Matthieu 13, 25

Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla.

Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla.
Fulcran Vigouroux
L’ivraie est une plante annuelle, de la famille des graminées et de la tribu des hordéacées. Il en existe plusieurs espèces. Celle de la parabole est le Lolium temulentum ou ivraie enivrante. Elle est commune dans les moissons d’Europe comme en Palestine. « L’ivraie enivrante est la seule graminée qui possède des propriétés malfaisantes. Son nom lui vient de l’espèce d’ivresse qu’elle occasionne. Ses semences mêlées au blé, ont souvent produit des symptômes d’empoisonnement, des nausées, des vertiges. » (CHENU.) Par la cuisson, l’action de la chaleur lui enlève ses propriétés malfaisantes. ― Son ennemi sema de l’ivraie. « Notre-Seigneur n’a rien imaginé ici, mais il parle d’un acte de malice qui a dû être connu de ses auditeurs. La loi romaine le suppose et un écrivain moderne (ROBERTS), en parlant des coutumes et des mœurs de l’Orient, affirme qu’il est également pratiqué dans l’Inde. « Voyez, dit-il, ce coquin attentif au moment où son voisin labourera son champ ; dès que le champ est ensemencé, il s’y rend à son tour, de nuit, et y répand ce que les natifs appellent pandinellu, c’est-à-dire de l’ivraie ; elle croît avant la bonne semence et se propage rapidement, tellement que le malheureux propriétaire du champ doit attendre des années avant de pouvoir se débarrasser de cette plante nuisible. » (TRENCH, L’ivraie.)
Louis-Claude Fillion
Pendant que les hommes dormaient. Expression pittoresque pour désigner le temps de la nuit. Nous dirions de même : Quand tout le monde dormait. Il ne s’agit donc pas exclusivement ici des serviteurs et du fermier, ni d’une négligence coupable de leur part. « Quand les hommes dormaient. Il ne dit pas les gardiens (ou les serviteurs comme au verset 28) ; s’il avait dit les gardiens, nous aurions compris qu’on les accusait de négligence. Mais il dit hommes, pour que nous comprenions que c’était sans faute de leur part qu’ils s’étaient abandonnés au sommeil », Cajetan in h. l. C’est pendant la nuit, à la dérobée par conséquent et à l’insu de tous, que fut commise la mauvaise action qui va suivre. Le divin Maître n’a pas voulu dire autre chose. - Et sema : le texte latin indique « sema de nouveau », heureuse expression pour indiquer de secondes semailles pratiquées peu de temps après d’autres, dans un même champ. - De l'ivraie, plante nommée Zawân par les arabes et Zonim par le Talmud. Il s’est formé une double opinion parmi les linguistes relativement à cette appellation, les uns lui donnant une origine sémitique, Cf. Buxtorf, Lexic. Talmud. s. v., les autres la croyant dérivée du grec et adoptée par les langues orientales, ce qui paraît aujourd’hui plus probable. L’herbe ainsi désignée ne doit pas différer du « Lolium temulentum », ou ivraie, qu’on rencontre presque à chaque pas en Palestine non moins que dans nos contrées. Les graines qu’elle produit, assez semblables à celles du froment, mais en général de couleur noirâtre, sont depuis longtemps renommées pour leurs dangereux effets. Mêlées en partie notable à la nourriture, elles causent le vertige, des convulsions et même la mort : de là l’épithète de funeste que Virgile donne à l’ivraie dans ses Géorgiques, 1, 154. - Et s'en alla. Après avoir réussi à accomplir son œuvre pleine de malice, il se hâte de disparaître. Les actes de ce genre ne sont inouïs, paraît-il, ni en Orient, ni même en Occident. Le Dr Robert assure, Oriental Illustrations, p. 541, que plus d’un cultivateur indien a vu son champ gâté de la sorte, et pour de longues années, dans l’intervalle d’une nuit. Le Rév. Alford raconte dans son commentaire qu’il eut à souffrir lui-même d’une méchanceté du même genre à Gaddesby, comté de Leicester. Ce qui prouve que la malice du monde n’a pas changé.
Grégoire Palamas
Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint; il sema de l'ivraie au milieu du blé et s'en alla.

