellement être unie au corps, et cela habitait l’âme du Christ, car il a mangé, bu et
a eu faim. La séparation [de son âme] allait donc contre le désir naturel. La séparation lui causait donc de la
tristesse », S. Thomas d'Aquin, [26, 38]. Mais telle n'était pas la cause unique, ni même la cause principale
des angoisses du Christ : la supposition contraire serait une injure pour son âme capable de tous les
héroïsmes. Aussi, le docteur angélique a-t-il soin d'ajouter, Summ. Theol. p. 3, q. 46, art. 6, ad. 4 : « Le
Christ n'a pas seulement souffert de la perte de sa vie corporelle, mais aussi pour les péchés de tous les
hommes ». Nos péchés, nous l'avons déjà indiqué d'après Bourdaloue, furent la vraie raison de son immense
douleur. C'est leur poids accablant qui l'écrasait et lui faisait crier merci vers la divine justice. - Cependant.
En tant que victime, le Sauveur tremblait et gémissait ; mais, en tant que prêtre, il se soumet sans réserve au
bon plaisir de son Père. « Cette parole : « Que ce calice, s’il se peut, s’éloigne de moi », montre l’humanité ;
mais celle-ci : « Néanmoins, non ma volonté, mais la vôtre », fait voir la résignation d’une âme forte et
vertueuse et nous apprend à obéir à Dieu en dépit des répugnances de la nature », S. Jean Chrys., Hom. 83 in
Matth. La nature humaine du Christ peut bien trembler sous l'impression d'une vive souffrance, mais elle ne
saurait être rebelle, résister réellement à la volonté céleste. Si, d'après une frappante comparaison, le cœur de
l'homme ressemble à un vase plein d'eau, mais au fond duquel il y a de la boue, des immondices que la
moindre agitation fait remonter à la surface : l'âme de Jésus, exempte de tout péché, ne renferme qu'une très
pure liqueur. Il n'est pas de tentation, d'agitation qui puisse la troubler le moins du monde (Pensée de
Rambach). - Non pas comme je veux, mais comme tu veux. Passage célèbre dans l'histoire du dogme.
L'Église s'est justement appuyée sur lui pour foudroyer les hérésies des Monophysites et des Monothélites.
Cf. Petavius, Théol. Dogm. t. 4, lib. 4, c. 6-9 ; Perrone, de Incarnat. N° 453. Il y a en Jésus Christ deux
natures et deux volontés, la nature et la volonté humaine, la nature et la volonté divines. Le Sauveur
lui-même marque cette double distinction. En tant qu'homme, il voudrait échapper aux souffrances atroces
qu'il endure ; mais en tant qu'il est un avec Dieu le Père et avec l'Esprit Saint, il accepte généreusement la
coupe d'amertume. Le « vouloir »humain étant en collision avec le « vouloir » de Dieu, l'issue de la lutte n'est pas douteuse. « Comme tu veux », tel en est le glorieux résultat. Assurément, l'évangéliste ne nous
raconte pas tout le conflit ; il se contente d'en exprimer clairement les deux phases, la phase de poignante
agonie, et la phase de complète victoire. La prière de Jésus n'est que le résumé d'une longue oraison.
2712. ÉTANT ALLÉ UN PEU PLUS LOIN, IL TOMBA FACE CONTRE TERRE EN FAISANT CETTE PRIÈRE. Plus haut, on a abordé la cause de la tristesse ; ici, il s’agit du déroulement de la prière du Christ. Et parce qu’il a prié par trois fois, cette section se divise donc en trois parties selon les trois prières.
À propos de la première, [Matthieu] présente la prière de celui qui prie ; deuxièmement, [le Christ] reproche aux disciples leur faute, en cet endroit : ET IL VINT VERS LES DISCIPLES, etc. [26, 40].
Dans la première partie, [Matthieu] présente d’abord la condition de celui qui prie ; deuxièmement, le contenu de sa prière.
Une triple condition est mise en évidence, car, en premier lieu, [Matthieu] relève sa préoccupation ; en second lieu, son humilité ; troisièmement, sa dévotion.
