Luc 7, 37
Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.
Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.
Et voici… ce
« voici » marque très bien le caractère imprévu, inopiné de l'apparition. - Qui était pécheresse. On ne devine
que trop le genre de fautes désigné délicatement par cet euphémisme. C'est en vain que divers auteurs ont
essayé de réduire la culpabilité à une vie simplement mondaine : ils ont contre eux « la constante opinion de
tous les anciens auteurs » (Maldonat), et l'usage analogue du mot pécheresse dans toutes les langues
classiques. Cfr. Wetstein, h. l. « était » a-t-il le sens du plus-que-parfait, comme on l'a également affirmé afin
de pouvoir rejeter les péchés de cette femme dans un passé lointain ? Nous ne le croyons pas. Il nous semble
plus conforme à l'esprit de tout l'épisode de dire avec S. Augustin, Serm. 99 : « elle s'approcha du Seigneur,
afin de revenir purifiée de ses souillures, guérie de sa maladie ». Simon ne se serait pas autant formalisé de
l'accueil charitable qu'elle reçut de Jésus, si elle eût fait oublier son ancienne condition par une longue
pénitence. Quel serait d'ailleurs, dans ce cas, le sens de l'absolution que lui donne Jésus ? C'est donc tout
récemment qu'elle s'était décidée à changer de vie, et elle venait, en ce moment même, demander son pardon
au Sauveur. Peut-être avait-elle été vivement impressionnée par quelqu'une des dernières paroles de Jésus,
notamment par le « Venez à moi, vous tous... », Matth. 11, 28 et ss. - Les habitudes si rigides de l'Occident
nous font trouver étrange, de prime-abord, une démarche empreinte de tant de liberté. Mais elle s'accorde
fort bien avec les usages plus familiers de l'Orient, où les voyageurs modernes nous assurent qu'ils ont vu des
traits analogues se reproduire en plus d'une circonstance. Même dans les maisons les plus honorables, il se
fait au moment du repas, quand quelque étranger a été invité, un va et vient considérable que personne ne
songe à empêcher, parce qu'on le trouve tout ordinaire. Voir dans Trench, Notes on the Parables of our Lord,
11è édit. p. 299, plusieurs exemples de ce genre, curieux et intéressants. Cfr. T. Robinson, the Evangelists
and the Mishna, p. 214 et s. On ne saurait nier pourtant qu'il n'y eut une sainte audace et un noble courage
dans l'acte de la pécheresse. « Vous avez vu aussi une femme fameuse ou plutôt diffamée pour ses désordres
dans toute la ville, entrant hardiment dans la salle à manger où était son médecin et cherchant la santé avec
une sainte impudeur. Si son entrée importunait les convives, elle venait pourtant fort à propos réclamer un
bienfait ». S. Augustin, l. c. « Parce qu’elle regarda les taches de sa turpitude, elle courut les laver à la
fontaine de la miséricorde, sans éprouver de honte devant ses amis, car, rougissant de se voir elle-même dans cet état, elle ne pensa pas avoir à rougir du jugement d’autrui ». S. Grégoire le Grand, Hom. 33 in
Evang. - Un vase d'albâtre. Voyez Matth. 26, 7 et le commentaire.
Cependant une femme de mauvaise vie, mais conduite par un sentiment d'amour divin, vient trouver Jésus-Christ, comme celui qui peut la délivrer de toutes ses fautes, et lui accorder le pardon de ses crimes: «Et voilà qu'une femme, connue dans la ville pour pécheresse, apporta un vase de parfums», etc.
Ayons donc une âme pleine de ferveur; car rien ne s'oppose à ce que nous parvenions à la perfection la plus éminente; que personne parmi les pécheurs ne désespère de son salut; que personne parmi les justes ne se laisse aller au relâchement; que le juste se garde d'une confiance présomptueuse (car souvent une femme de mauvaise vie le précédera dans le royaume des cieux); que le pécheur ne se décourage point; car il peut s'élever au-dessus même des plus parfaits: «Puis il dit à cette femme: Vos péchés vous sont remis».
Heureux celui qui peut verser de l'huile sur les pieds de Jésus-Christ, mais plus heureux celui qui peut y répandre des parfums; car la réunion d'un grand nombre de fleurs forme un composé d'odeurs les plus suaves et les plus variées. Or, l'Église seule a le privilège de la composition de ce parfum, elle qui possède d'innombrables fleurs exhalant des odeurs si variées; aussi personne ne peut prétendre à un si grand amour que l'Église, qui aime par le coeur de tous ses enfants. Dans la maison du pharisien, c'est-à-dire dans la maison de la loi et des prophètes, ce n'est pas le pharisien, mais l'Église qui est justifiée; car le pharisien refuse de croire, tandis que l'Eglise embrassait la foi; la loi, d'ailleurs, n'a point ce mystère divin qui purifie les secrètes profondeurs de l'âme; mais ce que la loi ne peut donner, se trouve abondamment dans l'Évangile. Les deux débiteurs sont les deux peuples, tous deux obligés à l'égard du créancier du trésor céleste; ce n'est point une somme d'argent matériel que nous devons à ce divin créancier, mais l'or pur de nos mérites, l'argent de nos vertus, dont la valeur consiste dans le poids du caractère et la gravité des moeurs, dans l'empreinte de la justice, dans le son que fait entendre la confession. De quel prix est cette pièce de monnaie, où se trouve empreinte l'image de notre roi ! Malheur à moi, si je ne l'ai pas conservée telle que je l'ai reçue ! Ou bien, puisqu'il n'est personne qui puisse payer toute sa dette à ce céleste créancier, malheur à moi, si je ne le supplie de me remettre toute ma dette ! Mais quel est ce peuple qui doit plus? c'est nous-mêmes à qui Dieu a donné davantage. Aux Juifs, Dieu a confié ses oracles, à nous, il a donné le fruit de l'enfantement virginal, l'Emmanuel (c'est-à-dire Dieu avec nous), la croix du Sauveur, sa mort, sa résurrection. Il est donc hors de doute que celui qui a reçu davantage, doit aussi davantage. Selon notre manière d'agir, c'est quelquefois celui qui doit davantage, qui manque le plus d'égards. Mais la miséricorde de Dieu a changé cet ordre, c'est celui qui doit plus, qui aime aussi davantage, s'il est assez heureux pour obtenir la grâce. Puisque donc nous n'avons rien qui soit digne d'être offert à Dieu, malheur à moi, si je ne lui donne tout mon amour ! Payons donc nos dettes, en aimant Dieu de tout notre coeur; car celui qui a reçu plus de grâces, doit aussi donner plus d'amour.
Ce récit renferme une leçon des plus utiles. En effet, la plupart de ceux qui se croient justes, enflés par la présomption et la vanité de leurs pensées, se séparent eux-mêmes comme des agneaux qui se séparent des boucs, avant que le jugement véritable vienne faire ce discernement; ils refusent de manger avec la foule, et ils ont en abomination tous ceux qui fuient les extrêmes, et gardent le juste milieu dans la conduite de la vie. Or, saint Luc, médecin des âmes bien plus que des corps, nous montre Dieu lui-même et notre Sauveur visitant avec bonté tous les hommes: «Il entra dans la maison du pharisien et se mit à table», non pour prendre quelque chose de sa vie coupable, mais pour le rendre participant de sa propre justice.