Luc 9, 62
Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Troisième cas, propre à S. Luc. Cet autre disciple se
présente spontanément au Sauveur, comme le premier ; mais, comme le second, il demande un peu de répit
avant de s'attacher à sa vocation d'une manière définitive. Il voudrait, dit-il, disposer de ce qui est dans sa
maison. Le grec peut se traduire aussi bien par le masculin que par le neutre, c'est-à-dire qu'il peut
s'appliquer aux personnes ou aux choses. S. Augustin adopte le premier sens : « Permets que je l’annonce
aux miens, pour que, comme cela arrive souvent, ils ne me cherchent pas », Sermo 7 de Verbis Domini. De
même S. Irénée (« aux gens de ma maison »), et Tertullien (adv. Marc. 1. 4. : « Et ce troisième est prêt à
dire d’abord adieu aux siens. »). D'ailleurs, plusieurs anciens manuscrits latins (a, b, c) ont « qui » au lieu de
« que », et, de fait, cette interprétation nous paraît plus appropriée à la circonstance. Néanmoins, de
nombreux commentateurs adoptent celle de notre Vulgate actuelle, supposant que le disciple en question
voulait tout d'abord aller mettre ordre à ses affaires. - A lui aussi Jésus apprend qu'il n'y a pas de délai
possible quand il s'agit d'une vocation céleste, et il le lui dit au moyen d'une image très expressive. « Mettre
la main à la charrue » était une locution métaphorique en usage chez les Grecs pour signifier « entreprendre
un travail ». Mais, quand un homme sérieux commence une entreprise, il doit la poursuivre avec vigueur, s'y
adonner tout entier, sans se laisser distraire par aucun objet étranger, ainsi que l'indique la suite des paroles
de Jésus. - Regarder en arrière. Un bon laboureur se courbe sur sa charrue nous dit Pline, et regarde à ses
pieds ou devant lui, mais pas en arrière ; autrement, il tracera des sillons tortueux (« le laboureur, s'il n'est pas
courbé, s'éloignera de la ligne droite », Hist. Nat. 18, 29). Le disciple qui s'adressait en ce moment au
Sauveur était donc dans la fausse situation d'un homme qui met la main à la charrue et qui jette derrière lui
des regards distraits. Aussi Jésus lui dit-il qu'il ne pouvait compter sur le succès, spécialement dans le
royaume de Dieu, car un cœur partagé nuit plus encore à l'ouvrier évangélique qu'à celui qui laboure un
champ matériel. Qu'il mette donc fin à son irrésolution ! Qu'il ne regarde pas du côté de l'occident quand
c'est l'orient qui l'appelle (S. Aug., l. c.) ! Il y a là un précepte d'une profonde et perpétuelle vérité. Il est
devenu proverbial à tout jamais. - Quel grand maître que Jésus pour la direction des âmes ! Voilà trois
hommes qui se présentent à lui dans des conditions extérieures à peu près identiques ; mais il emploie envers chacun d'eux des méthodes bien diverses, suivant leurs différentes dispositions. Il écarte le premier, qui est
présomptueux ; il aiguillonne l'irrésolution de l'autre ; quant au troisième, qui semble avoir tenu le milieu
entre les deux premiers, il ne le décourage pas, mais il ne le pousse pas non plus en avant : il se borne à lui
faire entendre une grave réflexion, lui abandonnant le soin de prendre un parti. Dans ces trois disciples, les
Gnostiques, au rapport de S. Irénée, 1, 8, 3, voyaient des personnes-types ; quelques auteurs modernes les
regardent comme les types des tempéraments sanguins, mélancoliques et flegmatiques : le tempérament
bilieux ou colérique aurait fait, d'après eux, son apparition un peu plus haut, v. 54, dans la personne des fils
de Zébédée !
Cet homme avait vu le Sauveur entraîner une grande multitude à sa suite; il s'imagina qu'elle lui payait un tribut, et qu'en s'attachant lui-même au Seigneur, il trouverait le moyen de s'enrichir.
Aussi Jésus lui répond: «Pourquoi n'avez-vous d'autre motif, en désirant me suivre, que d'obtenir les richesses et les avantages de ce monde, lorsque je suis si pauvre, que je ne possède pas même la plus petite demeure, et que le toit qui m'abrite, ne m'appartient pas ?»
Il ne refuse point de devenir le disciple de Jésus-Christ, mais il veut remplir auparavant les devoirs de la piété filiale, pour le suivre ensuite plus librement.
Mettre la main à la charrue, c'est aussi briser la dureté de son coeur avec le bois et le fer de la passion du Seigneur, comme avec un instrument de pénitence, et ouvrir son âme pour lui faire produire les fruits des bonnes oeuvres. Celui qui se livre à cette culture, et qui, semblable à la femme de Loth ( Gn 19, 20), jette un regard de regret et d'affection sur les choses qu'il a laissées, demeure privé de la récompense du royaume éternel. - Chaîne des Pèr. gr. En jetant de fréquents regards sur les choses auxquelles nous avons renoncé, nous sommes entraînés par la force de l'habitude vers les actes de notre vie ancienne. L'usage, en effet, a une force véritable pour nous enchaîner. Est-ce que l'habitude ne naît pas de l'usage? est-ce que l'habitude, à son tour, ne devient pas une seconde nature? Or, il est bien difficile de vaincre ou de changer la nature, et si elle cède tant soit peu quand elle y est forcée, elle reprend bien vite son premier empire. Si Notre-Seigneur blâme sévèrement ce disciple qui désirait le suivre, parce qu'il voulait d'abord disposer de ce qu'il avait dans sa maison; que dira-t-il à ceux qui, sans aucun motif d'utilité, visitent fréquemment les maisons de ceux qu'ils ont laissés dans le monde ?