2713. [Il relève] sa préoccupation : IL S’EN ALLA UN PEU PLUS LOIN, car il se sépara même de ceux qu’il avait choisis. Plus haut, 6, 6 : Lorsque tu pries, entre dans ta chambre et, après avoir fermé la porte, prie ton Père dans le secret. Mais remarquez [que Matthieu dit qu’il ne s’est pas éloigné] beaucoup, mais UN PEU, afin de souligner qu’il n’est pas loin de ceux qui l’invoquent. Ps 144[145], 18 : Le Seigneur est proche de tous ceux qui l’invoquent. De même, [c’était] afin qu’ils le voient prier et en apprennent la manière. C’est pourquoi l’humilité vient ensuite : IL TOMBA FACE CONTRE TERRE, par quoi il donna un exemple d’humilité. En premier lieu, en raison de l’humilité commune, car l’humilité est nécessaire à la prière. Si 35, 21 : La prière de celui qui s’humilie traversera les nuées. Aussi en raison d’une humilité particulière, à savoir, celle de Pierre, car celui-ci avait dit : DUSSÉ-JE MOURIR AVEC TOI, JE NE TE RENIERAI PAS. Le Seigneur se prosterne donc afin d’indiquer qu’il ne fallait pas avoir confiance en sa propre puissance, plus haut, 11, 29 : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. De même la piété ou la dévotion est indiquée comme condition, lorsqu’il dit : MON PÈRE. En effet, il est nécessaire pour celui qui prie de prier avec dévotion. C’est pourquoi il dit : MON PÈRE, car il est Fils d’une manière unique, et nous [le sommes] par adoption. Jn 21, 17 : Je monte vers mon Père et votre Père, comme s’il était mon Père d’une certaine manière, et votre Père d’une autre façon.
2714. Ensuite, [Matthieu] ajoute le contenu de la prière : S’IL EST POSSIBLE, QUE CETTE COUPE PASSE LOIN DE MOI. Cette prière peut être interprétée de trois façons et, de quelque façon qu’on l’interprète, il faut prendre deux choses en considération.
Premièrement, vous devez la considérer d’une manière générale et pour tous, car, selon [Jean] Damascène, «la prière est une ascension de l’esprit vers Dieu. La prière est donc le fait de l’esprit ou de la raison supérieure ; elle est cependant inférieure à Dieu, mais, toutefois, supérieure à la nature humaine, ou soumise à la volonté divine». Que faut-il donc comprendre ? Que la prière est le fait de la raison supérieure qui descend vers ces choses, comme il convient ; toutefois, qu’elle est toujours soumise à la raison divine. Et cela est indiqué lorsqu’il est dit : CEPENDANT, NON PAS COMME JE VEUX, MAIS COMME TU VEUX, car la raison supérieure suit la volonté de la nature, mais, toutefois, non pas de manière absolue, à savoir que, si elle est en rapport avec [une nature] supérieure, elle ne s’y oppose pas. [Le Christ] veut donc dire : «Je veux que s’accomplisse ce que je veux si cela ne s’oppose pas à ta justice, car je veux que ta justice s’accomplisse.» Par cela, il donne un exemple de la manière dont nous devons mettre de l’ordre dans nos affections, car nous devons les ordonner de telle manière qu’elles ne soient pas en désaccord avec la règle divine. Il n’est donc pas grave que l’on fuie ce qui est lourd à porter par nature, dans la mesure où on l’ordonne par rapport à la volonté divine.
2715. Selon Chrysostome et Origène, on peut aussi donner l’interprétation suivante : par la coupe, la passion du Christ est signifiée, ce dont il est question en Ps 115[116], 13 : Je prendrai la coupe du salut, etc. Il est clair que le Christ a possédé la volonté naturelle de l’homme. Or, celle-ci est de fuir la mort. Afin de montrer qu’il était homme, [le Christ] demande donc que la coupe s’éloigne de lui. Cela est tellement naturel qu’il n’écarte pas de lui la demande. De même, il dit : «S’IL EST POSSIBLE, QUE LA COUPE PASSE [LOIN DE MOI], c’est-à-dire la passion ; je ne le dis cependant pas de manière absolue, mais si cela est possible.» Et parce qu’on pourrait croire que cela était possible pour Dieu, il montre donc que cela est possible, car tout est possible pour toi, Mc 14, 36.