Et le Seigneur ajoute: L'ivraie, ce sont les fils du Mauvais. Puisqu'ils accomplissent les mêmes oeuvres que lui, ils portent, en effet, son empreinte et demeurent ses rejetons et ses fils adoptifs. Et le temps fixé pour la moisson, c'est la fin de ce monde. Car, cette moisson qui a commencé il y a bien longtemps et s'effectue aujourd'hui encore par la mort, parviendra alors à son total achèvement. Et les moissonneurs, ce sont les anges. Ceux-ci, en effet, sont les serviteurs du Roi des cieux, et ils le seront surtout à cette heure-là. De même, dit Jésus, qu'on enlève l'ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin de ce monde. Le Fils de l'homme, qui est aussi le Fils du Père, du Très-Haut, enverra donc ses anges et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres.

Ainsi, les serviteurs du Seigneur, autrement dit les anges de Dieu, s'aperçurent qu'il y avait de l'ivraie dans le champ, c'est-à-dire que les impies et les méchants étaient mêlés aux bons et vivaient avec eux, même dans l'Église du Christ. Ils dirent au Seigneur: Veux-tu que nous allions enlever l'ivraie?, en d'autres termes: "que nous étions ces gens de la terre en les faisant mourir"? Mais le Christ leur répondit: Non, de peur qu'en enlevant l'ivraie, vous n'arrachiez le blé en même temps.

Si les anges avaient ainsi enlevé l'ivraie, s'ils avaient frappé à mort les méchants pour les séparer des justes, comment auraient-ils donc pu déraciner aussi le blé, c'est-à-dire les bons? Beaucoup d'impies et de pécheurs, vivant avec les gens pieux et les justes, en arrivent avec le temps à se repentir et à se convertir; ils se mettent à l'école de la piété et de la vertu, et cessent d'être de l'ivraie pour devenir du blé. Ainsi les anges risquaient-ils, s'ils saisissaient de force ces hommes avant qu'ils pussent se repentir, de déraciner le blé en enlevant l'ivraie. De plus il s'est trouvé souvent des hommes de bonne volonté parmi les enfants et les descendants des méchants. Voilà pourquoi Celui qui connaît toutes choses avant qu'elles ne soient n'a pas permis d'arracher l'ivraie avant le temps fixé. Au temps de la moisson, a-t-il dit, je dirai aux moissonneurs: Enlevez d'abord l'ivraie, liez-la en bottes pour la brûler; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier.

Aussi celui qui veut être sauvé du châtiment sans fin, et veut hériter du Royaume éternel de Dieu, ne doit-il pas être l'ivraie <>, mais le blé. Qu'il s'abstienne de toute parole vaine ou méchante, qu'il exerce les vertus contraires à ces vices et produise les fruits de la pénitence! C'est ainsi, en effet, qu'il deviendra digne du grenier céleste, qu'il sera appelé fils du Père, le Très-Haut, et que, tout joyeux et resplendissant de la gloire divine, il entrera comme héritier dans son Royaume.

Puissions-nous tous y parvenir par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ. A lui, la gloire avec son Père éternel et l'Esprit très saint, bon et vivifiant, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
Saint Thomas d'Aquin
1568. PENDANT QUE LES GENS DORMAIENT, etc. Après avoir traité de l’origine du bien, il traite ici de l’origine du mal. Et d’abord, il présente l’occasion du mal qui est fait ; deuxièmement, l’ordre [dans lequel il est fait].

1569. En premier lieu, une double occasion est présentée : l’une, du point de vue des gardiens ; l’autre, du point de vue du semeur.

1570. Du point de vue des gardiens, il dit : PENDANT QUE LES GENS DORMAIENT, etc., c’est-à-dire les responsables du genre humain, qui ont été établis pour surveiller, DORMAIENT, à savoir, du sommeil de la mort. Les saints apôtres savaient que des hérétiques se mêleraient au blé dans l’Église ; ainsi, Paul [dit] : Je sais qu’après mon départ, des loups rapaces s’en prendront à vous et n’épargneront pas le troupeau [Mt 7, 15].

1571. Ensuite, une autre occasion est présentée. Il dit ainsi : SON ENNEMI EST VENU, etc., à savoir, le Diable. Ps 73[74], 23 : L’orgueil de ceux qui te haïssent augmente sans cesse. De ceux qui te haïssent, c’est-à-dire, des démons. Mais cette inimitié vient de la perversité de [leur] volonté.