Le Seigneur est plein de libéralité pour tous les hommes, cependant il ne donne point indistinctement, et au hasard, les choses célestes et divines; il les réserve pour ceux qui en sont dignes, c'est-à-dire pour ceux qui savent préserver leur âme des souillures du péché, c'est ce que nous enseigne la parole puissante du saint Évangile: «Pendant qu'ils étaient en chemin, un homme lui dit: Je vous suivrai partout où vous irez». - Remarquons d'abord que cet homme s'approche de Jésus avec beaucoup de tiédeur, et que, par conséquent, ses prétentions sont excessives; en effet, il ne demande pas à marcher simplement à la suite de Jésus-Christ, à l'exemple d'un grand nombre, mais il aspire ouvertement à la dignité d'apôtre, contrairement à cette parole de saint Paul: «Personne ne peut s'attribuer cet honneur, mais il faut y être appelé de Dieu». ( He 5).
Le Sauveur avait encore un autre motif légitime pour ne point accepter l'offre que lui faisait cet homme; il enseignait qu'il devait auparavant porter sa croix et renoncer aux affections de la vie présente; et son intention, en lui donnant cette leçon, n'était pas de lui faire un reproche, mais de lui inspirer des dispositions plus parfaites.
La résolution de cet homme est admirable et digne d'éloges; mais en demandant à renoncer aux biens qu'il possède, pour s'affranchir des soins qu'ils réclament, il montre que son coeur est encore partagé, puisque sa résolution n'est pas encore parfaitement arrêtée. Car vouloir consulter des proches, qui ne consentiront point à ce dessein, c'est montrer une résolution tant soit peu chancelante. Aussi Notre-Seigneur n'approuve pas ce dessein; «Jésus lui répondit: Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu», etc. - Mettre la main à la charrue, c'est être disposé à suivre Jésus-Christ par amour; mais c'est regarder en arrière, que de demander un délai pour avoir occasion de revenir dans sa maison, et de s'entendre avec ses proches.
Telle est la réponse que Jésus fit à celui qu'il avait appelé lui-même à sa suite. Un autre disciple s'approcha encore de lui sans avoir été appelé, et lui dit: «Seigneur, je vous suivrai, mais permettez-moi de disposer auparavant de ce que j'ai dans ma maison».
Jésus semble lui dire: L'Orient vous appelle, et vous regardez au couchant.
Voyez avec quelle sévérité le Sauveur pratique la pauvreté qu'il avait enseignée; il n'avait à lui ni table, ni chandelier, ni maison, ni aucune des choses nécessaires à la vie.
Quelle obligation plus pressante que de rendre à un père les derniers devoirs? Mais encore, quelle obligation plus facile, puisqu'il suffit de quelques instants pour l'accomplir. Le Sauveur veut donc nous apprendre ici à ne point employer inutilement la plus légère partie du temps, lors même que mille circonstances sembleraient nous forcer, et à toujours placer les intérêts spirituels au-dessus des choses les plus nécessaires; car le démon est sans cesse aux aguets, pour trouver quelque entrée dans notre âme, et s'il surprend la moindre négligence, il nous jette dans un relâchement extrême.
Mais le Seigneur appelle sans délai ceux que sa miséricorde a choisis: «Et Jésus lui dit: Laissez les morts ensevelir leurs morts». Puisque la religion elle-même nous commande de rendre à nos semblables les devoirs de la sépulture, pourquoi le Sauveur défend-il à cet homme d'ensevelir son père, si ce n'est pour nous faire comprendre que ce devoir purement humain, doit le céder aux obligations qui ont Dieu pour objet? Le désir de cet homme était bon, mais les difficultés que l'accomplissement de ce désir lui créait, étaient plus à craindre; celui dont le zèle est partagé, partage aussi son amour, et en appliquant ses soins à deux objets différents, il retarde nécessairement les progrès de son âme. Il faut donc remplir d'abord les devoirs les plus importants, à l'exemple des Apôtres qui, pour n'être point absorbés par le soin des pauvres, établirent des ministres pour distribuer les aumônes.
Le Sauveur ne défend donc pas de rendre à un père les dernier s devoirs, mais il place les devoirs de religion au-dessus des devoirs de la piété filiale. Il veut qu'on laisse à ses parents l'accomplissement des uns, mais il fait à ses élus une obligation d'accomplir les autres. Or comment les morts peuvent-ils ensevelir les morts, à moins que vous ne compreniez qu'il y a deux morts différentes, la mort naturelle, et la mort du péché? Il y a encore une troisième mort, c'est celle qui nous fait mourir au péché, et vivre pour Dieu. ( Rm 9).
Ou bien encore, comme la bouche des impies est un sépulcre ouvert ( Ps 5), le Seigneur commande de détruire la mémoire de ceux dont tout le mérite meurt avec le corps; il ne détourne donc pas ce fils des devoirs que lui impose la piété filiale, mais il le sépare de tout commerce avec les infidèles. Ce n'est pas l'accomplissement d'un devoir qu'il interdit, c'est un acte de religion qu'il commande, c'est-à-dire qu'il ne faut avoir aucun rapport avec les nations qui sont dans la mort.
Ou bien encore, le Seigneur veut montrer ici la grandeur de sa nature, comme s'il disait: Toutes les créatures peuvent être circonscrites par un espace, mais la puissance du Verbe de Dieu ne peut être ni comprise ni limitée par un lieu quelconque. Ne dites donc point: «Je vous suivrai partout où vous irez». Si cependant vous désirez devenir son disciple, renoncez à tout ce qui est contraire à la raison; car il est impossible que celui qui se plaît au milieu des choses déraisonnables, devienne le disciple du Verbe.