2716. CEPENDANT, NON PAS COMME JE VEUX, MAIS COMME TU VEUX, c’est-à-dire : «Je le veux si cela est conforme à ta justice.» C’est pourquoi il dit : NON PAS COMME JE VEUX. Il touche donc à deux volontés : l’une qu’il tenait du Père comme Dieu, qu’il avait en commun avec le Père ; et par cela, l’erreur de beaucoup est confondue. De même, [il avait] une autre volonté en tant qu’homme, et il soumettait en tout cette volonté au Père, nous donnant en cela l’exemple que nous soumettions notre volonté à la volonté de Dieu. Jn 6, 38 : Je suis descendu du ciel, non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé, le Père.
2717. Selon Jérôme, il ne demandait pas de manière absolue que cette coupe s’éloigne de lui. Il voyait qu’il allait souffrir par les Juifs ; il voulait donc que [la coupe] passe, c’est-à-dire racheter le monde au point qu’il n’y aurait pas de faute de la part de Juifs. Rm 11, 11 : La faute des Juifs est le salut pour les Gentils. Mais Hilaire donne l’interprétation suivante : le Seigneur ne demande pas de ne pas mourir, mais il demande que la coupe passe aux autres, comme s’il disait : «Je prendrai la coupe avec confiance. Je demande que mes disciples la prennent sans méfiance.»
Mais pourquoi dit-il : S’IL EST POSSIBLE ? Car cela semble être contre nature qu’ils accueillent la mort sans douleur. Il veut donc dire : «Moi, je voudrais que les autres ne souffrent pas, si cela était possible ; mais qu’il soit fait comme Tu veux, c’est-à-dire comme Tu en as disposé.»
À propos de la première, [Matthieu] présente la prière de celui qui prie ; deuxièmement, [le Christ] reproche aux disciples leur faute, en cet endroit : ET IL VINT VERS LES DISCIPLES, etc. [26, 40].
Dans la première partie, [Matthieu] présente d’abord la condition de celui qui prie ; deuxièmement, le contenu de sa prière.
Une triple condition est mise en évidence, car, en premier lieu, [Matthieu] relève sa préoccupation ; en second lieu, son humilité ; troisièmement, sa dévotion.
2713. [Il relève] sa préoccupation : IL S’EN ALLA UN PEU PLUS LOIN, car il se sépara même de ceux qu’il avait choisis. Plus haut, 6, 6 : Lorsque tu pries, entre dans ta chambre et, après avoir fermé la porte, prie ton Père dans le secret. Mais remarquez [que Matthieu dit qu’il ne s’est pas éloigné] beaucoup, mais UN PEU, afin de souligner qu’il n’est pas loin de ceux qui l’invoquent. Ps 144[145], 18 : Le Seigneur est proche de tous ceux qui l’invoquent. De même, [c’était] afin qu’ils le voient prier et en apprennent la manière. C’est pourquoi l’humilité vient ensuite : IL TOMBA FACE CONTRE TERRE, par quoi il donna un exemple d’humilité. En premier lieu, en raison de l’humilité commune, car l’humilité est nécessaire à la prière. Si 35, 21 : La prière de celui qui s’humilie traversera les nuées. Aussi en raison d’une humilité particulière, à savoir, celle de Pierre, car celui-ci avait dit : DUSSÉ-JE MOURIR AVEC TOI, JE NE TE RENIERAI PAS. Le Seigneur se prosterne donc afin d’indiquer qu’il ne fallait pas avoir confiance en sa propre puissance, plus haut, 11, 29 : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. De même la piété ou la dévotion est indiquée comme condition, lorsqu’il dit : MON PÈRE. En effet, il est nécessaire pour celui qui prie de prier avec dévotion. C’est pourquoi il dit : MON PÈRE, car il est Fils d’une manière unique, et nous [le sommes] par adoption. Jn 21, 17 : Je monte vers mon Père et votre Père, comme s’il était mon Père d’une certaine manière, et votre Père d’une autre façon.
2714. Ensuite, [Matthieu] ajoute le contenu de la prière : S’IL EST POSSIBLE, QUE CETTE COUPE PASSE LOIN DE MOI. Cette prière peut être interprétée de trois façons et, de quelque façon qu’on l’interprète, il faut prendre deux choses en considération.