1572. Mais une question se pose. Est-il vrai qu’un être hait Dieu ? Il faut dire que l’amour ne porte que sur une chose connue. Or, Dieu peut être connu de deux manières : en lui-même, ou dans ses effets. [S’il est connu] en lui-même, il est impossible qu’il ne soit pas aimé : en effet, tout ce qui est aimé est aimé sous l’aspect du bien. Comme Il est la bonté première, il ne peut être haï. [S’Il est connu] dans ses effets, il n’est pas impossible [qu’il ne soit pas aimé]. En effet, les démons, dans la mesure où ils sont, aiment celui par qui ils sont ; mais certains effets leur déplaisent, à savoir qu’ils soient punis contre leur volonté, qu’ils ne puissent pas punir les hommes à leur volonté, et des choses semblables.

1573. Ensuite, l’ordre est abordé : [SON ENNEMI] A SEMÉ DE L’IVRAIE. Tous les mots ont beaucoup de sens. Voyons donc ce qui est semé et dans quel ordre. Ce qui est semé, c’est ce qu’on appelle de l’ivraie, qui ressemble au blé. Qu’est-ce qui est signifié par l’ivraie ? Les mauvais fils et tous ceux qui aiment l’iniquité, en particulier, les hérétiques. Il y a trois genres de méchants : les mauvais catholiques, les schismatiques et les hérétiques. Les mauvais catholiques sont signifiés par la paille, dont il a été question plus haut, 3, 12 : La paille sera consumée par le feu. Les schismatiques [sont signifiés] par les épis, et les hérétiques, par l’ivraie. Ils sont donc semés dans le champ, c’est-à-dire, dans ce monde. De même, l’ivraie ressemble au blé, de sorte que ceux-ci présentent l’aspect du bien, comme [on lit] en 1 Tm 1, 7 : Ils veulent être des docteurs de la loi, et ils ne comprennent pas ce dont ils parlent, ni ce qu’ils affirment. Et il faut remarquer que, plus haut, il a été dit : IL A SEMÉ, et ici, on ne le dit pas, car ils ont été catholiques avant d’être hérétiques. En effet, le Diable, voyant l’Église s’étendre, en a conçu de l’envie ; il a semé un agent de corruption et a poussé le cœur des hérétiques à nuire. Ainsi [dit-on] que les hérétiques étaient parmi nous, comme on lit dans la première lettre canonique de Jn 2, 19 : Mais ils ne faisaient pas partie de nous, parce que, s’ils avaient fait partie de nous, ils seraient restés avec nous. [Le Seigneur] dit aussi : AU MILIEU DU BLÉ. Le Diable n’a cure que certains soient hérétiques au milieu des païens, parce qu’il les possède tous, mais [il se préoccupe qu’ils soient] au milieu du blé et du peuple fidèle. Et c’est ce que dit Jb 4, 18 : Et il trouve de la méchanceté chez ses anges. Et Augustin dit qu’«aucune société n’est si bonne que ne s’y trouve quelque dépravé». Ainsi, dans la société des apôtres, il y eut un dépravé, Judas. [Le Seigneur] dit aussi : ET IL S’EN EST ALLÉ, c’est-à-dire qu’il s’est fait secret. En effet, lorsqu’il incite, il n’obtient pas toujours une coopération, car s’il réussissait tout à sa volonté, il pourrait facilement être identifié. C’est pourquoi il renonce parfois à sa malice Ps 9, 9 : Il se met en embuscade en secret, comme un lion dans sa caverne.
Saint Jean Chrysostome
Il nous apprend ensuite de quelle manière le démon tend ses embûches: «Pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema de l'ivraie au milieu du blé, et il s'en alla». Notre-Seigneur nous en seigne par là que l'erreur ne vient qu'après la vérité, ce que l'expérience ne prouve que trop. En effet, ce n'est qu'après les prophètes que sont venus les faux prophètes; après les Apôtres, les faux apôtres; après le Christ, l'Antéchrist. Si le démon ne voit rien qu'il puisse imiter, s'il ne voit personne qu'il puisse faire tomber dans le piége, il s'abstient de tenter; mais comme il voit ici que l'un rend cent pour un, l'autre soixante, l'autre trente, et qu'il n'a pu enlever ou étouffer ce qui a pris racine, il a recours à d'autres artifices, il mêle les erreurs à la vérité; il leur en donne autant qu'il peut la couleur et la ressemblance pour tromper plus facilement ceux sur qui la séduction exerce depuis longtemps son empire. C'est pour cela que Notre-Seigneur ne dit pas qu'il y sème une autre semence, mais de l'ivraie, parce qu'elle a quelque ressemblance pour la forme avec le grain de froment. Le démon fait éclater encore sa malignité en ne répan dant l'ivraie que lorsque les semailles étaient terminées, afin de nu ire davantage aux travaux du la boureur.