Premièrement, vous devez la considérer d’une manière générale et pour tous, car, selon [Jean] Damascène, «la prière est une ascension de l’esprit vers Dieu. La prière est donc le fait de l’esprit ou de la raison supérieure ; elle est cependant inférieure à Dieu, mais, toutefois, supérieure à la nature humaine, ou soumise à la volonté divine». Que faut-il donc comprendre ? Que la prière est le fait de la raison supérieure qui descend vers ces choses, comme il convient ; toutefois, qu’elle est toujours soumise à la raison divine. Et cela est indiqué lorsqu’il est dit : CEPENDANT, NON PAS COMME JE VEUX, MAIS COMME TU VEUX, car la raison supérieure suit la volonté de la nature, mais, toutefois, non pas de manière absolue, à savoir que, si elle est en rapport avec [une nature] supérieure, elle ne s’y oppose pas. [Le Christ] veut donc dire : «Je veux que s’accomplisse ce que je veux si cela ne s’oppose pas à ta justice, car je veux que ta justice s’accomplisse.» Par cela, il donne un exemple de la manière dont nous devons mettre de l’ordre dans nos affections, car nous devons les ordonner de telle manière qu’elles ne soient pas en désaccord avec la règle divine. Il n’est donc pas grave que l’on fuie ce qui est lourd à porter par nature, dans la mesure où on l’ordonne par rapport à la volonté divine.
2715. Selon Chrysostome et Origène, on peut aussi donner l’interprétation suivante : par la coupe, la passion du Christ est signifiée, ce dont il est question en Ps 115[116], 13 : Je prendrai la coupe du salut, etc. Il est clair que le Christ a possédé la volonté naturelle de l’homme. Or, celle-ci est de fuir la mort. Afin de montrer qu’il était homme, [le Christ] demande donc que la coupe s’éloigne de lui. Cela est tellement naturel qu’il n’écarte pas de lui la demande. De même, il dit : «S’IL EST POSSIBLE, QUE LA COUPE PASSE [LOIN DE MOI], c’est-à-dire la passion ; je ne le dis cependant pas de manière absolue, mais si cela est possible.» Et parce qu’on pourrait croire que cela était possible pour Dieu, il montre donc que cela est possible, car tout est possible pour toi, Mc 14, 36.
2716. CEPENDANT, NON PAS COMME JE VEUX, MAIS COMME TU VEUX, c’est-à-dire : «Je le veux si cela est conforme à ta justice.» C’est pourquoi il dit : NON PAS COMME JE VEUX. Il touche donc à deux volontés : l’une qu’il tenait du Père comme Dieu, qu’il avait en commun avec le Père ; et par cela, l’erreur de beaucoup est confondue. De même, [il avait] une autre volonté en tant qu’homme, et il soumettait en tout cette volonté au Père, nous donnant en cela l’exemple que nous soumettions notre volonté à la volonté de Dieu. Jn 6, 38 : Je suis descendu du ciel, non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé, le Père.
2717. Selon Jérôme, il ne demandait pas de manière absolue que cette coupe s’éloigne de lui. Il voyait qu’il allait souffrir par les Juifs ; il voulait donc que [la coupe] passe, c’est-à-dire racheter le monde au point qu’il n’y aurait pas de faute de la part de Juifs. Rm 11, 11 : La faute des Juifs est le salut pour les Gentils. Mais Hilaire donne l’interprétation suivante : le Seigneur ne demande pas de ne pas mourir, mais il demande que la coupe passe aux autres, comme s’il disait : «Je prendrai la coupe avec confiance. Je demande que mes disciples la prennent sans méfiance.»
Mais pourquoi dit-il : S’IL EST POSSIBLE ? Car cela semble être contre nature qu’ils accueillent la mort sans douleur. Il veut donc dire : «Moi, je voudrais que les autres ne souffrent pas, si cela était possible ; mais qu’il soit fait comme Tu veux, c’est-à-dire comme Tu en as disposé.»
Ou bien encore, dans un autre sens, il ne dit pas: Que ce calice s'éloigne, car ce serait la prière d'un homme qui craint pour lui-même; mais il demande que ce calice passe au delà de lui. Il demande donc, non d'être exempté de le boire, mais de le voir passer à d'autres après qu'il se sera éloigné de lui. Toute la crainte qu'il éprouve se concentre donc sur ceux qui doivent souffrir après lui, et c'est pour eux qu'il adresse à Dieu cette prière: «Que ce calice s'éloigne de moi», c'est-à-dire qu'ils le boivent comme je le bois moi-même, sans aucune défiance, sans aucun sentiment de douleur, sans aucune crainte de la mort, Il dit: «Si cela est possible», parce que la chair et le sang redoutent les souffrances, et qu'il est diffi cile que des corps mortels soient à l'épreuve de leurs cruelles atteintes. Il ajoute: Non comme je veux, mais «comme vous voulez». Il voudrait en effet les affranchir de la nécessité de souffrir, dans la crainte de les voir succomber à la souffrance, si toutefois ils peuvent devenir les cohéritiers de sa gloire, sans passer par la rude épreuve de sa passion. «Non pas comme je le veux, mais comme vous le voulez», parce que la volonté du Père est que la force nécessaire pour boire ce calice passe de Jésus-Christ dans ses Apôtres, car, d'après l'ordre des conseils divins, le démon devait être vaincu directement, plus par les disciples de Jésus-Christ que par Jésus-Christ lui-même.
Notre-Seigneur emmène avec lui Pierre, celui de tous qui avait le plus de confiance en lui-même, ainsi que les deux autres Apôtres, qui paraissaient comme lui plus fidèles et plus courageux, afin qu'ils v issent de leurs yeux leur divin Maître prosterné le visage contre terre, et qu'ils apprissent à n'avoir jamais d'eux-mêmes une opinion avantageuse, mais des sentiments pleins d'humilité, et à être moins prompts à promettre et plus empressés de recourir à la prière. C'est pour cela qu'il est dit: «Et s'en allant un peu plus loin». Il ne voulait pas s'éloigner d'eux, mais, au contraire, en être rapproché pour prier, et après leur avoir dit autrefois: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur» ( Mt 11,29 ), il confirme cette doctrine par son exemple, en s'humiliant honorablement le premier, et en se prosternant le visage contre terre: «Et il tomba la face contre terre en priant et en disant: Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi».Il fait éclater dans cette prière toute sa piété, et comme le Fils bien-aimé, et qui met toute son affection à obéir aux dispositions de son Père, il ajoute: «Néanmoins, non comme je veux, mais comme vous voulez»,nous enseignant ainsi à deman der que la volonté de Dieu s'accomplisse et non pas la nôtre, il demande que le calice de sa passion s'éloigne, non pas selon sa volonté, mais comme le veut son Père, de la même manière qu'il a commencé à craindre et à s'attrister, c'est-à-dire non pas dans sa nature divine et impas sible, mais dans sa nature humaine et sujette à l'infirmité, car, en se revêtant de cette nature, il en a subi toutes les conditions, pour ne point laisser croire qu'il n'avait que l'apparence et non la réalité d'une chair mortelle. Or, le premier sentiment qu'éprouve l'homme fidèle, c'est d'abord de ne pas vouloir de la douleur, surtout de celle qui peut le conduire à la mort, parce qu'il est revêtu d'une chair mortelle; mais si telle est la volonté de Dieu, il ne demande qu'à s'y conformer, parce qu'il est avant tout plein de foi. Car de même que nous devons nous gar der d'une confiance excessive, pour ne point paraître faire montre de notre force, nous devons également ne pas nous laisser aller à une défiance qui semblerait accuser d'impuissance le Dieu qui est notre soutien. Remarquons que cette circonstance nous est rapportée par saint Marc et par saint Luc; mais saint Jean ne nous dit point que Jésus ait prié son Père que ce calice s'éloignât de lui; ces premiers, en effet, ont insisté davantage, dans leur récit, sur ce qui concernait la nature humaine, et saint Jean sur ce qui faisait ressortir sa nature divine. Dans un autre sens, on peut dire que Jésus, voyant toutes les calamités qui devaient fondre sur les Juifs pour avoir demandé sa mort, s'écrie: «Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi».